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Les siècles de Karl Marx

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Les wahhabites ne sont pas les seuls à vouloir en finir avec Marx. Depuis au moins le milieu des années 1970, il existe une sorte de courant intellectuel d’obédience libérale qui essaie de débarrasser une bonne fois pour toute le terrain intellectuel de l’influence apparemment indéracinable du bonhomme trapu à la barbe en éventail. L’effort le plus récent, en la matière, est malin. Il s’agit d’une biographie commise par un historien de l’université du Missouri, spécialiste de l’histoire sociale et de l’histoire de l’Allemagne, Jonathan Sperber, Karl Marx : a Nineteenth Century Life (qui sort simultanément en allemand sous le titre Karl Marx : sein Leben, sein Jahrhundert) et qui, pour l’essentiel, essaie de nous convaincre de ne plus nous intéresser à Marx parce qu’il serait une figure du dix-neuvième siècle, incapable de dire quoi que ce soit de pertinent aux habitants du vingt-et-unième siècle. La prise de position est remarquablement franche et Sperber annonce les couleurs dès son intro : « The view of Marx as a contemporary whose ideas are shaphing the modern world has run its course and it is time for a new understanding of him as a figure of a past historical epoch, one increasingly distant from our own (…). It might even be that Marx is more usefully understood as a backward-looking figure, who took the circumstances of the first half of the nineteenth century and projected them into the future, than as a suefooted and foresighted interpreter of historical trends. » Ce sont là, ajoute-t-il, les prémisses qui guident sa biographie. Dans sa note de présentation sur le site de l’université du Missouri, Sperber indique que l’idée de cette biographie lui est venue lorsqu’il s’est rendu compte que les idées générales que l’on se fait de Marx et de sa pensée « souffrent d’une overdose de contemporanéité ». Il serait donc grand temps de montrer que le « grand révolutionnaire communiste » n’était pas notre contemporain (comme on a paru le croire lors de la crise de 2008), mais une « figure du dix-neuvième siècle, une époque fort différente de la nôtre ».

Tout ceci paraît extraordinairement naïf, ou peut-être stratégique. La question que Sperber ne se pose pas est : pourquoi continue-t-on à s’intéresser à Marx, même après la chute du Bloc de l’Est ? (Dans une critique du livre parue dans le dernier numéro de la New York Review of Books, John Gray, philosophe analytique à la London School of Economics, geint : « Le regain de popularité de Marx est un accident de l’histoire. Si la première guerre mondiale n’avait pas eu lieu et causé l’effondrement du tsarisme, si les « Blancs » l’avaient emporté dans la guerre civile russe comme Lénine avait pu le craindre parfois, à l’époque, empêchant ainsi le leader bolchévique de prendre et de retenir le pouvoir, si un seul parmi quantité d’évènements ne s’était pas produit de la manière dont il s’est produit, Marx serait aujourd’hui un nom que la plupart des gens instruits auraient du mal à se rappeler. Mais le fait est que nous devons vivre avec les erreurs et les confusions de Marx. » L’amertume est grande dans cette diatribe, et j’y reviens) C’est l’incapacité de répondre à cette question qui semble indiquer la nécessité d’un tel livre. On ne s’intéresse pas à Marx comme on s’intéresse à Voltaire ou Shakespeare. On pense que Marx explique encore le monde comme il va et peut nous permettre de comprendre le futur. Ou si on ne le pense pas – ce qui est encore plus intéressant – on se croit tenu de le dire : « je ne suis pas marxiste… », « non pas que je sois marxiste… ». J’ai une réponse, ou un début de réponse, à cette question qu’il serait trop long d’exposer ici, mais Sperber pense pouvoir nous dire que nous nous intéressons à Marx parce que nous ne savons pas que toutes ses idées sont nées au dix-neuvième siècle, dans les circonstances du dix-neuvième siècle, et ne peuvent absolument rien dire de pertinent au-delà des problèmes et débats du dix-neuvième siècle. Sperber pense répondre à une question de théorie politique, sociale et économique par, essentiellement, des anecdotes historiques. A mon avis, il s’agit là d’une stratégie de vente : son livre est publié chez un éditeur commercial et non sur des presses universitaires, et l’approche adoptée doit avoir un côté un peu agressif et titillant (ce qui ne veut pas dire qu’il ne croit pas avoir raison). Mais il répond à une véritable angoisse intellectuelle que l’on trouve chez des anti-marxistes confirmés comme John Gray (dont le texte est libre à la lecture ici). L’un de leurs arguments phares, c’est que les prédictions de Marx ne se sont pas réalisées, et qu’en lieu et place d’une utopique société communiste, le monde a connu des Etats totalitaires qui ont ruiné des centaines de millions de vie humaine tandis que le capitalisme honni a continué à progresser. Devant un échec aussi massif et une responsabilité aussi évidente – même avec les nuances de rigueur – pourquoi Marx continue-t-il d’avoir autant d’adeptes, et des adeptes souvent brillants ? Le livre de Sperber permet à Gray d’entrevoir une réponse : Marx était un homme du dix-neuvième siècle, mais il a été catapulté dans notre siècle par les évènements de la première guerre mondiale et de la révolution bolchévique. C’est uniquement à cause des effets induits de ces évènements que nous continuons à nous intéresser à lui.

Mais si tel était le cas, si la fortune du marxisme ne tenait qu’à l’existence du Bloc de l’Est, pourquoi est-ce qu’elle continue (faiblement mais sûrement) après l’effondrement du Bloc de l’Est et en dépit de toute l’immense propagande libérale déployée depuis pour prouver une bonne fois pour toutes que ce fut là une idée fausse aux implications monstrueuses ?

Tant que les Sperber et Gray de ce monde n’auront pas répondu de manière convaincante à cette petite interrogation, ils ne doivent pas être surpris que le marxisme continue sa carrière, style « les chiens aboient la caravane passe ».

Je me demande, soit dit en passant, si on reprend l’histoire alternative de Gray, ce qui se serait passé en Russie après un échec des révolutionnaires (menchéviks comme bolchéviques de ce point de vue). Une restauration du tsarisme, suivie d’une purge massive et de l’instauration d’un régime totalitaire à la mode du dix-neuvième siècle (i.e., un absolutisme bureaucratico-religieux), sans l’espoir millénariste qui a fait passé la Russie, en quinze ans (et à quel prix, certes !) de l’état de faiblesse sous-industrielle qui avait fait croire à Hitler qu’il y avait « un grand vide à l’Est » à l’état de puissance industrielle capable d’encaisser l’énorme choc nazi et de le battre. Sans le marxisme-léninisme, la Russie aurait pu être conquise par l’Allemagne nazie ; ou elle serait devenue une colonie économique des Occidentaux, comme elle avait déjà commencé à le devenir au début du vingtième siècle. Elle n’aurait pas connu, en tout cas, cette énorme poussée de passion, sortie directement de la fournaise qu’était la pensée de Marx, et qui lui a permis de transcender, justement, les conditions du dix-neuvième siècle. Et il se peut en effet que Marx soit – d’une manière contingente – « responsable » du totalitarisme soviétique. Pour ma part, j’ai toujours cru qu’à cet égard, la tradition étatique russe, débutée par Pierre le Grand et décrite par Astolphe de Custine en 1839, lors de son apogée sous le tsar absolutiste Nicolas Ier au regard mort, était un coupable bien plus logique – car le marxisme appliqué aux conditions de l’Allemagne ou de la France aurait donné tout autre chose. De ce point de vue, Marx, l’homme congénitalement du dix-neuvième siècle selon Sperber, a poussé la Russie hors du dix-neuvième siècle, où les amarres solidement fixées par les Romanov l’ont cependant retenues. 

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