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(Il s’agit d’un extrait de notes de lecture sur — précisément — le livre de Custine, La Russie en 1839).

Marx (…) a bien raison de scruter avec tant d’énergie affirmative les puissances ténébreuses de la bourgeoisie, sa vigueur et sa cruauté. Mais il n’a pas autant prêté attention au plan général auquel appartient le développement des classes dirigeantes, et qui n’est pas le plan de la puissance, mais celui de la beauté. Une révolution s’est produite, la bourgeoisie n’existe plus, il n’y a plus de classes dirigeantes, mais cela ne nous a pas menés à l’égalité et à la fraternité. Le bel idéal de la bourgeoisie était de remplacer le règne des hommes par celui de la loi, ou au moins de la règle. C’est l’époque marquée des contrats, des chartes, des déclarations de droit, des constitutions, des assemblées délibérantes, de l’état de droit. Je ne vois plus comment, de nos jours, on peut soutenir que ce bel idéal existe encore – et si, du temps où il exerçait son empire, on a pu le dénoncer comme vaine hypocrisie, on peut maintenant l’observer avec l’œil de la nostalgie, et comprendre qu’il a produit d’énormes effets. Nous le sentons parce que nous ne les sentons plus. Nous sommes à présent sous le règne de la matière pure : l’argent et ce qu’il procure. La matière ne définit pas de classes, seulement des munis et des démunis. Elle ne crée pas de responsabilités, mais des plaisirs et des peines. Ses premiers prophètes dans l’ordre moderne ont été pris pour des prophètes de la bourgeoisie : Hobbes, et Bentham. Prophètes de la bourgeoisie : Locke et Rousseau – oui, mais ni Hobbes, ni Bentham. Et il faut comprendre la crise anti-benthamite de John Stuart Mill comme la révolte de l’idéal bourgeois, animé de passion pour la loi vivante, contre la mécanique de la matière. Mais cette mécanique a triomphé. Nous fûmes fascinés par l’éloquence avec laquelle Marx prêchait sa révolution, sans voir qu’il n’était pas le seul à prédire un bouleversement de l’ordre des choses. La révolution marxiste s’est abîmée dans les grands événements de surface, tandis que celle de Hobbes s’est poursuivie souterrainement, et a pris possession du monde sans bruit, et sans qu’on le voie donc. Elle n’a pas eu pour elle un mouvement, des armées, des zélotes, des militants, des terroristes. Elle a été le résultat d’évolutions essentiellement négatives, l’évaporation successive des idéaux et des rêves. 

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