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« Yusufisme » contre Machiavel le Mutazilite

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Mohamed Yusuf, le maître à penser de Boko Haram, a publié au début des années 2000 le manifeste de son mouvement ou courant de pensée sous le titre Nos croyances et méthodes pour la prédication. Il s’agit d’un petit livre d’environ 168 pages, en arabe, qui montre les objectifs et la doctrine du courant de pensée. Cette dernière formule paraît plus adéquate que « mouvement ». L’une des raisons principales pourquoi Boko Haram agit par la violence semble résider dans son échec à devenir un mouvement digne de ce nom, comme par exemple le mouvement Izala d’où il est issu. Echec ou refus d’ailleurs. Je suppose qu’il y a d’autres paramètres expliquant cet échec ou ce refus, mais la doctrine exposée dans le livre permet d’y voir plus clair.

En dehors du rappel des principes centraux du wahhabisme dont le mouvement Izala (creuset de Boko Haram) est un dérivé nigérian, le livre contient des chapitres aux titres évocateurs : « Préservez-vous des calamités démocratiques actuelles », « Propos sur les militaires et les policiers au sein des gouvernements impies ». Il contient aussi une copie intégrale d’un chapitre d’un ouvrage wahhabite célèbre contre l’éducation occidentale. Il est important de noter ces détails, car, pour la plupart des gens, Boko Haram ne s’est « radicalisé » qu’en 2009, à la suite des incidents sanglants qui ont conduit au meurtre de Yusuf par les forces de sécurité du Nigeria. Le manifeste montre que ce radicalisme existait aux débuts du « yusufisme » (le concept de « yusufiya » est utilisé par certains, au Nord Nigeria, pour donner à ce courant de pensée radical un nom spécifique). Il montre aussi quels sont les ennemis de Boko Haram, qui sont nombreux : en dehors de l’éducation occidentale, il y a les soufis, les chiites, les traditionnalistes africains et les mauvais musulmans (c’est un courant de pensée féru de takfir, cette forme d’excommunication à la mode salafiste qui peut être prononcée en gros par n’importe quelle autorité). Le nom « Boko Haram » est en fait un sobriquet, puisque le mouvement s’intitule lui-même « Groupe sunnite pour la prédication et le djihad ». Ses attaques contre l’éducation occidentale sont d’ordre rhétorique: le manifeste s’appesantit beaucoup sur Machiavel et Marx, le premier pour avoir dit que « la fin justifie les moyens » (et s’il ne l’a pas dit il aurait pu le dire) et le second pour son impiété (athéisme). La formule « la fin justifie les moyens » et la figure de Machiavel, considéré comme représentant suprême de la culture politique occidentale, sont d’ailleurs des tropes courants dans la prédication politique anti-occidentale, pas seulement chez Boko Haram. Mais Boko Haram a utilisé ce trope pour s’en prendre aux valeurs néfastes qui seraient inculquées par l’éducation laïque d’origine occidentale, valeurs de ruse, de tromperie, de compétition. Certaines formulations de la prédication yusufite sur « mettre la fin au-dessus de tout » le rapprochent d’un penseur occidental au moins aussi influent que Machiavel, Kant. Mais Kant ne sert pas sa rhétorique anti-occidentale et il n’a pas cherché à le connaître.

Yusuf aurait peut-être dû être plus machiavélique qu’il ne l’a été, puisque son but était de prendre le pouvoir pour appliquer la loi divine dans toute son inaltérable perfection. Je compare ce manifeste avec celui publié par Ousmane dan Fodio en 1804, la Lettre aux gens du pays des Noirs, qui a, si l’on veut, un certain côté machiavélique (comme sans doute toute mise en œuvre de la quête du pouvoir). Le manifeste de dan Fodio avait aussi pour but de définir la doctrine pour quoi il fallait se battre et les adversaires qu’il fallait affronter. Mais il comprenait aussi une série de stipulations sur les alliances à cultiver – et parmi les alliés, il y avait des animistes purs, catégorisés de « païens à qui la paix a été garantie ». Toute la stratégie politico-militaire décrite dans cette « lettre » semble viser à effrayer les ennemis, mais aussi à aménager des tempéraments (le pillage par exemple, très réglementé et souvent prohibé – pour des raisons apparemment juridiques mais aussi clairement tactiques), et à montrer comment une forme de soumission peut entraîner la paix. C’est une déclaration de guerre, sans aucun doute, mais dan Fodio utilise le « consensus » (ijma) des savants de l’Islam pour en faire un document de stratégie politique et non une proclamation idéologique intransigeante. La différence avec Yusuf, c’est que le manifeste de ce dernier est basé uniquement sur le wahhabisme (qui n’avait pas encore atteint l’Afrique sub-saharienne au temps de dan Fodio) et son ancêtre doctrinal, le madh’hab (école doctrinale) de Ibn Taymiyya.

C’est un courant de pensée obsédé par la pureté religieuse, c’est-à-dire, en pratique, par le nettoyage doctrinal de l’Islam pour le débarrasser de toute contamination du christianisme, du zoroastrisme, du judaïsme et de toute autre tradition morale et intellectuelle environnante. Dans De la nécessité de la voie droite, Ibn Taymiyya écrit que la vie islamique commence lorsqu’une « dissimilitude parfaite avec le non-musulman a été acquise ». Cela peut paraître une exigence étrange ou fantasque pour une religion qui se pose en dérivée et successeur du christianisme et du judaïsme (à moins que là ne soit précisément la raison, une sorte d’angoisse identitaire de tard-venu), et, pour arriver à ses fins, Ibn Taymiyya doit attaquer la constitution même de la pratique musulmane générale, notamment la notion stabilisatrice de taqlid (conformité aux sentences rendues par des savants, par opposition à l’opinion indépendante de tout un chacun) et les pratiques sociales et culturelles des soufis, toutes choses considérées comme des emprunts au christianisme en particulier. Par ailleurs, les positions de Ibn Taymiyya (et ensuite des wahhabites et de leurs thuriféraires sub-sahariens actuels) ont été profondément influencées par le madh’hab hanbalite (dans lequel il a été instruit), ce qui est un détail absolument significatif. Le hanbalisme, qui est actuellement le madh’hab prédominant en Arabie Saoudite, au Qatar et dans les Emirats Arabes Unis, a été fondé dans un climat très particulier qui mérite peut-être que l’on remonte un peu loin dans la chaîne des évènements.

En gros : la crise de succession du Prophète avait divisé la communauté musulmane dès sa naissance, en trois grands rameaux pour l’essentiel (sunnite, chiite, kharédjite). Le coût politique de cette division fut écrasant (et le reste encore aujourd’hui), si bien que des souverains de la seconde dynastie califale (les Abbassides) Al Ma’moun et Al Moutasim, voulurent y mettre un terme en favorisant le développement d’un courant de pensée latitudinaire et rationaliste, le mutazilisme. Entre autres choses, le mutazilisme donnait, mutatis mutandis, priorité à la raison sur la foi elle-même (qui serait fondée en raison). Il ouvrit la voie à l’esprit d’examen et de discussion (kalam) et fut à l’origine de la création d’une tradition philosophique/scientifique islamique. Sans le mutazilisme, qui incorporait dans les débats l’apport des philosophes païens de la Grèce mais aussi des pensées issues du christianisme (l’un des recteurs de la Bayt-al Hikm, académie mutazilite instituée par les Abbassides, fut d’ailleurs chrétien) ou du zoroastrisme, les musulmans n’auraient pas été en mesure de s’approprier les découvertes et les concepts des Grecs, des Perses ou des Indiens (pensez, par exemple, aux chiffres dits arabes). Mais le mutazilisme fut considéré par certains comme un dissolvant de l’Islam, notamment par Ibn Hanbal, un spécialiste de la tradition prophétique (Sunna). (En effet, bien que fondateur d’un mahd’hab, qui est essentiellement une tradition juridique, Ibn Hanbal n’était pas un juriste et se méfiait de la science juridique qui était trop influencée par le kalam à ses yeux). Le calife Ma’mun, qui voulait faire du mutazilisme une doctrine d’Etat, persécuta ceux qui attaquaient cette doctrine et fit jeter Ibn Hanbal en prison à la suite d’un procès sur un point de doctrine central, la nature créée du Coran (pour Ibn Hanbal, le Coran est incréé et participe de la substance de Dieu, ce qui interdit, par exemple, qu’on puisse l’étudier de manière scientifique). Toute l’attitude du hanbalisme est bandée contre le rationalisme et contre tout « laxisme » interprétatif : les sources de la vérité religieuse sont restreintes et exclusives, et le consensus qui les transmet aux fidèles est limité à la première génération des musulmans, et en particulier, aux compagnons du Prophète, les salaf. Il n’est donc pas étonnant que le hanbalite Ibn Taymiyya rejette le concept de consensus (et celui qui lui est lié, de conformité). De façon plus intéressante, Ibn Taymiyya ajoute à la position hanbalite originelle la possibilité de la création d’un consensus d’un genre particulier, reposant sur l’étude des opinions de l’époque prophétique, bref, de l’époque des salaf. Le madh’hab de Ibn Taymiyya, dérivé du madh’hab hanbalite, est donc, à proprement parler, le madh’hab salafiste – à l’origine du djihad d’Arabie, dans les années 1740, qui a permis à Mohammed Ibn Abdel-Wahhab de fonder, avec l’assistance militaire de Mohammed Ibn Saoud, le premier Etat salafiste du monde musulman, dans le désert des environs de Riyad.

On comprend mieux l’ethos de Boko Haram. Le mouvement a, dans son ADN wahhabito-hanbalite, une répulsion foncière pour le sécularisme (boko, avatar du mutazilisme), le soufisme et le christianisme. Certes, dans le processus historique, le mutazilisme (et ce qui est perçu comme son arrogance humaniste) a été vaincu par ses ennemis, mais, dans la perception des choses de Mohammed Yusuf et de maints prédicants izalas et idéologues taymiyyistes, il revit, en quelque sorte, dans Machiavel et Karl Marx. Et quant au soufisme et au christianisme, ils sont toujours là : il y a bien plus de soufis au Nord Nigeria que de wahhabites, et, par ailleurs, les traditions africaines (galgajiya) que Yusuf peut assimiler au zoroastrisme (son livre contient un chapitre contre le zoroastrisme) y restent malgré tout vivaces, à cause du caractère largement rural de cette partie du Nigeria. Si Boko Haram a toutes sortes de partisans, plus ou moins séduits par la simplicité térébrante de son message et en partie à cause de l’échec continuel du « projet Nigeria », je vois mal comment le yusufisme peut venir à bout en particulier du soufisme et du compost africain. C’était là l’objectif du mouvement Izala (son parent), fondé dans les années 1970. Après maints efforts, ce mouvement se contente aujourd’hui d’occuper un espace minoritaire sur la scène religieuse nigériane, attendant des jours meilleurs. Le yusufisme est, apparemment, une marque d’impatience de certains jeunes izalas (Yusuf est né en 1970) qui veulent redonner, pour ainsi dire, du mouvement au mouvement.

Une dernière question à résoudre sur ce point concerne l’origine de la violence à laquelle ce courant Izala recourt aujourd’hui. Il me semble qu’il s’agit là d’une tactique dérivant du fait que la stratégie certes tumultueuse, mais en tout cas pacifique, du mouvement Izala a échoué à wahhabiser le Nord Nigeria, en dépit de quelques succès notables (par exemple, l’adoption de la Sharia comme source de droit pénal et non pas seulement civil par tous les Etats du Nord, et l’institutionnalisation de l’autorité religieuse dans certains Etats, dont le plus important, Kano). Tactique inspirée aussi de ce qui se passe au niveau de la lutte internationale de mouvements comme ceux qui s’agglomèrent autour de Al Qaeda, qui ne sont pas tous nécessairement proches doctrinalement de Boko Haram, mais dont les méthodes et les concepts opérationnels circulent au sein du monde musulman et peuvent donc être appropriés par n’importe quel groupe n’importe où. Tactique certainement vouée à l’échec, et pour laquelle j’ai du mal à voir aucune « unintended consequence » positive, puisqu’elle ne semble même pas amener les forces de sécurité du Nigeria à raffiner leurs méthodes et à tenter de réformer leur attitude aliénante.

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