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D’un tumulte dans le Manga

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Retour d’un court séjour dans l’Est du Niger – dans le bus, assis à côté de deux messieurs kanouri (une communauté ethnique sédentaire de l’Extrême-est, vers le lac Tchad, issue de l’ancien empire du Kanem-Bornou, et majoritaire dans l’Etat nigérian du Borno, base de Boko Haram). L’un d’entre eux recevait, de temps à autre, des coups de fil évoquant un tumulte qui se produisait à Diffa, la principale ville de cette région reculée.

La région de Diffa est la plus négligée du Niger. La ville elle-même est à plus de 1300 km de Niamey, la région fait environ 160 000 km², plus que le Bénin et pas beaucoup moins que le Sénégal. Il s’agit, pour l’essentiel, de terres arides ou désertiques, abritant une population d’environ 600 000 personnes, en grande partie nomade ou sémi-nomade (toubous et peuls), avec des agriculteurs kanouri et des communautés de pêcheurs sur le lac Tchad – qui se rétrécit à belle allure. Le cas de cette région m’a toujours fasciné : elle est trop écartée et trop faiblement peuplée pour peser dans l’Etat du Niger, et cette circonstance lui nuit économiquement, dans la mesure où l’Etat n’y investit rien. Elle est bien plus négligée que la région d’Agadez, mais comme ses populations ne font pas de rébellions (en dehors des Toubous, au début des années 1990, à la suite des rébellions touaregs, et sans grand succès car sans soutiens extérieurs), personne ne s’en soucie. Je me souviens en avoir parlé une fois à une personne qui était proche du pouvoir en 2010 et qui connaissait bien la partie de cette région dont était originaire l’ancien président Tandja, qui l’avait nommé à la tête d’un chantier de développement infrastructurel dans son bled. Ce personnage me répondit, « mais ils n’ont qu’à quitter cette zone, le Niger est vaste ! » C’est plus facile à dire qu’à faire. Lorsque je rapportai ce propos à un de mes étudiants, peul originaire de cette région, il me dit avoir fait la même réflexion une fois devant son grand-père, à quoi celui-ci répondit en manifestant son horreur à l’idée de devoir quitter « la terre de ses ancêtres ». Cet étudiant trouvait l’attitude de son grand-père déraisonnable, mais ce genre de déplacement obéit à des impératifs plutôt complexes, et assez mal connus, dans un pays ayant le type d’économie et de société « pré-modernes » qui existent dans les campagnes et les bourgades du Niger. Cela fait des décennies que les habitants du Damergou (un peu plus à l’Ouest du Manga, qui est la principale région historique de Diffa) sont légendaires pour la manière dont ils paient bon an mal an un lourd tribut à la famine. Néanmoins, ils demeurent toujours dans ce plateau désolé, balayé des vents, aux puits maigres et profonds.

Que pouvait faire le gouvernement du Niger, avec ses moyens de misère, pour le Manga ? Beaucoup de choses en vérité, surtout sur le plan infrastructurel. Une ressortissante de la région m’a dit qu’on met, depuis les années 1990, une journée à relier deux des trois principales du cru, Diffa et Nguigmi, qui ne sont distantes que de 130 km environ. Le transport public entre ces deux villes est hors de prix. La route qui relie Diffa au reste du pays est ardue en saison sèche et pratiquement impraticable durant l’hivernage. Par suite, il n’y a guère d’intégration économique entre cette région et le reste du pays, en dépit du fait que le bien-être économique de ses habitants dépend surtout de cette intégration, puisque les décisions politiques les concernant sont prises d’abord à Niamey. Toutes ces choses sont remédiables, avec un peu de volonté, et surtout d’intelligence politique.

Avant l’Ajustement Structurel, l’Etat y était présent sous ses forme antipathique (militaires et paramilitaires, agents des douanes et des impôts) et sympathique (services sociaux, écoles, régulateurs des activités économiques). Après la cure d’austérité des années 1990, la forme antipathique est restée pratiquement seule maîtresse du terrain.

Et puis on a trouvé du pétrole à Agadem, dans le Manga, et les Chinois se sont présentés pour l’exploiter et le raffiner. Qu’a fait le gouvernement ?

Il a placé la raffinerie dans le voisinage de Zinder, environ 400 km à l’ouest, pour des raisons faciles à comprendre. Le chef de l’Etat, à l’époque, était Tandja, originaire de la région de Diffa mais ayant sa base électorale la plus fidèle et la plus importante (4 millions d’habitants) dans la région de Zinder. Il semble aussi – mais cette « information » vient de quelqu’un qui est hostile au parti actuellement au pouvoir – que la région de Diffa ne reçoit pas le dividende qui devait lui revenir sur la rente pétrolière en tant que « région productrice ». Peut-être la vérité est-elle plutôt que ce dividende est maigrelet (le pétrole nigérien n’est guère abondant, à environ 20 000 barils jours, moins du quart de ce que le Nigeria perd à travers avaries et sabotages chaque jour). Quoi qu’il en soit, la région devait « sentir » cette petite manne, ne serait-ce que de façon symbolique. Et voilà que, pour ajouter l’insulte à la blessure comme dit l’anglais, le gouvernement recrute 200 personnes dans diverses parties du pays pour aller travailler à Agadem. La pratique est bien sûr courante. Dans cette mare étriquée qu’est le Niger la solidarité clientélistico-régionale est essentielle, et encore plus en ces temps de démocratie et d’élections. Etant donné le poids comparativement faible de la région de Diffa dans l’équation politique nigérienne, la redistribution  de ce genre de petit gâteau se fait souvent à son désavantage. Elle a supporté avec une certaine patience le fait que la raffinerie soit construire à Zinder (un secteur aux aquifères pourtant pauvres, qui rendait le choix des environs du lac Tchad, pour une activité aussi hydrophage que le raffinage du pétrole, plus rationnel et logique), en partie, je crois, parce que l’action avait été commise par un « fils du pays » duquel on pouvait s’attendre à ce qu’il imagine des compensations. Que cela ait pu être le cas ou non, ledit fils du pays a fait le coup qu’on sait et en a récolté les conséquences, au grand regret de nombre de « diffayens ». Cela a rétabli, pour la région, la conjoncture politique difficile à laquelle elle était habituée depuis les débuts de la démocratisation, tandis que, du fait de la crise libyenne notamment, la conjoncture sociale se durcissait (retour de migrants). Le recrutement de 200 extra-régionaux sur Agadem a, dans ces circonstances, été vécu comme une forme de violence à laquelle les habitants de la région ont réagi en conséquence : combustion dans les trois villes du cru, et attaques contre tous les bâtiments publics, dont le palais de justice de Diffa qui, semble-t-il, a été proprement incendié (rapporté par un chercheur originaire de la région qui, tout en comprenant la colère à l’origine de ces actes, se désole des archives ainsi perdues).

En dehors du pétrole, le gouvernement du Niger ne s’est intéressé, ces temps-ci, à la région de Diffa que pour tout autre chose : le voisinage de l’Etat du Borno et de Boko Haram. Pour les Nigériens, il s’agissait là surtout de faire du « containment ». Je ne crois pas que leurs dirigeants aient compris les vertus de ce tact politique éminent qu’est la prévention. Boko Haram, bien sûr, désigne comme son premier ennemi l’Etat fédéral du Nigeria et ses représentants locaux. Je ne crois pas que les attaques contre les représentants de l’Etat à Diffa, Maïné Soroa et Nguigmi entrent dans ce « pattern » là, avec la fureur théologique ajoutant à la flamme d’une juste colère l’huile d’une bile wahhabite. Mais elles peuvent créer un terreau sur lequel des activistes de semblable conviction peuvent facilement travailler pour étendre l’influence et la zone d’impact de l’idéologie boko-haramite, avec des conséquences complètement imprévisibles à l’heure actuelle.

Le plus irritant, dans toute cette affaire, c’est que, contrairement à la société touarègue, les sociétés du Manga (et en particulier les Kanouris et les Peuls) sont très gouvernables et possèdent des vertus de patience et de loyalisme sur lesquels un Etat peut faire fond. Elles ne demandent d’ailleurs pas grand chose, mais sont privées, dans leur région, du minimum sur quoi peuvent compter la plupart des autres aires du pays. Il se peut que cela change dans une certaine mesure, à la suite des troubles actuels, qui ont obligé le premier ministre et des députés à se rendre sur place séance tenante. Mais à mon sens, le changement essentiel est moins celui qui pourrait se produire dans les conditions de vie dans le Manga, que celui qui devrait se produire dans la tête de nos politiciens – à la lumière de la catastrophe malienne. Les tumultes de Diffa montrent que cela ne s’est pas (encore ?) produit. Si les dirigeants du Niger avaient tiré les leçons de ce qui s’est passé au Mali, ces tumultes n’auraient jamais eu lieu, car les dirigeants n’auraient pas commis la bévue intolérable qu’ils ont commise dans cette (apparemment) banale opération de recrutement.

Je sais qu’on peut se demander si cette conclusion n’est pas un peu excessive. Après tout, il ne s’agit pas là d’une rébellion, et aux dernières nouvelles, il n’y a pas eu mort d’homme – trois blessés par balle « seulement » (ce qui reste, cependant, choquant dans le contexte nigérien). Et le tout se passe à 1300 km de la capitale, dans un secteur peu peuplé. Mais le climat sous-régional (attaque touarègue et agression djihadiste au Mali, Boko Haram, crise libyenne) peut donner un sens inattendu à quelque chose qu’on pensait comprendre. C’est généralement ainsi que les changements cataclysmiques se produisent : ils se présentent sous une forme familière, qu’on pense pouvoir gérer et qui se métamorphose soudain en quelque chose de nouveau qui nous déconcerte et nous accule. Mais on n’a pas besoin de supputer un risque cataclysmique pour prendre au sérieux ce genre d’évènements, et on ne peut qu’espérer que le coup aura été assez rude pour enfoncer quelques vérités dans la caboche décidément bien dure de nos politiciens – au moins pour cinq ou dix ans.

Il y a là, d’ailleurs, d’autres importantes questions sous-jacentes sur lesquelles j’espère revenir.

 

 

    

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