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Tamponné!

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Rentré d’Accra où j’ai passé trois jours pour déposer une demande de visa du Royaume Uni. Les Anglais ont le plus incommode des processus de demande de visa au monde. On doit leur laisser son passeport qu’ils ne rendent en moyenne qu’au bout de deux semaines. Ne pouvant passer autant de temps à Accra, j’avais pris un aller-retour sur trois jours, non sans m’être enquis, auprès de la DST, à Niamey, si je pouvais rentrer avec une carte d’identité. Ils m’assurèrent que si. « Il faudrait peut-être que je prenne un laisser-passer à l’ambassade, non ? Je sais que je peux entrer au Niger avec une carte, mais est-ce que je peux quitter le Ghana avec une carte ? » – « Mais oui, le Ghana fait partie de la CEDEAO ». Je me demande bien pourquoi je les ai crus. Je savais très bien que les fonctionnaires de police, au Niger en tout cas, confondent souvent les règles qui s’appliquent à la CEDEAO et à l’UEMOA. On peut voyager sans passeport à travers l’UEMOA et sans visa (mais avec passeport) à travers la CEDEAO. Je me dis qu’il me faudrait, à mon arrivée à Accra, me renseigner auprès de la police des frontières du cru. Mais une fois arrivé à Accra, cette formalité me parut des plus ennuyeuse, et je ne la fis pas – me promettant tout de même d’aller à l’ambassade du Niger prendre un laisser-passer au cas où. Mais je ne le fis pas. Sans aucune excuse. Certes, la chaleur humide d’Accra m’apparaissait comme un obstacle ou au moins un découragement à tout mouvement, surtout si l’on y ajoutait la fraîcheur glacée de ma chambre d’hôtel et la découverte que j’y fis d’une connexion Internet ultra-rapide (l’hôtel s’appelle Royal Blue, non loin de Osu, une artère commerçante sympathique et bien connue, mêlant Pierre Cardin, KFC et la braiseuse de plantain du coin ; il a un petit côté déglingué-supportable, mais réserve quelques surprises, tel que son étonnant Internet et l’extrême gentillesse de son staff). Bref, à l’ambassade du Niger oncques n’allai. Bien sûr, je me dis quelque part que c’était une mauvaise idée de n’avoir pris aucune mesure, mais je n’y pensais pas vraiment plus que ça. Hier donc je me pointai à l’aéroport Kotoka avec seulement cette tristesse particulière que donnent, de nos jours, les voyages en avion, avec toutes les formalités et précautions et stress qui les entourent. Je me mis en queue. Un agent de police gigantesque et sévère vérifiait les paperasses avant de désigner à chacun un poste de « tamponnage » ouvert. Je commençai à avoir un mauvais pressentiment, sans doute inspiré par le gabarit de colosse de l’agent, mais vraiment, ce fut à peine un frétillement de conscience. Les employés de Air Burkina m’avaient assuré que si je montrais mon complexe reçu de l’ambassade britannique – comprenant une photocopie de la « data page » de mon passeport – tout irait bien, et ils m’avaient dûment fourni une carte d’embarquement. Mais en voyant ma paperasse, le colosse dit, « vous ne pouvez pas voyager avec ceci ». Je tombai des nues. « Mais on m’a dit que, etc., etc. », « Non, vous ne pouvez pas ! » « Que faire alors ? » Son immense bras se leva et se tendit vers une lointaine porte auprès de laquelle étaient installée toute une brochette d’agents de l’immigration. « Allez là-bas » fit-il sans plus de précision, prenant déjà les papiers de celui qui me suivait. J’allai donc à la porte indiquée. C’était le bureau du chef. Je lui montrai ce que j’avais et il répondit immédiatement : « vous ne pouvez pas voyager avec ça ». « Que faire alors ? » « Allez à votre ambassade et prenez un laisser-passer. Ici, il n’y a rien à tamponner. » Je ne pus m’empêcher de demander – frappé par ce qui me paraissait être de l’absurdité bureaucratique – : « Donc le seul problème est que vous ne pouvez pas mettre un tampon ? » (Et je dus me retenir de lui dire : « Mais je ne sais pas moi, mon cher, prenez n’importe quel bout de papier, tamponnez, et qu’on en finisse ! ») Il regarda ma carte d’identité avec intérêt : « Non, rien, je ne peux pas mettre un tampon ici. » Rapide calcul. Il était 16h30, l’avion était censé décoller à 18h, je ne savais pas où se trouvait l’ambassade du Niger et Accra est réputé pour ses embouteillages. Impossible. Et impossible de rester à Accra : je perdrais le billet et devrais rentrer par voie terrestre, deux jours de voyage à tout le moins. Je me résolus donc à faire appel au bon cœur de l’officier, en dépit du visage fermé qu’il arborait. Ce fut une longue négociation, interrompue par une jeune… nigérienne à qui on refusait aussi son « tampon » de sortie parce qu’elle était entrée par voie terrestre et n’avait pas présenté son passeport à l’entrée (donc pas de « tampon » d’entrée). La donzelle était entrée dans le bureau en parlant au téléphone et, saluant l’officier d’un geste de la main, avait continué sa causette. « Madame », lui dit l’officier, « êtes-vous venue ici pour régler votre affaire ou pour utiliser votre téléphone? ». La jeune femme raccrocha aussitôt et se lança, en un anglais parfait, dans une explication curieuse – comme quoi elle téléphonait à un ami pour qu’il l’aide à communiquer en anglais avec les autorités, car moi, voyez-vous, je ne parle que français. « Ah », eu beau jeu de dire l’officier, « mais qu’êtes-vous en train de parler en ce moment même ? » Cette question eut l’effet inattendu d’arrêter immédiatement le flot d’anglais qui sortait de la bouche de ma compatriote, qui soudain, se mit à ne parler que français effectivement. L’officier reprit sans sourciller dans cette langue : « Où est votre tampon ? Où est votre tampon ? » Et me regardant ensuite, il ajouta, en anglais : « Vraiment, je ne sais pas pourquoi vous autres « gens français » (French people) vous n’aimez pas les formalités ! » « Oui, je ne sais pas non plus », répondis-je sur un ton mélancolique. Soudain, il prit un tampon et tamponna ma fiche d’immigration. « J’espère que ça vous servira de leçon. » « Certainement, une leçon impérissable », répondis-je en me levant immédiatement (tout en le remerciant profusément), de crainte qu’il ne change d’avis si je tardais une seconde.

D’ailleurs je ne me sentis rassuré qu’une fois que l’avion ait pris son envol pour Ouaga, où nous arrivâmes une heure plus tard. Soit dit en passant, je vis, dans la salle d’attente, la petite nigérienne, tamponnée aussi donc, et qui se faisait manifestement draguer par un Burkinabé d’âge mûr.

En vol, mon voisin de siège était un Kenyan d’origine indienne ou arabe (il ressemblait plutôt à un Méditerranéen qu’à un Indien) qui fait un documentaire sur le mécanisme de revue des pairs établi par Thabo Mbéki et Obasanjo pour évaluer la performance des chefs d’Etat africains. Son enquête (sur six pays je crois) était peu concluante, et nous épiloguâmes sur les raisons de cet échec. Puis il fut question de la démocratie qui semble apporter plus de problèmes que de solutions aux Africains, des mérites comparés de la démocratie et de la dictature, du besoin d’alternative, je fus d’avis que nous ferions mieux d’étudier de plus près le système de gouvernement chinois, il fut évidemment abondamment question de la cour internationale de justice qui veut faire un procès au nouveau président kenyan, lui pensant que ce procès ne se fera pas et ternira définitivement le crédit de cette cour, moi souhaitant que ce crédit soit terni, étant donné la conduite « haro sur le baudet » de ladite cour, lui finalement voulant m’interviewer une fois à l’aéroport de Ouagadougou. Sauf qu’une fois sur le tarmac, une dame de Air Burkina attendait les passagers en transit sur Niamey pour les amener dans une salle de transit, et nous dûmes nous contenter d’échanger nos coordonnées.

J’étais le seul passager en transit, ma petite compatriote restant apparemment à Ouaga, et, dans le bus qui me convoyait vers la salle de transit, je demandai à la dame l’heure exacte du vol de Niamey. Il restait encore deux heures. Je décidai donc de sortir de l’aéroport pour appeler des amis et pus le faire sans encombre. Je n’eus même pas, cette fois, à présenter ma carte, ce qui sembla corroborer les vues de l’officier d’immigration ghanéen sur les « French people » (mais je doute aussi que j’aurais jamais pu convaincre un officier d’immigration américain ou français de me laisser aller sans « documents de voyage » : effet de voisinage, laxisme, ou simplement ambiance plus relax, comme elle a pu exister en Occident peut-être dans les années 50 ou 60 ?)

Arrivée finalement à Niamey à minuit et demi. Dilemme devant ma fiche d’immigration : dois-je mettre mon numéro de passeport, ou mon numéro de carte d’identité. Je me décide pour le passeport, ayant sans doute la cervelle amollie par l’heure tardive, la fatigue et le malaise de voyager sans passeport. Car quand mon tour arrive devant le policier, il demande immédiatement : « Mais pourquoi avez-vous mis votre numéro de passeport ». J’offre une explication. « Vous voulez-dire », reprend-il, surpris, « que vous avez quitté le Ghana avec votre carte d’identité ? » Heure tardive, fatigue, souvenir de la petite ordalie d’Accra, pas envie d’entrer dans les détails. « Oui », fis-je, non sans un sentiment de culpabilité, car une telle réponse va peut-être nourrir la confusion au sujet de ce qu’on peut utiliser comme document de voyage sur le Ghana. Il me demande – horreur – de remplir une nouvelle fiche d’immigration, avec cette fois mon numéro de carte d’identité. Tandis que je fais cela, je vois, en face de moi, une dame qui, elle aussi, a présenté sa carte d’identité à l’agent. Celui-ci ayant fini, découpe un bout de fiche d’immigration en lui expliquant qu’il le faisait parce qu’elle avait une carte d’identité. « Mais », protesta-t-elle, « on peut voyager avec une carte d’identité dans les pays de l’UEMOA ». « Je sais bien, madame, mais il nous faut tamponner quelque chose. » Le mien d’agent, qui était apparemment novice au vu de sa prodigieuse lenteur, me confectionna le même petit document (après que tous ses collègues aient fermé leur poste), le tamponna, et me le remit. « Qu’est-ce que j’en fais ? » demandai-je. « Vous le remettez à l’agent en sortant de l’aéroport. »

Il me fallut faire un effort incroyable pour ne pas éclater de rire.

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