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Tchatcher est morte, « des suites d’une grève » selon la BBC (« following a strike », fut la première une sur le site de la chaîne, par inadvertance ( ?), avant une correction rapide, « following a stroke », « à la suite d’une attaque »). The Economist se fend d’un éloge mortuaire incroyablement mielleux, même de la part de cette officine du libéralisme primaire. Son « legacy » équivaudrait à celui de Gandhi, pas moins : ce qui prouve qu’en matière de gros-nombrilisme chauvin, des Anglais peuvent ne le céder en rien aux Français ou aux Américains.

Le « legacy » de Tchatcher consiste à avoir détruit l’ultime chance qu’avaient eu les Anglais de construire une société plus ou moins égalitaire depuis les années 1640.

Le gouvernement français a sommairement remercié son ambassadeur au Mali, Christian Rouyer pour le remplacer par Gilles Huberson, celui-là même qui a servi de liaison entre l’armée française et les farceurs du MNLA. Suite apparemment d’une mésentente sur « comment réconcilier les Maliens » et de la faible empathie de Rouyer pour les petits protégés de Hollande à Kidal. Cela est de mauvais augure, mais toute cette affaire d’un Mali sauvé par la France est, de toute façon, une catastrophe historique. Je m’inquiète seulement que les Français ne s’obstinent à maintenir vivace (pour on ne sait quelle raison, ni quel intérêt) la tentation de futures « rébellions touarègues » maintenant qu’on a l’impression que cette immense perte de temps peut enfin être dépassée. Si tel était le cas, le remède (français) aura été sinon pire au moins aussi mauvais que le mal (djihadisto-ethnocratique). En tout cas, il n’aura rien résolu.

En vacance, ou congé depuis deux semaines, je lis l’autobiographie de Gibbon. Qui est écrite avec exactement la même ironie que Le Déclin et la chute, mais de manière encore plus concentrée, puisqu’il s’agit ici d’évènements personnels, pour lesquels la hauteur philosophique ne tempère pas la causticité de l’expression. En fait, c’est l’ironie de Gibbon qui m’a pratiquement forcé à lire son livre apparemment interminable (mais j’ai un faible pour les livres immenses, pour les livres de sable comme dirait Borges). Le premier effet qu’il me fit lorsque je pris le premier tome du Déclin et de la chute – en français, dans la traduction de Mme Guizot, publiée chez Laffont dans la collection Bouquins – il y a de cela bien des années, ce fut la surprise, le même genre de surprise que j’eus en lisant mon premier extrait de La Recherche du temps perdu dans le Lagarde et Michard, en Première. Je dis surprise, mais c’était une surprise qui venait de la reconnaissance de la manière dont moi-même je devais (je sentais que je devais) apprécier la réalité. L’ironie de Gibbon vient certes de lui, mais elle est un reflet de l’ironie même de la réalité, de la confusion ou du contraste des aspects d’un même fait, d’un même phénomène. Je fus alerté dès cette phrase du premier chapitre : « Leurs habitants jouissaient et abusaient, au sein de la paix, des avantages du luxe et de la richesse ». Un manieur ordinaire de la prose du temps n’aurait pas ajouté « abusaient ». Plus loin, je vis ceci : « Heureusement pour le genre humain, le système conçu par la modération d’Auguste se trouva convenir aux vices et à la lâcheté de ses successeurs. » Chez Gibbon, qui est un moraliste d’un genre particulier, le vice et la vertu ne s’excluent jamais. Elles semblent non seulement avoir des affinités, mais il considère toujours dans les actions des personnages qu’il observe la possibilité que leurs motivations puissent dériver de quelque chose de louable et de quelque chose de blâmable, parfois en même temps. Curieusement, cette qualité est rare chez les historiens, chez qui se trouve toujours, apparemment, le vieux fond du conteur épique (qui fut le premier historien), opposant toujours quelque héroïque Soundiata à quelque inique Soumangourou.

Son autobiographie est admirable et amusante. Ce n’est ni une confession, ni un examen, mais plutôt une critique – dans le sens où on parle de la critique d’un livre. Une recension, en somme, de ses actions et de ses idées. Elle me rappelle un peu le travail similaire fait par Bourdieu, avec un intitulé cependant plus pompeux. Gibbon semble s’être pris moins au sérieux. Mais qu’est-ce qu’il savait griffer ! Les insultes de Gibbon méritent toujours de figurer dans une anthologie du genre. Par exemple, celle-ci : « The brutal insolence of Mr. Travis’s challenge can only be excused by the absence of learning, judgment and humanity ; and to that excuse he has the fairest or foulest pretension. » p. 101. (La brutale insolence des contestations de M. Travis ne peut trouver d’excuse que dans l’absence de savoir, de jugement et d’humanité ; et à une telle excuse, il peut prétendre en toute justice ou en toute injustice.). C’est une injure étourdissante, qui laisse son destinataire à la fois offensé et perplexe. Elle commence comme un acte de conciliation (M. Travis a une excuse) qui se poursuit par une attaque sauvage (mais cette excuse est mille fois pire que la faute de départ) et se conclut par une pirouette.

J’essaie de lire autre chose en même temps, mais impossible. Il affadit tout.

D’un curieux assemblage ce postage fut fait.

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