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D’une certaine inutilité de la science politique

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Normalement imbu d’histoire, de littérature et de philosophie, je me suis pour ainsi dire fourvoyé dans la science politique et je suppose que je dois m’intituler aujourd’hui « politologue », bien qu’avec une certaine déception assez nette. On cherche le savoir pour connaître la cause secrète des choses, et certainement, la science politique m’a donné accès à certaines de ces causes secrètes, mais sans que je puisse véritablement en tirer une satisfaction assurée. C’est une science qui paraît sans soubassement, et presque sans objet, d’une certaine façon inutile et incertaine. Au bout du compte, je préfère encore l’histoire, la littérature et la philosophie.

Je crois d’ailleurs que la science politique nous a failli (en Afrique en particulier), à cause essentiellement de ses faiblesses. C’est une histoire qui n’a pas encore été racontée, à ma connaissance. En Europe, aux Etats-Unis, on a commencé à étudier les affaires politiques et les relations de pouvoir pour comprendre et améliorer les systèmes politiques, et plus tard, pour promouvoir le régime politique préféré des trois grands pays impérialistes d’Occident, la Grande-Bretagne, la France et les Etats-Unis – c’est-à-dire la démocratie libérale. Il n’en a pas été ainsi pour ce qui est de l’Afrique et des autres pays du tiers-monde. Samuel Huntington a soutenu dans un article que la science politique ne peut se pratiquer et se développer que dans un pays démocratique, pour des raisons évidentes. Il y faut une certaine liberté de recherche et de débat, même si, en réalité, cette liberté, du moment qu’elle se déploie dans un espace institutionnel, soumis aux pressions visibles et invisibles du pouvoir politique et des préférences des élites sociales, est en fait toujours précaire et limitée, même dans les pays démocratiques. Quoi qu’il en soit, on ne pouvait rien faire de tel dans les pays colonisés d’Afrique, puisqu’il n’y existait aucune liberté authentique de rechercher et de débattre. Les études politiques avaient un caractère anthropologique qui, même s’il n’était pas nécessairement au service de la domination coloniale, ajournait tout de même des réflexions moins inactuelles. Si bien que faute d’une science normale du politique dans le cadre colonial, il a fallu développer une science radicale, comme celle des nationalistes marxisants des années 1950 – science tout de même largement importée dans ses principes, ses théories et ses méthodes, et peu adaptées au contexte africain.

Après 1945, et alors que les idées de décolonisation devenaient à la mode, les politologues occidentaux – singulièrement américains – commencèrent à s’intéresser à l’Afrique et aux autres pays dits du tiers-monde. Ils furent uniformément frappés par un seul et unique problème : comment penser l’évolution de ces régions afin qu’ils atteignent le niveau de vie et d’organisation des pays du « monde premier » ? Et qu’est-ce qui pouvait bloquer une telle évolution ? Il ne paraît pas que de telles questions soient spécifiquement politiques. En fait, elles étaient plus sociologiques et économiques – voire anthropologiques – que politiques, et la politique comparée, qui naquit à ce moment là essentiellement pour étudier les pays du Sud, se targua d’ailleurs d’avoir su intégrer les méthodes et les préoccupations des sociologues et des économistes dans sa constitution. Les questions prédominantes étaient en tout cas définies par ces disciplines : modernisation sociale et développement économique. La science politique ne fit que fournir un commentaire extraordinairement superficiel autour de ces deux grandes réflexions, s’interrogeant sans fin sur les interactions entre le social, l’économique et le politique qui pouvaient expliquer le caractère exotique – par rapport aux systèmes politiques occidentaux – des systèmes politiques émergeant dans ces régions. Elle n’apporta rien de propre de son propre fond, peut-être parce que ce fond était bien mince en réalité. Vers 1960, il y avait un consensus – étonnant vu de 2013 – sur le rôle moteur que l’Etat devait jouer dans la modernisation sociale et le développement économique. C’était là un résultat de l’échec catastrophique du libéralisme économique dans l’entre-deux-guerres, et de ce qui apparaissait comme une dynamique vigueur du Bloc de l’Est. L’Occident répondait en gros par le keynésianisme et d’autres doctrines proches qui, sans rejeter les principes du libéralisme, les modéraient fortement à travers des modalités d’intervention régulatrice et arbitrale de l’Etat. Il était tout naturel, donc, qu’on dût attendre que l’Etat résolve les problèmes de modernisation et de développement dans les pays africains. Et de même, il était tout naturel de s’attendre à ce que la science politique s’intéresse à la construction et à l’action de l’Etat, et qu’elle se pose, notamment, la question de savoir s’il y avait des Etats en Afrique au bout d’un siècle de colonialisme.

Mais cette problématique et ces interrogations n’apparaissent absolument pas sur le radar de la politique comparée, au moment où elle naît pour étudier les problèmes de ces pays. Pressés de s’intéresser aux questions de modernisation et de développement, les politologues supposèrent simplement qu’il y avait des Etats en Afrique et attribuèrent tous les « blocages » (le terme le plus en usage à l’époque) aux « retards » (autre concept en vogue alors) sociaux et économiques de ces régions arriérées et obscurantistes. Il est vrai que cela amenait les politologues à examiner les problèmes qu’ils voyaient à travers un prisme social et économique qui paraît bien plus sérieux et réaliste que les lentilles anthropologiques, ou culturalistes, qui prédominent actuellement. Néanmoins, ils négligeaient leur propre domaine d’origine (car, au départ, la science politique était une science de l’organisation politique, et en particulier, de l’Etat) et n’apportaient aucune réponse opportune au problème historique auquel l’Afrique devait faire face sur le plan politique au moment de son indépendance : celui de mettre en place une organisation politique nouvelle. Il en était ainsi, à mon avis, parce que : 1.) la politique comparée était née aux Etats-Unis, pays dans lequel on n’accordait guère d’intérêt à la question de l’Etat (bien que cela n’ait pas toujours été le cas, puisque la science politique américaine n’a commencé à s’orienter des questions de construction de l’Etat vers les questions, encore prédominantes aujourd’hui, de l’ordre libéral qu’après la Première Guerre Mondiale) et 2.) le but de la politique comparée n’était pas de proposer des solutions aux pays du Sud, c’était plutôt de l’art pour l’art, et ça le reste encore d’ailleurs, et plus que jamais.

Il y a de ces épisodes qu’on n’oublie jamais, parce qu’ils sont des moments de conscience forte. Je me souviens très bien que lors de ma première année aux Etats-Unis, où j’étais allé étudier la science politique, une dame me demanda pourquoi je voulais, justement, étudier la science politique. Je lui dis que je voulais comprendre la construction de l’Etat (« state-building »). Le concept lui parut étrange et elle tâcha de le rectifier : « Vous voulez dire « nation-building » ? » J’insistais sur le fait que je voulais bien dire « state-building », ce qui lui parut apparemment déconcertant. Il est vrai que la formule « nation-building », dont je n’ai jamais vraiment compris le sens (où qui, en tout cas, me paraît excessivement vague et ambitieuse) est répandue et populaire là-bas, et permet de parler des guerres tribales et autres entraves à la construction des « nations » en Afrique. Et étant donné la phobie américaine de l’Etat, parler de « construction de l’Etat » a sans doute eu des résonances sinistres ou en tout cas peu agréables (et donc peu convaincantes) aux oreilles de cette dame. Par la suite, je me suis rendu compte que c’était là une préoccupation totalement absente des départements américains de science politique – et comme ceux-ci dominent une bonne partie de la pensée universitaire mondiale dans ce domaine, on peut en dire autant pour le reste du monde.

Dans les années 1970-80, quand les questions de modernisation et de développement passèrent de mode et que le vieux libéralisme renaquit de ses cendres sous le nom de « néolibéralisme », les politologues découvrirent tout à coup qu’il n’y avait pour ainsi dire pas d’Etat en Afrique. Ce fut la vogue – très développée en France – de toutes sortes de caractérisations pessimistes et nécrosées de l’Etat africain et l’invention du concept de néopatrimonialisme (et apparentés) comme explicateur universel de la politique étatique, ou plutôt (du coup), pseudo-étatique en Afrique. Ce qui est arrivé au Mali nous prouve davantage que ces caractérisations, pour excessivement exotisantes qu’elles sont, ne sont pas fausses. Mais à quoi sert de les ressasser ? Pourquoi se consacrer à une discipline savante si ce n’est que pour dire un peu plus pédantesquement ce que disent les journalistes et les titrologues ? Mais de même que l’économie orthodoxe n’offre pas d’espace pour réfléchir véritablement à la prise en charge des problèmes économiques de l’Afrique, de même la science politique orthodoxe n’offre pas d’espace pour réfléchir véritablement à la prise en charge des problèmes politiques de l’Afrique. Pire, alors qu’il existe au moins quelques isolats d’économie hétérodoxe avec de robustes courants de pensée, de brillants contributeurs et des débats stimulants, la science politique reste corsetée dans son addiction à la démocratie libérale et à ses miroirs et fantasmes. C’est ici qu’on peut voir à quel point cette liberté de recherche et de débat dont Huntington parait complaisamment le régime politique de son pays est somme toute aussi idéologiquement confinée, à sa manière, que les efforts des auteurs du Bloc de l’Est qu’il rejetait comme fruits de la servilité doctrinale.

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