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Patience pour Hollande?

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Nouveau débat avec mon étudiant sur Kidal, qui semble lui donner un peu raison. Je crois l’avoir convaincu que l’objectif des Français n’est pas une déstabilisation du Niger ni du Mali, mais la transformation de la nébuleuse touarègue en moyen potentiel de libérer les otages français. Cela ne justifie ni le maintien de l’armée malienne hors de Kidal, ni la position avantageuse dont bénéficient déjà des gens qui, en somme, ne sont que des voyous arrogants. Mais on peut voir la rationalité de cette approche, d’autant que les gens du MNLA viennent de réussir à « vendre » quelques uns de leurs frères ennemis. La question qui s’ensuit, pourtant, est la suivante : l’approche peut-elle compromettre, dans le moyen terme, la sécurité des pays sahéliens ? Nos problèmes sécuritaires ont, de fait, toujours été bien plus extérieurs qu’intérieurs. Ils se trouvent – ou se trouvaient – en Algérie, en Libye et en France. Voici comment :

L’Algérie a exporté au Tchad-Niger-Mali son problème islamiste, avec concentration finale sur le Mali. Il a fallu crever l’abcès, ce que les Français ont fait (ou presque).

La Libye, depuis le début des années 1980, a entretenu le projet d’Etats-Unis du Sahel arabo-berbères, ce qui l’amenait à soutenir, de façon brouillonne mais régulière, les insurrections armées touarègues à travers le financement, l’armement et l’entraînement (ce dernier élément, surtout dans les années 1980). La mort de Kadhafi et son remplacement par des gens qui ne semblent pas prêts de reprendre cette ligne politique, nous ont apparemment débarrassé de ce problème épineux. Ceci est très important, car les insurrections touarègues doivent en fait toute leur vigueur à ce soutien de Kadhafi. Appelons cela « le Muscle ».

La France, depuis la fin des années 1980, a fourni un soutien discret, à caractère surtout diplomatique, aux rébellions touarègues, leur conférant une sorte de légitimité internationale qui pouvait faciliter le recours à ce mode de lutte par des gens qui ne défendent que leurs intérêts et leurs obsessions (et qui passent gaillardement du banditisme de grand chemin à la défense de nobles causes indistinctes). De ce point de vue, la France est, pour nous, un risque sécuritaire, mais moindre que la Libye de Kadhafi. Appelons cela « les Applaudissements ».

Les brigands du MNLA resteront sans doute impunis (mais ainsi en avons-nous fait avec nos propres brigands, au Niger), et ils vont « rub it in our faces » comme dit l’anglais : mais c’est le dernier pet d’une nauséabonde histoire. Sans les Muscles de Kadhafi, les Applaudissements de la France ne mèneront à rien. C’est une page qui se tourne, et décentralisation, autonomisation ou pas, dans dix ans, il n’y paraîtra plus – car encore une fois, le problème n’est ni nigérien, ni malien, il vient d’ailleurs.

Ce n’est pas à dire que le matraquage que subit le système malien aujourd’hui ne soit, à certains égards, pleinement mérité. Mais tel est le cas à cause du comportement de la classe politique malienne, non à cause de l’organisation administrative du pays. Si la classe politique malienne s’était comportée dignement et avait rassemblé ses forces pour la lutte, jouant son jeu avec compétence et sagacité, mettant son énergie à souder les alliances nécessaires, etc., si, en somme, elle avait su relever le défi, on en imposerait moins au pays aujourd’hui. Mais que des brigands rentrent de Libye et, de concert avec d’autres brigands trouvés sur place, se mettent à déchirer à belles dents le pays, ne veut pas dire, du coup, que tout était dû au fait que le pays n’était pas suffisamment décentralisé. On ne me convaincra jamais que ce « non sequitur » tienne la route. Il y a des gens, au Niger, qui acceptent cet argument, peut-être inspirés par l’effet de buzz suscité par les médias français (et parce que cela paraît être notre « solution », depuis 1995). Hier, le président Issoufou a même laissé tomber cette implication devant un quatuor de journalistes français qui voulaient l’amener à faire le procès du Mali. Mais il a tout de même insisté sur le fait que le Mali pratiquait un système de démocratie représentative qui, même sans décentralisation poussée, permettait à toutes les communautés du pays d’être représentées dans les institutions politiques.

Je dois dire que suivant mon expérience personnelle du Nord Mali (que j’ai visité à deux reprises), ce qui m’a frappé à son sujet, c’est plutôt son caractère de « frontière », de « Far East » ou « Far North » (c’est moins un Nord qu’un Nord-Est en réalité), avec très peu de présence étatique. Je me souviens encore de ce voyage Niamey-Gao fait il y a quelques années : le sentiment soudain d’un vide après Labezanga, le sentiment de non-gouvernance, d’abandon, de lointain. L’animation administrative côté Niger le cédant soudain à ce poste de police solitaire, habité par deux policiers bien en chair, en face d’un hameau clairsemé. Je me suis laissé dire qu’ainsi devait paraître, à un Tchadien, notre propre Far-East de Diffa. Ma réaction avait été de songer que – tout comme pour Diffa – l’Etat devait prendre plus à cœur de devenir présent ici, de rayonner, de fertiliser l’économie. Mais, avais-je songé (assez naïvement, je m’en rends compte à présent), du moins les Maliens n’avaient pas ici une turbulente population nomade – comme les Toubous à Diffa – qui prendraient prétexte de l’absence de l’Etat pour perturber cette paix solitaire (je ne voyais pas très bien que Kidal n’était pas loin, avec son consulat libyen et ses remuants imajeghen touareg).

Décentraliser une région aussi décentralisée (dans la pratique) me paraît contre-intuitif. Il me semble que la première étape doit être de la « développer », c’est-à-dire de faire plus, non moins d’Etat ; et ensuite seulement de mettre en place des autorités locales. Le Niger, qui a décentralisé, est en train de mettre en place un plan très ambitieux de développement des zones arides qui va, nécessairement, reposer sur une bonne dose de centralisation et de volontarisme étatique, ce qui montre peut-être que les deux logiques (décentralisation et centralisation) ne doivent pas être conçues comme antithétiques, mais comme complémentaires, avec des paliers différents d’intervention et de responsabilité.

Quoi qu’il en soit, rien ne doit être conseillé tant que le problème de Kidal n’est pas résolu. Kidal semble être devenu une zone de non-droit – ou semble être devenu une zone d’encore plus de non-droit – depuis bien longtemps, et nous n’avons pas, au Niger, d’équivalent réel de cette situation. C’était un dar as-siba où transitaient effectivement les kidnappeurs islamistes, sans souci ni problème. C’était aussi un haut lieu de l’ethnocratie et du racisme touaregs (ça le reste d’ailleurs). Un journaliste nigérien m’a raconté, il y a un an environ, cette anecdote du jeune lycéen noir (Songhay) attaché et traîné derrière un pick-up pour avoir entretenu une relation galante avec une camarade touarègue. Cet abus resta impuni. Il ne pouvait survenir qu’à Kidal, qui est un peu l’Alabama du Mali. On peut donc comprendre l’amertume que sa protection par les Français peut nourrir chez certains, d’autant plus que ces derniers n’offrent ni justifications valables, ni excuses consolatrices.

Peut-être, cependant, « l’effet Hollande » va-t-il servir d’adjuvant en l’occurrence ? Depuis Charles de Gaulle, l’architecte de la Françafrique, jusqu’à Sarkozy, la France n’a pas eu de chef d’Etat capable de devenir un représentant sain des intérêts de la France en Afrique – autant que François Hollande. C’est un bon diplomate – préparant le terrain et sachant se mettre en empathie – et il semble entièrement dépourvu d’arrogance politique. Ce détail, qui semble personnel, est en fait objectivement important. Hier, le président Issoufou a évoqué la Françafrique pour dire sa conviction que l’intervention au Mali ne s’y inscrit pas. Il en a profité pour définir la Françafrique comme une gestion, par des raisons clientélistes, des relations entre la France et l’Afrique francophone aux dépens des intérêts des peuples. Cela est exact, mais insuffisant. En réalité, la Françafrique est une sorte de survivance féodale de l’empire colonial français mise en place par Charles de Gaulle. Etats vassaux prêtant hommage à l’Etat suzerain ; vassaux rebelles dégommés ; Etats vassaux subordonnant leurs intérêts aux intérêts de l’Etat suzerain ; Etats vassaux formant « la mouvance » de l’Etat suzerain, notamment à l’ONU ; Etat suzerain intervenant à tous les niveaux dans les affaires des Etats vassaux. Ce genre de système féodal international n’est certes pas propre à la France : les Etats-Unis en ont mis un en place en Amérique latine pendant des décennies ; ils ont essayé – avec moins de succès – d’en mettre un en place au Moyen-Orient (plus de succès en Jordanie qu’en Irak, par exemple) ; les Soviétiques en ont maintenu un avec une poigne de fer en Europe de l’Est. Celui des Français en Afrique francophone est plus subtile que celui des Soviétiques, et plus durable que celui des Américains. Il est aussi tout aussi nocif que l’un ou l’autre. Il aurait surtout pu ne pas exister : il est né de la manière dont Charles de Gaulle a établi la Ve République, sur une conception de la « grandeur de la France » qui requerrait la petitesse de l’Afrique – et en dépit d’un contrat différent proposé par les nationalistes africains, d’une grandeur de la France soutenue par la grandeur de l’Afrique. Les conditions objectives des années 1960 (notamment le climat de la Guerre froide), combinées à la personnalité et aux idées de de Gaulle et de son entourage, ont mis au jour en même temps et sur les mêmes fonts baptismaux la Ve République et la Françafrique. Cela étant, il ne s’agit pas là de sœurs siamoises, et les deux peuvent êtres séparées. En fait, avec la fin de la Guerre froide et ensuite le renforcement des structures de coopération internationale ainsi que le phénomène de la seconde mondialisation, les conditions objectives favorables au maintien de la Françafrique avaient, pour l’essentiel, disparu. La structure a connu son apogée vers la fin des années 1970 et a commencé à décliner vers la fin des années 1980. Mais elle a continué à exister en grande partie par la force d’inertie et parce que les générations de leaders qui ont connu son apogée – des dinosaures comme Paul Biya et Jacques Chirac – étaient encore aux commandes jusqu’au début des années 2000 (Biya encore aujourd’hui). Par ailleurs, la Françafrique fait partie, à travers le courant gaulliste, de l’ADN de la droite française, qui aura besoin d’une mutation génétique pour s’en débarrasser (ceci explique le fait que Sarkozy ait été un acteur aussi évident de la Françafrique, même s’il ne fait pas partie de sa grande génération, et même s’il était sans doute conscient du changement de conditions objectives). La gauche non plus n’est pas tout à fait innocente, à cet égard, car, même dans les années 1950, elle partageait en partie les idées qui ont inspiré de Gaulle (seuls les communistes s’y opposaient résolument). Mais elle a toujours été moins attachée à ces idées, et a simplement souffert, en ce sens, du fait que c’est son représentant le plus « françafricain », François Mitterrand, qui est arrivé au pouvoir en 1981. En dépit de ses projections sur François Mitterrand, Hollande semble relever d’une mentalité différente, de ce point de vue en tout cas. Si, avec des conditions objectives nouvelles, la personnalité du leader côté français est authentiquement en dehors de cette histoire, un pas décisif peut être franchi vers la fin du système françafricain. Et c’est l’impression que me donne Hollande, et que ne m’a jamais donné – même un instant – Sarkozy. Evidemment, je peux être déçu en l’occurrence, mais c’est aussi qu’il faut tenir compte du poids des institutions et traditions françafricaines (la force d’inertie) et des leaders côté africain qui, dans leur majorité, sont françafricains (surtout ceux d’Afrique centrale, qui, d’ailleurs, est aussi la partie de l’Afrique où la démocratie se pratique le moins, la vraie « Afrique de droite »).

Il conviendrait que dans la partie de l’Afrique qui pourrait se prêter le plus à sa propre vision des choses, Hollande ne jette de l’ombre à Kidal, et ne se rattache, par inadvertance peut-être, à travers les origines généalogiques du « problème touareg » (l’OCRS et tout ce qui s’en est ensuivi) à la Françafrique.

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  1. Kiari LIMAN-TINGUIRI

    Sur « la question Touareg », il est facile de souscrire à l’analyse, assez complète et globalement convaincante y compris sur le racisme Touareg, à la nuance près que se surajoute aussi un problème de « castes », toutes les « peaux blanches  » n’étant pas logées à la même enseigne chez les touaregs, ni toutes les « peaux noires » nécessairement assimilées a une condition servile y compris dans le Sahara et que la non-representatitivité de groupes comme le MNLA est double, puisque non seulement ces groupes (avec ou sans décentralisation) ne disposent ni de légitimité démocratique ni de légitimité traditionnelle (ou historique) pour parler au nom de tous les Touareg. De plus il me semble que, dans le cas du Niger au moins, la démographie ne fait pas des Touareg un groupe dominant au Sahara.
    Sur la Françafrique en revanche, j’ai le sentiment qu’il y a une réduction (volontaire?) de la chose à sa dimension politique, alors que ces réseaux prospèrent aussi, encore et toujours, dans les affaires (le commerce extérieur des pays, les industries extractives évidemment, le système bancaire aussi etc….)
    Mais au total, une fois encore, une très bonne lecture.

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  2. Merci de ces remarques.
    La réduction à la politique du champ de la Françafrique provient de mon ignorance de son extension dans le monde des affaires, même si je considère la BCEAO et l’UEMOA comme des structures françafricaines.
    Touaregs: Ils sont aussi minoritaires au Nord Mali. Oui, c’est une société complexe, que la presse occidentale rend monolithique pour les besoins de la cause. A ma connaissance, c’est vrai qu’on trouve des Noirs dans les castes intermédiaires (artisans et travailleurs) ainsi que dans la caste surajoutée des marabouts (Ineslemen). Mais pas dans la caste noble (Imajeghen), au mode de vie plus strictement nomade, à la langue plus « pure » et à la culture/idéologie reposant précisément sur l’opposition raciale/servile. Quand les gens (en Occident) pensent « Touaregs », c’est à ces gens qu’ils pensent.

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  3. Il semblerait que les autorités françaises soient divisées sur le crédit à accorder au MNLA

    http://www.francetvinfo.fr/mali-l-alliance-des-francais-avec-les-ex-rebelles-du-mnla-seme-le-trouble_253671.html

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