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Mali: la douloureuse se précise

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Qu’adviendra-t-il du Mali une fois que le pays aura été complètement libéré ? Rien de bien clair là-dessus. Pour l’instant, les Français, nouveaux maîtres des lieux, prennent toutes les décisions. Ils interdisent actuellement aux Maliens l’entrée à Kidal, qu’une entente entre rebelles touaregs a mis entre les mains du MNLA, la branche « laïque » et purement ethnocratique de la rébellion, qui ne suscite que de la sympathie chez les Français. Les dirigeants maliens actuels – si tant est qu’on peut les désigner de ce titre – sont tous des potiches, prêts à plier l’échine, y compris l’inénarrable capitaine Sanogo. Je ne serais même pas surpris que ce dernier soit traîné devant les tribunaux, au contraire des rebelles du MNLA qui ont commencé toute cette affaire, et en dépit du fait que l’impunité constante dont bénéficient les chefs rebelles touaregs – toujours grâce à la protection de puissances étrangères, comme ce fut le cas de Rhissa ag Boula que le colonel Kadhafi a obligé le gouvernement nigérien à libérer en 2010 en exécutant trois immigrés nigériens et en menaçant d’en exécuter d’autres – explique pour une bonne part leur promptitude aux aventurismes en tout genre.

On peut essayer de sonder les intentions des Français à travers la presse généraliste et le consensus des spécialistes ou soi-disant tels français du Mali.

La presse généraliste justifie les positions du pouvoir français. En ce moment, l’unisson à ce niveau est de dire que la différence de traitement entre Kidal (où les Maliens sont persona non grata) et Gao et Tombouctou (où ils jouent les nettoyeurs) serait due au fait que Kidal n’aurait pas été vraiment « prise » puisqu’il n’y a pas eu de « résistance ». Or le seul endroit où il n’y a pas eu de résistance est en réalité Tombouctou, et il y a, à Kidal, une résistance de la nébuleuse touarègue – seulement, à l’encontre des Maliens. La seule différence réelle entre Kidal et les deux autres villes, c’est que Kidal est une ville à majorité touarègue, tandis que Gao et Tombouctou sont des villes à majorité songhay. La presse généraliste française reprend aussi la formule spécieuse « dialogue avec les populations du Nord », comme si l’équipée de la nébuleuse touarègue rebelle ethnocratico-théocratique était un soulèvement généralisé du « Nord », afin d’éviter, pudiquement, de dire une vérité qui ne plaît pas aux orientations du pouvoir. Les déclarations actuelles du président intérimaire malien montrent qu’il est tout prêt à cautionner cette situation. Tout ceci est, comme je m’y attendais, on ne peut plus « colonial ».

Le consensus des intellectuels et chercheurs « malianistes » français semble être de recommander une décentralisation poussée, avec un degré d’autonomie supérieure pour « le Nord ». Ce qui est curieux avec ce consensus, c’est que ceux qui le défendent ne donnent jamais – absolument jamais – de raison pourquoi (concrètement, et non théoriquement) il faut la faire. Le consensus ne repose pas sur l’opinion des Maliens : il n’y a eu aucune enquête, aucun sondage, aucune consultation des autorités ou des intellectuels maliens. Cette idée n’est proche, bien entendu, que des revendications des rebelles touareg qui clament que le Mali doit devenir un Etat fédéral – faute d’une fracture. La décentralisation et l’autonomie ne sont, en l’occurrence, que des cache-sexe pour cette idée de fédération. Au Niger, le processus de décentralisation a commencé, en 1995, comme clause des accords de paix avec les rebelles, qui exigeaient la fédéralisation du pays et l’autonomisation complète du Nord, autonomisation qui devait se faire de leur point de vue (déjà !) sous supervision française.

En 1995, la solution de la décentralisation fut, au Niger, une solution de compromis, qui, du reste, s’inscrivit par la suite dans la vogue onusienne de la décentralisation qui s’imposa, vers la fin des années 1990, à tous les pays sub-sahariens, y compris… le Mali. Cette solution ne satisfit pas les rebelles touareg dont l’objectif n’était pas une intégration dans le Niger, mais « l’indépendance » du Sahara. En effet, la décentralisation se révéla bien vite être un mode d’intégration à l’appareil administratif nigérien, créant des autorités démocratiquement élues dans des régions qui n’étaient pas uniquement peuplées de Touareg, et liant ces autorités au système de l’Etat du Niger, de la même façon, à peu près, dont les chefs traditionnels l’avaient été par le passé. D’un autre côté, cependant, et d’une manière générale, la décentralisation est vécue par la majorité des Nigériens comme une imposition qui ne serait pas en phase avec les véritables impératifs de nos Etats, impératifs qui auraient à voir avec la construction de l’Etat et non avec ce qui ressemble à sa déconstruction. Décentraliser le pouvoir d’Etat ne semble logique que lorsque le pouvoir d’Etat existe de façon consistante sur toute l’étendue du territoire. En l’absence d’un tel contexte, décentraliser revient en fait à déresponsabiliser l’Etat et à responsabiliser des communautés qui n’ont souvent ni les ressources, ni les capacités pour gérer leurs régions, y compris sur le plan sécuritaire. Curieusement, pratiquement tous les intellectuels français qui préconisent ces solutions critiquent vivement les politiques néolibérales des années 1990-2000 qui ont déresponsabilisé l’Etat vis-à-vis de la société : ils ne voient cependant pas l’homologie entre ces politiques et la politique de décentralisation. Je n’ai, pour ma part, rien contre l’idée d’avoir des autorités locales, mais à l’heure actuelle, il vaut mieux que cela ne soit pas « poussé ».

Quoi qu’il en soit, je suppose – et j’espère qu’il ne s’agit pas là d’un « wishful thinking » – que ces opinions des « chattering classes » françaises n’auront pas d’impact sur l’histoire du Mali. Mais c’est certainement eux, et non les Maliens, que le gouvernement français va écouter, ce qui est aussi on ne peut plus colonial, si l’on se rappelle qu’à l’époque coloniale, le gouvernement se faisait guider par des ethnologues professionnels ou même amateurs (par exemple le père Charles de Foucauld, dans le Sahara). Or, en dépit de toutes leurs informations et leurs données, des étrangers ont fort peu de capacité de production d’un savoir légitime (quoique, et j’y reviens plus loin, cela n’a pas nécessairement à voir avec cette qualité d’étrangers) sur un peuple.

Par exemple, je suis en train de terminer une étude sur la gouvernance de la sécurité au Niger, centrée sur la question de notre « Nord » à nous. Quand j’ai fait la revue de la littérature sur les rébellions touareg, une chose m’a frappé avec une remarquable, presque risible, insistance. La littérature sur cette question ne se divise pas, comme on pourrait s’y attendre sur toute autre question, en termes de débats, de problématiques théoriques et de disciplines, mais bien en termes de nationalités. Il y a, en gros, les chercheurs français d’un côté, et les chercheurs nigériens de l’autre. Il est vrai qu’on peut subdiviser les chercheurs français en deux catégories, les idéologues (menés par la pasionaria de la cause touarègue, berbère et maure, Hélène Claudot-Hawad, épouse d’un poète touareg originaire de l’Aïr et qui affirme être Touareg, non Nigérien, Hawad) et les réalistes (menés par André Bourgeot). Tous, cependant, sont des anthropologues des mondes sahariens, ayant donc les œillères culturalistes et régionalistes qui vont avec cette qualité. Ils ont tendance à considérer les rébellions touaregs sous un prisme exclusivement culturel, et à partir des tropes culturels touareg, sans référence à celles des autres ethnicités de la région, ou aux rapports nécessaires entre culture touareg et cultures voisines (même s’ils reconnaissent généralement l’influence de la culture arabe, une autre culture saharienne, en méconnaissance du fait que la culture touareg au Niger et au Mali est nettement plus influencée par les cultures sub-sahariennes circonvoisines). Ils ne rompent plus ou moins ce prisme qu’à travers une approche par d’autres problématiques : les premières productions de Bourgeot, au début des années 1990, étaient ainsi très culturalistes, avec tout le côté spécieux de la chose, et ses conclusions – tout en démontrant déjà un sens des nuances très poussé – étaient proches de celles de Claudot-Hawad. Lorsqu’il s’est mis cependant à avoir une vision plus « saharienne » que touareg, le sens des nuances l’a rendu plus réaliste que culturaliste. Curieusement aussi, la vision idéologique est plus développée chez les chercheurs qui seraient « de gauche », ou, en tout cas, qui reçoivent bon accueil dans les milieux de gauche. J’ai été choqué de voir Le Monde diplomatique donner (en avril 1995, mais cette position n’a guère varié) une tribune à Claudot-Hawad pour dénoncer le « racisme négraficaniste » des Songhay de Gao qui avaient mis en place un « comité de vigilance » pour se défendre des attaques des Touareg (Claudot-Hawad ne dit mot des comités de vigilance mis en place par des Arabes. De son point de vue, il se serait agi, à Gao, d’autant plus de « racisme » que l’Etat du Mali aurait « armé » les Songhay : qu’aurait-elle dit alors du fait que les Arabes de Tassara, au Niger, ont directement participé aux opérations de l’armée nigérienne ?) Frédéric Deycard, qui est un peu la relève de Claudot-Hawad, est aussi chez lui dans la revue gauchissime Alternatives Economiques, où il pond des tribunes sur le « désir d’égalité des Touareg » et d’autres sornettes de ce genre, lui dont, au demeurant, les travaux ne reposent que sur des interviews avec des anciens rebelles touareg.

Cette fascination culturaliste est bien mise en évidence par Dominique Casajus (un historien je crois). Casajus a écrit en 1995 un article très caustique sur « les amis français de la « cause touarègue » » qu’il n’hésita pas à taxer de racisme anti-noir. Il est donc assez intéressant de le voir reprocher à André Salifou – un historien nigérien auteur d’un ouvrage de contre-propagande écrit en réponse au livre de Mano Dayak Touaregs, la tragédie – de n’avoir pas « pris la mesure » du souci qu’ont les Touareg de leur culture, souci que lui-même comprenait puisqu’il « connaît trop la beauté de la culture et de la langue touarègues pour ne pas être insensible » à la crainte de la voir « se dissoudre lentement ». On revient là, par la bande, à cette idée que la culture touarègue serait un tout imperméable – sauf à se dissoudre et à disparaître – aux cultures voisines qui, par ailleurs, et par implication, manqueraient de cette « beauté » qui ferait qu’on dût se soucier de leur éventuelle dissolution à elles. Je ne pense pas que Salifou était insensible à la « beauté » de la culture touarègue, mais je soupçonne qu’il ne la pensait pas de qualité supérieure à celle de la culture haoussa (qui est la sienne). Le fait est que, vus du Niger, les Touareg sont une banalité, comme tout le monde – et comme les Corses vus de France ou les Tibétains vus de Chine. Il faut être étranger pour avoir ce genre de perception et – pour certains – d’obsession, avec les conclusions excessives, voire extravagantes, que cela entraîne parfois.

Ce qui frappe dans le côté nigérien de la littérature, c’est, précisément, le genre d’équanimité empirique que confère la conscience de la banalité. A commencer par André Salifou, les écrits des Nigériens se fondent sur les faits, les dates, les statistiques, et le point de vue diversifié. Essentiellement produite par des historiens, cette littérature nigérienne est fondée sur le principe de l’enquête – très important en histoire – plutôt que sur celui de l’empathie culturelle (qui est souvent, d’ailleurs, une empathie avec les strates supérieures de la culture étudiée). Les faits sont importants en eux-mêmes, et non filtrés à travers l’interprétation culturelle – qui, elle-même, est fondée sur le fait de circonscrire de façon précise (et donc arbitraire) la culture devant servir au travail d’interprétation. En manière de digression, je dirais que ce qui me fascine dans le principe de l’enquête, surtout tel qu’il est appliqué par les historiens (et en comprenant qu’il y a aussi une histoire du présent), c’est qu’on ne sait jamais vraiment ce qu’on va découvrir, et on est tenu de montrer ce qui corrobore ce qu’on a découvert et dans quelle mesure on devrait le prendre avec des pincettes.

Mais cette tangente me ramène à ce que je disais sur la légitimité du regard extérieur, ou du moins, sur son manque de légitimité. En réalité, tout regard peut être légitime, en tant qu’apportant ce qu’un historien de mes amis a décrit, justement, comme un « récit de vérité reconnaissable par les acteurs qui ont vécu l’histoire racontée ». Pour en arriver là, il ne suffit pas de faire partie de l’histoire, et l’histoire du Mali n’a pas à être racontée uniquement par des Maliens. Mais il faut absolument que le chercheur – intérieur ou extérieur – sache être autoréflexif, sache être conscient de son engagement dans le travail qu’il fait, et de l’impact de ce travail sur le monde social/humain qu’il étudie. Cela me paraît plus spontané quand on est soi-même partie prenante, et c’est, je suppose, ceci qui semble conférer plus de légitimité au savoir produit par les chercheurs du cru. L’étranger est toujours le visiteur qui peut partir lorsque les choses deviennent dangereuses, et qui ne ressent donc pas tellement d’urgence dans sa démarche, sinon de façon distanciée, à travers des amis ou des liens affectifs qui ont pu se mettre en place. De ce fait, il vit dans une certaine froideur mentale qui réduit ses sensations, qui affaiblit ses sens moraux et intellectuels, qui, censément, peut le rendre plus curieux, mais aussi curieux dans une seule direction, celle des choses qui frappent son regard d’étranger, même si ces choses ne sont en fait qu’un élément mineur de la société examinée.

Je viens, à cet égard, de lire une interview de Gilles Holder, chercheur « malianiste » très calé sur les questions islamiques (et sur le Mali d’une manière générale), dans Le Monde. Voici un passage qui m’a paru révélateur :

« La démocratie, c’est un grand mot qui masquait le libéralisme économique et l’affaiblissement de l’Etat. Sous prétexte de le désendetter, on a déchargé l’Etat qui a dû alléger ses politiques sociales. La santé, l’école, le développement ont été confiés à une  » société civile  » artificielle, travaillant pour des ONG financées de l’extérieur. Ce fonctionnement a nourri une nouvelle bourgeoisie déconnectée de la réalité. L’idée républicaine, avec son volontarisme national, a alors vacillé. »

On ne peut mieux dire. Je suis complètement d’accord avec cette analyse mais la petite phrase sur la « bourgeoisie déconnectée de la réalité » révèle, à mon sens, le point de vue étranger. Je vois très bien ce dont il parle, et la même chose existe au Niger et dans d’autres pays. En réalité, cette « société civile artificielle » est la création, par l’industrie de l’aide au développement, d’une catégorie locale pouvant lui servir d’interlocuteurs. Il s’agit de gens intégrés dans ce système développé par les bailleurs de fonds occidentaux et y menant carrière, au même titre d’ailleurs que les professionnels en provenance d’Occident. Si je généralise à partir du Niger, la très grande majorité des ONG et associations qui sont intégrées dans ce système ne se soucient d’ailleurs pas de promouvoir la démocratie ou les droits de l’homme, mais de faire du « développement intégré » (environ 85% des ONG et associations répertoriées au Niger, dans une palette de 29 catégories dont deux seulement relèvent de la démocratie et des droits humains). Par ailleurs, toujours au Niger, les ONG et associations qui font dans la démocratie et les droits humains ne sont pas tant « déconnectées » des réalités qu’essayant d’équilibrer les désidérata des bailleurs de fond (auxquels ils doivent rendre des comptes) et leur propre perception de réalités au sein desquelles ils vivent et dont ils savent bien qu’elles ne correspondent que fort peu auxdits désidérata. Ceci pose encore la question de l’indépendance et de « l’aide fatale ». Je peux comprendre comment Holder, exposé au psittacisme des gens de la société civile malienne, a pu arriver à cette conclusion (que j’ai souvent entendue dans la bouche d’Occidentaux). Mais c’est tout de même assez naïf. Du reste, il y a un autre aspect à cette question : si pour certains – et surtout dans les années 1990 qui a vu l’apparition de ces sociétés civiles – il s’agit bien de pur psittacisme, il me semble que la majorité sont devenus convaincus de la valeur et de la nécessité de leur travail, et sont donc (un peu à l’image des islamistes) des espèces de « missionnaires » des droits de l’homme et de la démocratie, des relais, en somme, de la forme actuelle de la « mission civilisatrice » (après tout, on ne dit pas société civile pour rien). Que leurs efforts n’aboutissent pas à une transformation soudaine et radicale des sociétés africaines ne s’explique donc pas nécessairement par leur « déconnexion » d’avec les réalités locales, mais simplement de la nature même de leurs objectifs, des contradictions opérationnelles dans lesquelles ils agissent et du peu de ressources – surtout de ressources indépendantes – dont ils disposent. Il ne fait pas de doute qu’ils doivent apprendre à se passer de l’industrie de l’aide, dans tous les cas : là se trouve le vrai problème.

Mais l’argument de Holder visait à montrer pourquoi la démocratie n’a pas « pris » au Mali (elle serait portée par une bourgeoisie déconnectée) et pourquoi l’alternative est devenue : république islamique ou décentralisation poussée.

La démocratie n’a pas pris au Mali non pas parce que l’élite malienne (et la plupart des élites africaines) est déconnectée des réalités, mais bien parce qu’elle refuse l’indépendance et les labeurs du gouvernement, et cela, surtout depuis la mise en place d’institutions démocratiques. Au lieu d’en conclure qu’il faut laisser les régions se gouverner elles-mêmes (comme si elles n’allaient pas ensuite être gouvernées en réalité par les mêmes élites dépendantes de l’aide, à un niveau plus balkanique), il faudrait plutôt s’interroger sur les causes profondes de notre acceptation de, de notre habituation à la dépendance et à ses indignités.

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