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Peuple, indépendance, civilisation

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Cameron : « Ce qui se fait au Mali est dans nos intérêts » ; Huddleston (ancienne ambassadrice US au Mali) : « Il est dans notre intérêt national de soutenir les Français » ; Merkel : « L’Allemagne considère que la situation dans la région fait partie de sa propre situation sécuritaire ». Et quant à la France, il n’est pas besoin d’évoquer des discours, les actes parlent d’eux-mêmes. Dans son malheur, le Mali est donc chanceux : il y a une miraculeuse convergence entre sa survie et les intérêts des puissants. Comparez avec la RDC. Et qu’a de particulier la situation qui s’était présentée à Konna, en comparaison de la virée de Kabila sur Kinshasa ou de celle de Déby sur NDjaména ? Imaginons un instant qu’en lieu et place des islamistes, ç’eût été le MNLA qui avait fait descente sur Bamako. Je suppose que les Français auraient alors réagi à peu près de la même façon que ce qu’ils ont fait en Côte d’Ivoire lors de la descente des « rebelles » sur Abidjan – sauf qu’ils n’auraient sans doute pas eu besoin de s’interposer militairement, car les rebelles touareg auraient été à leurs ordres (ce désir touareg de tutelle française pour construire un Etat ou une domination ethnique remonte au moins à l’OCRS, vers la fin des années 1950). Le résultat probable aurait été un Mali coupé en deux, une ethnocratie touareg installée dans le désert, sans doute sans reconnaissance internationale officielle immédiate du fait de l’opposition des pays africains, mais menant à une situation à la « Somaliland » au Mali, déstabilisant le Niger et humiliant l’Afrique.

Les pays africains ont bénéficié, depuis leur indépendance, d’un contexte internationale unique dans l’histoire. Bien entendu, ils étaient manipulés et victimes du néocolonialisme, mais le développement graduel de la coopération internationale – dont on ne se rend plus compte de l’étrangeté, alors qu’elle n’existe que depuis le dix-neuvième siècle et qu’elle n’est devenue une forme principale des relations entre Etats que depuis 1945 – fait que leur souveraineté est garantie par le fait que les puissances se sentent tenues de respecter, en général, les normes et les règles relevant du « droit international ». Elles ne le font pas toujours – voir les USA en Irak – mais elles le font le plus souvent, et cela, pour des raisons normatives. Cela a créé une certaine impression de sécurité, d’autant que les pays africains ne se font pas la guerre ni ne vivent dans des situations d’hostilité armée, comme cela arrive en Amérique du Sud ou en Asie (et comme cela était la norme en Europe avant 1945). Dans les cas multiples de rébellions, seuls les gouvernants se sentent véritablement menacés parce que la plupart de ces rébellions sont en réalité des tentatives de prise de pouvoir. Certaines de ces rébellions sont certes irrédentistes (Touareg, Casamançais), mais en dehors de celle des Erythréens, aucune n’a atteint son objectif final, et elles ne font guère peur aux Etats en elles-mêmes, puisqu’elles ne semblent vraiment dangereuses que lorsqu’elles disposent de bases arrière dans un pays voisin et sont soutenues en sous-main par d’autres Etats. Sans la Libye et la France, les Touareg n’auraient guère gêné le Niger ou le Mali (je n’en veux pour preuve que les rébellions de la première moitié des années 1990 au Niger, qui se déroulèrent alors que le Niger n’avait pratiquement pas de gouvernement du fait d’un orageux processus de transition démocratique, les coffres de l’Etat étaient si complètement vides qu’on ne pouvait même pas payer les militaires qui firent mutinerie sur mutinerie, une virulente campagne de presse s’était déchaînée en France pour soutenir les rebelles, le franc CFA dévalué avait mis l’économie nationale à genoux – mais les rebelles durent déposer les armes). On voit aussi que sans la France et la Grande-Bretagne, Kadhafi aurait eu raison de ses propres rebelles, tandis que la rébellion syrienne ne vit que du soutien croisé des pays occidentaux et des monarchies du Golfe (alliance bien curieuse, soit dit en passant). Quant aux rebelles casamançais, le Sénégal a tout fait pour les isoler géographiquement (allant jusqu’à intervenir en Guinée Bissau) et diplomatiquement (ce qui était aisé, car ils ne bénéficient pas de l’admiration romantique des médias occidentaux, pour des raisons évidemment totalement arbitraires et aussi très probablement raciales).

Pourquoi alors l’affaire du Mali suscite-t-elle un aussi intense débat sur les questions de sécurité, non seulement en Occident, mais en Afrique même ? C’est qu’il ne semble pas ici s’agir d’une simple rébellion, non seulement parce que les islamistes sont en grande partie des étrangers, mais aussi et surtout parce qu’ils ne recherchent ni le pouvoir pour le pouvoir, ni la sécession, mais plutôt, une révolution – mais une révolution imposée de l’extérieur. Pour les Africains, cela rappelle la colonisation, présentée par les Européens  comme la mise en œuvre d’une « mission civilisatrice » mais vécue par les Africains comme une révolution, un renversement du monde connu, un moment où, comme le dit Chinua Achebe, « le monde s’effondre ». Cette « mission islamisatrice » des djihadistes apparaît ainsi aux Ouest-Africains, et curieusement, même aux Sahéliens du Mali, du Sénégal, du Niger, qui sont pourtant, en majorité, musulmans. Bien entendu, une réaction superficielle et attendue à un pareil « étonnement » est la phrase assez stupide : « Oui mais ce ne sont pas de vrais musulmans ». En disant ceci, on se met au même niveau que ceux qu’on condamne, et qui, précisément, attaquent un « pays musulman » parce qu’ils veulent y instaurer « le vrai Islam ». Du reste, dès qu’à un interlocuteur de ce genre on répond que le but des islamistes était d’instaurer un ordre islamique, régi par des lois fondées sur le Coran, consignant chacun à sa « juste » place (avec l’homme musulman au sommet, suivi de la femme musulmane et des gens du Livre un peu plus bas, avec persécution systématique des animistes et imposition d’une éducation et d’un mode de vie arabo-musulman), les réfutations s’affaiblissent et, dans la plupart des cas, quittent le domaine des principes pour celui des réalités. Ainsi, la dernière personne avec qui j’ai eu ce genre de discussion avait fini par me dire : « Mais j’ai vu sur Africable [une chaîne de télévision panafricaine fondée par un Malien] que pendant même que les islamistes attaquaient Konna, les gens dansaient et faisaient la fête à Bamako ». Et s’esclaffant : « Ils n’auraient jamais pu changer ces gens ! » Sans doute, mais ils auraient essayé, avec toutes les horreurs qu’on peut imaginer.

Ou qu’on peut comparer avec ce qui se passe déjà au Nord Nigeria, territoire faisant à présent partie, à plus d’un titre, de l’empire wahhabite, à cette différence près que la révolution wahhabite du Nord Nigeria est imposée, si l’on veut, par voie de financement, non par la voie des armes, et sa violence se trouve donc au niveau du processus d’enracinement, non à celui du processus d’introduction.

Au-delà de la sécurité (qui n’est qu’une réponse), les Africains doivent donc confronter la question cruciale de l’indépendance et de l’impérialisme et en particulier, comprendre que l’impérialisme peut venir de n’importe où – certes de l’Occident, voire de la Chine comme on le clame ces derniers temps, mais aussi d’entités plus indéfinies mais dont on peut fort bien comprendre les soutiens internationaux – si l’on ne prend pas le concept d’« indépendance » au sérieux. L’indépendance n’est pas la souveraineté, bien qu’on puisse confondre les deux notions et que les Africains aient en fait oublié la première en faveur de la seconde (ainsi, au début de cette crise, l’idée de souveraineté a été opposée par certains acteurs clefs de la scène politique malienne à la CEDEAO, comme si cette dernière était, en fait, une entité « impérialiste »). Il faudra y revenir, mais j’ai l’impression que l’indépendance dépasse la souveraineté dans le sens où il s’agirait d’un concept dynamique, forçant les gouvernants à s’organiser perpétuellement pour ne pas être dissous dans les rets – eux aussi dynamiques – de l’impérialisme. La souveraineté est un concept plus stable, et elle est d’ailleurs garantie et encadrée par des normes juridiques internationales. Il n’en est pas ainsi de l’indépendance, car on peut être souverain sans être indépendant, même si – lorsqu’on parle de peuples – l’inverse ne s’observe pas. Par ailleurs, la souveraineté s’applique aux Etats, tandis que l’indépendance est l’affaire des peuples – ou du moins, de la collusion entre l’Etat et le peuple. La souveraineté se distingue si bien de l’indépendance qu’elle peut s’y opposer. Un Etat souverain peut prendre des décisions – du fait de sa souveraineté – qui affectent l’indépendance du pays. On entend souvent certains Européens et autres alliés des USA (Japonais, Australiens, etc.) se plaindre du fait que leurs Etats se comportent comme des toutous des USA, sacrifiant leur indépendance au pouvoir « impérial » des USA – ce qui montre bien, dans les nombreux cas avérés de ce genre de comportement, que d’une part l’indépendance s’oppose toujours à l’impérialisme, et que d’autre part la souveraineté ne s’y oppose pas nécessairement. L’indépendance complète est impossible, puisque les pays sont pris dans d’inextricables réseaux de relations internationales, mais le seuil d’indépendance minimal, qui rendrait possible à un peuple de travailler sur lui-même et réaliser sa propre civilisation est impossible sans prévalence d’une conscience politique de l’indépendance, sans la banalisation d’une telle conscience politique.

Les Africains offrent – ou on leur offre – une excuse : celle de ne pas avoir de véritables « peuples » mais seulement des « ethnies ». Mais quelle que soit la définition que l’on donne de l’ethnie, elle ne s’oppose pas à la création et à l’existence d’un peuple. Les ethnies sont des « nations », c’est-à-dire des groupes revendiquant une identité homogène (au-delà des contradictions sociales et culturelles qui les traversent nécessairement) et excipant, pour se faire, d’un discours idéologique sur certains éléments censés être intangibles et comprenant presque toujours la langue, un certain récit historique (glorifiant certaines choses et rejetant d’autres) et certains éléments culturels (en général, relevant de la strate sociale dominante de la prétendue « nation » ou « ethnie »).

Le peuple, en revanche, n’est pas une nation dans ce sens, puisqu’il ne peut reposer sur une identité homogène, mais recherche plutôt le « bien commun » de tous ceux qui en font partie – ce qu’il ne peut réaliser que si ces derniers acceptent de privatiser leurs particularités collectives (ethnicité, confession). Par exemple, au Niger, la plupart des « nations » ou « ethnies » réussissent plus ou moins bien à privatiser leur culture ethnique, même si les politiciens, en panne d’idéologie, essaient de jouer sur cette cible facile pour se tailler une carrière : mais les touareg (par quoi il faut bien entendu comprendre ceux de caste supérieure) refusent de jouer ce jeu et veulent que leur ethnicité soit une affaire publique et un casus belli. Pourtant, dans les unités politiques précoloniales, les Africains savaient faire des peuples : les anciens royaumes africains n’étaient pas monoethniques, et étaient en fait aussi multiethniques que les Etats actuels. De plus, autant que j’aie pu m’en rendre compte, ils n’avaient pratiquement jamais d’idéologie de suprématie ethnique comme c’était parfois le cas en Asie (par exemple chez les Ottomans ou entre la dynastie mandchoue et les Han de Chine) – ce qui explique peut-être le sentiment très répandu, et exprimée par un universitaire nigérien à la lecture des revendications ethnocratiques des Touareg dans les années 1990, que cette attitude allait « contre la philosophie africaine » (Maman Saley in « Le Cas du Niger: les Touareg du passé au futur » in Civilisations, 43, 2, 1996). De même, apparemment, pour les militants islamistes du Nigeria, qui veulent que leur religion soit une affaire publique (voit-on d’ailleurs que « public » est en fait un adjectif de « peuple » et un synonyme de « commun » ?) que le peuple nigérian doit confronter, au risque de se désintégrer.

Je suppose qu’il est important de se focaliser sur la question des ethnies et des religions, mais j’ai souvent l’impression qu’elle n’est pas aussi importante que les spécialistes et les journalistes nous le font croire, ou en tout cas qu’en nous en occupant trop exclusivement, nous finissons par créer une sorte de prophétie autoréalisatrice. Dans tous les cas nous oublions la nécessité de « faire peuple », qui peut bien être facilitée par l’expression d’une « philosophie africaine », mais qui ne se fera pas automatiquement si l’on ne travaille pas à sa théorie et à sa pratique. La seule manière de neutraliser les ethnies et les religions consiste à « faire peuple ». Et il est impératif de « faire peuple », car sans cela, impossible d’être indépendants.

(Il y a aussi ici une chaîne logique que j’essaie de démontrer dans un essai, en appariant l’ethnie à la culture et le peuple à la civilisation, mixage de cultures. Les Nigériens disent parfois « notre belle civilisation nigérienne », par quoi ils n’entendent évidemment pas se référer à une culture ethnique ou religieuse particulière, mais à la cohabitation et au mixage plus ou harmonieux de tout ceci : c’est difficile à réaliser, et dans tous les cas, il y a, à cet égard, deux impératifs catégoriques : « faire peuple », car seuls les peuples ont une civilisation ; et atteindre un seuil minimal d’indépendance, qui, pour chaque peuple, dépend de son contexte propre – car seule l’indépendance permet d’avoir une « histoire » à soi, c’est-à-dire l’expérience d’être soi qui, au fil des décennies et des siècles parfois, permet d’élaborer une civilisation, une demeure morale et matérielle riche, spacieuse et ouverte pour les individus).

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