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Bientôt la douloureuse?

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J’écoutais sur RFI l’autre jour une artiste d’origine guinéenne dont le nom m’échappe en ce moment, et à qui l’animatrice de l’émission demanda si elle « soutenait » l’intervention française au Mali. L’artiste répondit immédiatement « non ». Elle s’expliqua ensuite : oui, les Maliens devaient être libérés de leurs tourmenteurs ; oui, dans les circonstances où ils étaient, n’importe quel libérateur serait le bienvenu ; oui, on peut comprendre qu’ils se réjouissent de l’intervention française ; mais non, on ne peut se réjouir de cette intervention – il y a eu « trop d’histoire, trop de choses dans l’histoire ». C’est en effet là un douloureux dilemme. Personne ne se soucie vraiment d’un pays comme le Mali à l’heure actuelle, et même si l’époque des conquêtes semble révolue (ce que Saddam Hussein n’a pas compris lorsque les Américains lui ont tendu le piège du Koweit), rien n’indique qu’elle ne peut revenir. La dernière véritable conquête, celle de la Palestine par les sionistes, est encore un conflit purulent, mais dans une réalité alternative, où le monde serait moins interconnecté, une conquête du Mali par des djihadistes aurait pu se produire sans aboutir à ce genre de résultat. Seulement, une telle conquête n’était pas tolérable dans l’ordre actuel du monde, à cause de l’impact et des réverbérations que cela aurait fini par avoir jusqu’à Reykjavik, tellement le monde actuel est, en réalité, « cosmopolitique » (même si ses habitants ne s’en rendent guère compte pour la majorité d’entre eux). La France, à cause de « l’histoire » et de ses vassaux ouest-africains, était en mesure d’intervenir rapidement, et cette intervention n’est manifestement pas néocoloniale au sens commun du terme. Le Mali n’est pas hypocritement secouru à cause de richesses à exploiter – mais parce que, de même que la bourgade de Konna était un verrou qu’il ne fallait pas laisser sauter, le Mali lui-même est un verrou qui, en sautant, aurait ouvert la porte (potentiellement) non seulement de l’Afrique de l’Ouest, mais aussi de l’Europe elle-même. Cette intervention française s’inscrit donc dans la lutte contre l’impérialisme islamiste : les manifestants du Caire – qui rêvent de la refondation d’un empire arabo-musulman – ne s’y sont pas trompés à cet égard.

Mais l’artiste guinéenne a aussi raison, elle s’inscrit dans l’histoire coloniale de la France, et cette histoire est vraiment lourde. A ce titre, ce qu’il faut craindre, ce ne sont pas les causes de l’intervention (que je viens de tâcher d’expliciter), mais bien ses conséquences. Cette équipée française à la tête de brinquebalantes troupes africaines ne se produit malheureusement pas dans un esprit de pure coopération internationale. Il se peut que tel soit le désir de François Hollande – homme de gauche. Mais les déterminismes historiques contrebalancent souvent efficacement le volontarisme politique. Toute la lourde tradition coloniale française risque d’être réactivée par ce spectacle qui rappelle une époque pas si lointaine, et les gestionnaires français de la crise risquent de se sentir tentés de jouer au petit bon dieu comme jadis, avec tous les errements que cela implique. La France intervient au Mali en dernière analyse pour se protéger elle-même, mais tout de même, elle y verse son sang et y déverse son argent : cela ne saurait être gratuit. En Libye, les anti-Kadhafi au pouvoir ont récompensé la France par des contrats juteux : comment les Maliens vont-ils payer la France ? Sans doute en acceptant une perte de souveraineté. Déjà les Français veulent forcer le Mali à donner quelque chose – on ne sait quoi d’ailleurs – aux Touareg, c’est-à-dire, veulent forcer le Mali à changer toute son organisation politique pour complaire à un petit lobby très actif à Paris. C’est le début d’une liste de couleuvres à avaler dont on verra le catalogue complet lorsque le reste du Mali aura été libéré. Et ne pensez pas que les répercussions s’arrêteront au Mali.

La question posée par l’urgence de cette triste réalité est la suivante : préfère-t-on un empire arabo-islamique ou un retour par la bande de la tutelle française ? Quel est votre camp, si l’option du « laissez-nous tranquille » n’existe pas ? En l’occurrence, le projet impérialiste islamiste était porté par des sadiques dogmatiques qui l’ont salopé sans remède, et on peut toujours espérer que, dans un monde d’Etats indépendants et de coopération internationale, la tutelle française n’aura rien d’insupportable ni même – peut-être – de durable. Mais les interventions de style colonial, en imposant unilatéralement des arrangements de l’extérieur, finissent toujours par préparer des déchirements à venir. On peut imaginer que dans l’ambiance de fureur anti-touareg que les actions du MNLA ont créé au Mali, le soutien français à ce groupe ne finisse par exacerber cette tension jusqu’à un point de non retour – ce qui se voit déjà sur les réseaux sociaux maliens.

Donc l’idéal encore une fois serait de travailler à ce que l’option du « laissez-nous tranquille » se présente enfin. Et alors, quoique veuillent croire les pacifistes, si vis pacem, para bellum, si vous ne voulez pas qu’on vous les casse pas, préparez-vous à les casser. On ne sort pas de là…

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Une réponse "

  1. « et les gestionnaires français de la crise risquent de se sentir tentés de jouer au petit bon dieu comme jadis, avec tous les errements que cela implique »

    Et ce n’est pas le spectacle qu’ont donné les politiciens et militaires maliens qui risque de les en dissuader.

    Je découvre votre blog via celui d’Hady Ba. J’ai commencé à le parcourir et j’ai déjà beaucoup appris. merci.

    Réponse

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