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Encore eût-il fallu qu’ils écrivissent

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L’Afrique, ai-je l’habitude de dire, a les sociétés les plus vieilles du monde, mais aussi, dans un autre sens, les plus jeunes. C’est un paradoxe curieux qui tient au fait que ces sociétés, qui sont vraiment très vieilles, qui ont de vieux réflexes, d’antiques institutions, des mémoires très anciennes, une expérience presque immémoriale, n’ont cependant qu’une conscience historique très limitée de ces réflexes, de ces institutions, de ces mémoires, de cette expérience. Très peu de lumière éclaire – pour l’œil de la conscience lucide – ce long antan. Cela tient essentiellement au défaut d’écriture, qui entraîne le défaut d’archives et surtout cette tare effroyable, le fait que ce qui est dit et compris de vous le soit par des gens qui ne peuvent ni dire qui vous êtes, ni vous comprendre. Je m’en suis de nouveau rendu compte après avoir passé tout le mois de novembre à travailler sur un papier développant l’argumentaire suivant : le Sahel/Soudan est une région socialement et politiquement organisée par un ordre civil typiquement ouest africain ou, si l’on veut, sub-saharien ; mais c’est une région aussi de transition vers l’Orient musulman, et du coup, cette région est un point en même temps de rencontre (fusion entre l’Afrique et l’Islam) et de confrontation (conflit entre l’Islam et l’Afrique). Dans le premier cas, le système africain, culturellement œcuménique, essaie d’intégrer l’Islam à son ordre fait d’équilibres méticuleux (décrits, dans le papier, à travers le régime politique prédominant en pays haoussa avant la Jihad d’Ousmane dan Fodio, la « saraouta ») ; dans le second cas, l’Islam essaie de révolutionner le système africain afin d’établir un ordre civil islamique, considéré comme non pas tant supérieur que seul valable. Ce qui m’a amené à écrire ce papier, c’est l’échec persistant de l’Islam à faire cette révolution, qu’il a pourtant réussi en Afrique du Nord. Qu’est-ce qui lui résiste donc autant en Afrique ? La question, curieusement, n’a jamais été posée, ou plutôt, devrais-je dire, a cessé d’être posée depuis la fin de l’époque coloniale.

Avant la colonisation, l’Islam était une force bien établie dans la région, mais de manière plutôt confinée. Il n’avait pas pénétré les campagnes, et dans les villes, il ne contrôlait pas les gouvernements. Il était plutôt conçu comme un ingrédient oriental exotique et prestigieux au « combo » mystique qui formait l’essentiel de la culture religieuse des agglomérations de la zone. Cet état de chose irritait les pieux musulmans qui voyaient là une perte de pureté de la foi et de la loi islamiques, mais les velléités réformistes ne rencontraient guère de succès. Il fallut en arriver à la Jihad, d’abord de façon plutôt épisodique sous l’Askia Mohammed au XVIe siècle, puis avec plus de vigueur dans la seconde moitié du XVIIe siècle (Nasr ed-Din, berbère de l’actuelle Mauritanie) et au XVIIIe et début XIXe siècle (la curée peule, dont celle de dan Fodio, abordée dans le papier). Nous vivons aujourd’hui un peu à l’ombre de ces Jihad, mais elles eurent bien moins d’effet, en réalité, que ne le laisserait penser l’établissement d’empires cléricaux et les actuelles pétulances islamiques du Nigeria ou du Mali. Le plus intransigeant des Etats cléricaux, la Dina du Macina, semble avoir été un rêve théocratique ensablé dans la boucle du Niger, régnant sur une population clairsemée et pas vraiment atteinte dans ses vieilles pratiques. Elhadj Omar Tall se laissa happer par le « constitutionalisme organique » (Ki-Zerbo dixit) des régimes politiques de style africain. Sokoto y résista, mais au prix d’un féroce antagonisme ville-campagnes qui ressort dans toute sa cruauté dans l’attachant récit de voyage de Charles Henry Robinson en pays haoussa, en 1896 (Hausaland, or Fifteen Miles through the Central Sudan). En réalité, on ne peut guère douter que la chance de l’Islam en Afrique occidentale, ce fut la colonisation.

Au Nord Nigeria, les Britanniques consolidèrent délibérément la domination de Sokoto à travers la politique de l’administration indirecte – et ils le firent au détriment de ceux qui avaient réussi jusque là à lui résister. Dans les pays sous tutelle française, la première littérature ethnographique coloniale est presque uniformément hostile aux traditions et systèmes africains et favorable à l’Islam. Aujourd’hui, bien entendu, les musulmans qui veulent dorer leur blason de résistance à l’envahisseur ne veulent pas voir cette vérité malcommode. Il est certain que l’Islam a été un ferment de résistance à la colonisation – mais il a aussi profité d’elle, bien plus, en tout cas, que n’ont pu le faire les anciens systèmes africains. Robert Delavignette le reconnut clairement dès 1931 : « Il est certain que notre œuvre coloniale a fait beaucoup pour propager l’Islam. Nous déposions et nous refrénions les sultans et les almamys négriers, nous enlevions à la religion de Mahomet ce caractère de fanatisme sanglant que lui donnait un Samory par exemple, et nous épurions et fortifiions par là même la prédication coranique. D’autre part, les coutumes fétichistes ne nous étaient pas familières, nous les jugions dégoûtantes et barbares ; nous n’y découvrions que des sacrifices humains, des ordalies odieuses et de malfaisantes associations de sorciers. (…) Nous pensions de bonne foi que notre premier devoir de civilisateur consistait à faire passer les gens de la coutume fétichiste à la prière musulmane. Le Coran est non seulement une bible, mais un code, et rendait moins difficile l’administration de la justice. Enfin l’Islam avait à nos yeux le prestige de l’écriture, de la littérature et d’une civilisation méditerranéenne. Peut-être sommes-nous allés trop loin dans cette admiration et avons-nous trop souvent confié à des chefs musulmans le gouvernement des paysans de la campagne antique. L’Islam progresse sous l’égide de la paix française. Les tirailleurs qui reviennent du Maroc ou de Syrie rapportent un Coran dans leurs bagages. Nos interprètes, nos gardes, les commis de nos bureaux et de nos boutiques sont presque tous musulmans. Un indigène qui veut être colporteur et aller de pays en pays pour son trafic se fait musulman. La prière est un mot de passe auprès des Maures qui tiennent le commerce du bétail et auprès des Haoussas qui tiennent le commerce des colas. En A.O.F. la route est musulmane. Il se forme ainsi une élite mahométane entre nous et la campagne antique. J’ai retenu un proverbe curieux qui avait cours dans les pays Senoufos domestiqués par les Dioulas musulmans de Kong. Seuls les musulmans savent parler aux Français. »

Je me demande si cette histoire est uniquement africaine. Il semble que dans les campagnes indonésiennes par exemple une situation similaire existait et le syncrétisme tant décrié par les musulmans puristes y est une norme. Peut-être est-ce le cas dans toutes les campagnes, mais la particularité de l’Afrique dite musulmane – de l’Afrique de l’Ouest en tout cas – c’est que même dans les centres urbains, en dehors de quelques exceptions qui s’expliquent d’ailleurs d’elles-mêmes (Tombouctou, Agadez) – l’Islam ne parvint jamais à l’hégémonie avant le XXème siècle. Pourquoi alors, me demandera-t-on, l’histoire de cette partie de l’Afrique est-elle si massivement écrite sous un angle islamique ? C’est là qu’on revient à ce que j’écrivais au départ de cette note : l’histoire, dit-on, est écrite par les vainqueurs ; elle est surtout écrite par… ceux qui maîtrisent l’écriture. Ceci, qui peut paraître une tautologie, est en fait une affirmation analytique dans le contexte africain. Je m’en suis bien rendu compte en peinant sur mon papier. Après m’être bien fermement placé dans la perspective des Africains – grâce surtout aux anthropologues – j’ai vu toute la scène historique se renverser et l’importance accordée aux acteurs musulmans devenir ridiculement disproportionnée. Mais je pouvais comprendre cette disproportion : de même que les économistes (certains économistes en tout cas) s’arrêtent immédiatement de penser dès qu’ils ne peuvent manipuler des séries statistiques, de mêmes certains historiens deviennent aussi inertes qu’une statue de bronze dès que les sources écrites se volatilisent. Confinés dans leurs pages, ils n’osent que les plus timides conjectures dès qu’ils ne peuvent plus faire des broderies autour d’une chose dont la vérité essentielle se trouve dans le fait qu’elle a été couchée sur le papier. J’exagère, mais à peine, et il est vraiment irritant de voir qu’il y a tant de choses qu’on s’empêche de voir ou de comprendre pour des raisons finalement de pure méthodologie.

Dans le papier, je suis arrivé au bout de mes peines en faisant de la triangulation : littérature historique sur le réformisme islamique + littérature anthropologique sur les anciens systèmes africains + littérature historique sur les Etats haoussa. On mixe, on touille, on observe du point de vue le plus négligé, quoique historiquement prépondérant, et cela marche, car même si l’on doit souvent se contenter de conjectures, elles peuvent paraître irrésistiblement sensées. Mais que d’efforts, et tout cela parce que nos ancêtres n’ont pas cru nécessaire d’inventer ou de s’approprier des systèmes d’écriture.

Ce papier sera un chapitre dans un livre qui sort l’année prochaine si je ne m’abuse.

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