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Les ders des ders

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La situation des islamistes est tout de même curieuse, et bien heureuse pour eux. Ce sont des gens qui ont, de toute évidence, une soif maniaque de gouverner, les derniers idéologues et doctrinaires du pouvoir, après que les échecs successifs des grandes mobilisations d’idée issues de l’Europe du dix-neuvième aient abouti à des catastrophes et à des déceptions. Ils sont les derniers à croire que des formules théoriques puisées dans des livres – il est vrai assignés directement à une source incontestable, puisque divine – peut ordonner l’univers humain suivant une justice infaillible, et mettre fin à l’histoire. Même les libéraux sont revenus de cette lubie, et aux dernières nouvelles, Francis Fukuyama bat encore sa coulpe.

Pour la plupart, les idéologies défuntes associaient un certain degré de narcissisme (nous sommes le sel de la Terre, nous prolétaires, nous Anglais/Français/Allemands, nous grands capitalistes transformateurs du monde, etc.) avec un certain degré de griefs à l’encontre d’autres groupes (les bourgeois, l’ennemi national héréditaire, les parasites et les arriérés, etc.) Après bien de combats, des guerres orbiculaires, des massacres et des oppressions, ces idéologies sont devenues au mieux des sources parcellaires d’inspiration pour certains, mais généralement provoquent autant de réaction de la part des gens nés après 1990 (qui sont rapidement en train de devenir la majorité de l’humanité) que les mots « monothélisme » ou « simoniaque » déclamés à Pétrograd, à la gare de Finlande, au moment où Lénine y débarquait. L’islamisme est le survivant de cette ère qu’on a crue close, et qui l’est sans doute d’ailleurs. Comme les autres idéologies, il est issu du dix-neuvième siècle, et tout comme les autres, il est inadapté aux conditions de vie et de pensée du vingt-et-unième siècle, car il adhère au schéma manichéen nous-les-bons/eux-les-mauvais, comme vision principale du monde. La plupart des idéologies cherchaient à mettre fin à des injustices, mais ne firent en fait qu’en créer des nouvelles (et parfois des pires), précisément à cause de ce manichéisme. En s’y tenant, une idéologie comme l’islamisme ne peut gouverner un pays, il ne peut transformer le monde, il ne peut même pas rivaliser, en termes de création de conditions tolérables de vie, avec le réalisme technocratique qui a généralement remplacé les vieux idéaux aux commandes des Etats. Mais qu’importe, puisque le succès des idéologies se trouve surtout en dehors d’eux. L’islamisme bénéficie aujourd’hui de deux atouts stratégiques, l’un immatériel, l’autre matériel, mais tous deux non-intrinsèques : d’une part il se nourrit au foyer d’une vieille religion couvrant une large et populeuse section du globe, à laquelle il prend (ou vole) du feu pour allumer ses incendies purificateurs (de son point de vue) ; et de l’autre, il est financé, grâce au pétrole et à ses Etats-soutien (non pas l’Iran sous embargo, mais bien l’Arabie Saoudite et ses alliés du Golfe persique), par l’économie même du monde. C’est un signe patent du déclin des idéologies que même avec ces deux soutiens, l’islamisme ne soit parvenu à s’emparer que de coins du monde ardus et peu peuplés (Afghanistan, Nord Mali, Somalie), y établissant comme de nécessité un régime précaire, extravagant et cruel, écho dérisoire des énormes machines jadis pratiquées (entre autres) par le roi des Belges Léopold II, Hitler, Staline ou Pol Pot. Même les pays musulmans, qui sont sa cible de gouvernement (car, contrairement aux autres idéologies, il ne peut d’emblée prétendre à l’universalité), n’en veulent pas – et à bien juste titre. Son activité actuelle est le dérivé pervers de deux impérialismes : d’abord, d’un point de vue positif, l’impérialisme wahhabite, qui lui procure quelques victoires dans les pays musulmans où la grande pauvreté/inégalité permet aux pétrodollars d’acheter les consciences et de durcir les facultés (typiquement, le Nigeria plutôt que la Libye de Kadhafi) ; et d’un point de vue négatif l’impérialisme occidental qui alimente la colère des musulmans et détruit parfois des remparts (comme la Libye de Kadhafi).

J’ai bien observé la bête au Niger, pays de très grande pauvreté, où ses militants ont tâché, depuis les années 1980, de produire des sujets ingouvernables par la démocratie libérale, et gouvernables par la Sharia. Cela n’a pas réussi. Les Nigériens sont certainement devenus plus pratiquants, et cette conséquence est intéressante. Dans l’ensemble, la culture musulmane ordinaire a plus de côtés plaisants que déplaisants – ce qui est normal pour une culture qui a traversé tant de siècles et couvert tant de sociétés. Mais la tendance de l’islamisme est d’appauvrir la culture, musulmane ou autre, puisqu’il s’agit avant tout d’homogénéiser les êtres afin de faciliter leur domination. La diversité, l’hétérogénéité, obligent aux souplesses de la politique, tandis que l’unicité (impossible certes, mais imposable) permet l’application du joug. « Ein Volk, Ein Reich, Ein Fürher », disait Hitler – ou si vous préférez un dominateur moins atroce peut-être, Louis XIV, disons : « Un roi, une loi, une foi. » Les gens ont renâclé contre cette prétention, et cela aussi en partie à cause de la pauvreté : l’islamisme n’est pas une théorie de la prospérité mondaine, c’est le moins qu’on puisse dire, et se mettre sous sa loi unique risque de ramener les temps peu commodes de la chasse au silex et de la cueillette abrutissante. Du coup, les rigoristes n’intéressent que par les conseils qu’ils peuvent donner pour éviter les feux ultramondains de l’enfer, non pour éviter l’enfer terrestre de la misère et de la dépendance. (Même les islamistes de « mainstream », comme les Frères musulmans, ne proposent rien qui ne soit une sorte d’économie de marché libérale sucrée ici et là par la charité : le type d’économie qui ne mène à rien dans les pays pauvres). Ils doivent donc, du point de vue politique, végéter dans l’indifférence. Heureusement, les Occidentaux sont là. Il apparaît à présent que d’ambitieuses organisations islamistes se sont mises à répandre l’odieux film anti-Prophète parmi les masses, pour entretenir une rage qui les remet au goût du jour. Les choses commençaient à se tasser un peu trop autour d’eux. Les gens qui, en Occident – comme par exemple les satiristes de Charlie Hebdo – veulent rendre le coup de pied de l’âne sont (on a raison de le dire) leurs alliés objectifs.

Je ne suis pas sûr cependant que les récents événements soient une bonne chose pour les islamistes doctrinaires. Il me semble – mais je peux me tromper – qu’ils se sont mis trop à découvert, et ont joué leur partie trop vivement. Par exemple, des commentateurs opinent qu’en s’attaquant aux symboles américains en Egypte, ils ont essayé de placer un cal entre le gouvernement des Frères musulmans et les Etats-Unis. Mais l’inverse risque de se produire : un cal entre les Frères musulmans (qui sont des politiciens devant gouverner un pays complexe) et les doctrinaires radicaux (plus soucieux de domination que de politique). En d’autres termes, il risque de se produire, dans les mouvances islamistes, le genre de phénomène qu’on observe au niveau de la droite française : on peut flirter avec les thèses du Front National, mais on préfère s’identifier avec la gauche dans un cercle vertueux de « partis républicains » plutôt que d’établir des liens formels avec un mouvement excessif et alarmant. En ce sens, les événements qui clarifient le jeu – aussi malheureux soient-ils – pourraient avoir un aspect positif.

Cela dit, une source importante du problème se trouve en Occident, ne l’oublions pas. C’est l’Occident (USA et alliés) qui soutient en même temps l’Arabie saoudite et Israël, les deux virus ou bactéries qui entretiennent la fièvre dans le monde musulman. C’est lui qui maintient une sorte de stupide divide et imperare entre sunnites et chi’ites en s’escrimant contre l’Iran – qui peut-être, sans cela, aurait depuis longtemps réussi à humaniser son régime politique. Les Américains ont sponsorisé des spots publicitaires à la télévision pakistanaise : ne soyons pas trop cyniques, cela peut avoir des effets. Mais c’est tout de même un peu trop optimiste comme action. En réalité, pour que le monde musulman change, il faut que l’Occident aussi change. Il n’y a pas d’innocence des musulmans, certes, mais il n’y a pas non plus d’innocence de l’Occident. Comme ce genre d’évolution prend du temps – même lorsqu’on est conscient du problème, à plus forte raison lorsqu’on ne l’est pas – on va demeurer dans ces eaux chaudes pour longtemps encore.

Fastidieuse distraction – voies raboteuses où l’Histoire s’engage et s’attarde bien plus que sur les boulevards lointains de la raison et de l’humanité.

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