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Qu’est-ce qu’une révolution?

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On a libéralement usé, ces derniers temps, et grâce à l’influence envahissante des médias, du concept de « révolution » à propos de la chute de trois régimes nord africains. Le mot était excessif. Le texte ci-dessous peut faire voir pourquoi. Il s’agit d’une traduction en français d’extraits de l’essai sur ce thème que j’écris en anglais (la traduction fut rapidement faite et cela pourrait se sentir). Ces fragments concernent une vieille histoire (Rome) et pourraient ne pas figurer dans le « produit final ».

En 73 av. JC, le Sénat et Peuple de Rome gouvernaient, à partir de leur cité en état d’ébullition permanente, un empire considérable qui s’étendait le long des côtes méditerranéennes de l’Europe – y compris ses trois péninsules, l’Espagne, l’Italie et la Grèce – ainsi que sur un pan du littoral nord africain acquis après la destruction du pouvoir de Carthage quelques décennies plus tôt. Ce fut cette année là qu’une armée d’esclaves se souleva, sous le commandement de Spartacus, et tenta de s’emparer de Rome. Nous ne possédons pas d’informations directes sur les vues de Spartacus, et la plupart des comptes-rendus par ouï-dire qui nous sont parvenus nous apprennent que son désir initial était simplement de s’échapper du territoire italien en passant en Gaule – non encore conquise – afin de vivre libre « plutôt que », suivant Appien (Les Guerres civiles, I, XIV), « pour le divertissement de spectateurs. » Des milliers d’esclaves de Romains se joignirent à lui, portés par la même aspiration, ce qui amena Rome à monter une opération de police contre lui. L’opération échoua mais coupa le chemin de la liberté aux esclaves. Spartacus décida alors d’attaquer la cité de Rome elle-même, et ne fut vaincu qu’au bout d’une guerre ouverte de trois ans.

A lire les différents récits composés sur cette histoire célèbre que l’on a pu raccorder les uns aux autres, il est évident que la tentative de Spartacus fut une révolution manquée. Je ne dis pas que c’était là ce que Spartacus a voulu d’abord faire, et il ne paraît guère probable qu’il s’était révolté pour mettre fin aux iniquités du système social romain, ou pour accomplir quoi que ce soit que nous entendons par « révolution » dans le langage courant d’aujourd’hui. Cependant, si nous ne pouvons pas vraiment spéculer sur ses idées, puisque nous ne les connaissons pas de première main, nous pouvons nous permettre de spéculer sur les événements eux-mêmes, puisqu’il existe à ce sujet un degré élevé de consensus (et seulement des contradictions mineures) au niveau des sources anciennes. Trois choses nous renseignent sur les ambitions de Spartacus au cours de ces événements : d’abord, sa rébellion ne fut pas simplement une « révolte d’esclaves », le dernier épisode du feuilleton romain des « guerres serviles ». Toutes les sources indiquent que son armée attira, en dehors des esclaves, un grand nombre de prolétaires et même des déserteurs des légions romaines, qui, à en croire Appien, ne furent cependant pas reçus ; ensuite, cette sorte de réussite était manifestement fondée sur la personnalité de Spartacus. Plutarque, un intellectuel issu de ce haut patriciat grec qui faisait bon accueil à la domination romaine, loue avec enthousiasme son charisme – bien qu’il attribue certaines de ses qualités à son éducation grecque. Etant donné le fait que Plutarque croyait fermement en la supériorité de la culture grecque sur toutes les autres, on pourrait être tenté de rejeter ces éloges comme étant de l’ethnocentrisme déguisé. Mais il est intéressant de noter que Plutarque n’avance cet argument que pour mieux mettre en valeur la « sagacité » de Spartacus, c’est-à-dire donc une vertu de délibération et de solide planification de ses actions qui est clairement observable à travers tous ses faits et gestes de leadership – faits et gestes dont les détails sont exposés avec vigueur surtout dans le récit d’Appien. Enfin, il expérimenta une sorte nouvelle d’organisation civique dans la bourgade de Thurii, où il avait stationné ses troupes en préparation d’une attaque contre Rome.

Ceci étant posé, voici la spéculation : supposons que – sachant ces trois faits – Spartacus a finalement vaincu les armées romaines et pris la cité de Rome. Ceci aurait-il mené simplement à une orgie de pillages et de dilapidations, avec peut-être comme conséquence ultime le genre de sort que Rome elle-même infligea jadis à Carthage – l’éradication ? Ou aurait-on assisté à une refondation de Rome sur de nouvelles bases, des bases qui, dans une large mesure, auraient visé à établir un système inverse de celui qui organisait la cité ? A la suite d’une victoire de Spartacus, on ne pouvait avoir que l’un ou l’autre scénario[1]. Si nous pensons que le premier scénario aurait prévalu, alors nous aurions conclu que les trois éléments que j’ai indiqués ci-dessus n’avaient pas d’effet important sur les événements. Si, en revanche, nous admettons que c’était en effet des éléments essentiels de ce qui se passait, alors il faudrait reconnaître que quelque chose ayant la forme du dernier scénario était tout à fait possible, et cette chose, c’est la révolution.

Elle ne se produisit pas, puisque Spartacus échoua, et dans cette quête de la signification des révolutions, il n’importe pas peu de se demander pourquoi. Je pense qu’il y a deux types d’explication qui méritent d’être examinés à cet égard. L’un d’entre eux a été récemment développé par Michael Parenti, dans un bref chapitre d’un ouvrage collectif[2]. Parenti explique l’échec de Spartacus en soulignant le fait que les différences qui existaient entre les esclaves et les citoyens au sein de l’ordre civique romain étaient telles que la révolte de Spartacus ne pouvait attirer des citoyens romains, et ne pouvait donc devenir, de cette façon, irrésistible. Ceci me paraît convaincant, puisque la révolte de Spartacus était une révolte d’un sujet du peuple romain – plus précisément, elle était une révolte contre l’ordre des choses qui donnait une valeur vitale au titre de « citoyen romain », que ce citoyen fût riche ou pauvre. La phrase toute faite « Je suis citoyen romain » était censée être la plus grande protection contre l’injustice et les abus qui fusse, dans le monde de Spartacus, comme cela a été abondamment mis en évidence, par exemple, par l’éloquence de Cicéron dans les Verrines. A l’inverse, la qualité d’esclave était l’état qui vous rendait le plus vulnérable à l’injustice la plus capricieuse. Le pathos de larges empans du discours des Verrines tourne autour des façons scandaleuses par lesquelles cette formule talismanique échoua à protéger des citoyens en Sicile, alors même que, pour citer Cicéron, « elle a souvent apporté secours et assistance à tant de gens dans les pays lointains. » La barbarie avec laquelle le gouverneur de Sicile, Verres, a traité des citoyens romains pouvait être tolérable seulement si elle avait été appliquée à des esclaves : « Je produirai » s’exclame Cicéron, « des citoyens de Cosa, ses compatriotes et amis et connaissances, qui vous diront… que ce Publius Gavius que vous avez crucifié était un citoyen romain, et un citoyen de la municipalité de Cosa, nullement un espion d’esclaves fugitifs. » (Verrines, Deuxième Action, Livre V, § 165). Cette phrase est d’autant plus ignoble si nous nous rappelons que Verres n’avait aucun problème à crucifier des esclaves qu’il accusait faussement d’avoir participé à la révolte de Spartacus, afin de faire du chantage à de riches propriétaires d’esclave, et de les forcer ainsi à lui payer des pots de vin pour épargner leur main d’œuvre. Ce qui choqua Cicéron, ce fut le chantage, non la crucifixion d’esclaves sans reproche, au regard des lois mêmes de Rome. L’esclavage était un produit clef de l’Empire romain, qui était lui-même une entreprise politique mise en œuvre au profit surtout des magnats romains, mais aussi, plus généralement, en vue de soutenir les droits et privilèges de tous les citoyens romains. Une révolte d’esclaves était donc une révolte contre la charpente même de l’ambition romaine – et peut-être de l’existence de Rome, puisque l’existence de Rome était finalement définie par l’ambition de Rome[3]. Les révoltes de plébéiens et les conspirations parmi les riches et puissants de l’Etat étaient en fait des querelles pour se partager le butin de l’empire ; une révolte d’esclaves, en revanche, était une menace contre l’empire lui-même. En ce sens, l’échec de Spartacus fut la conséquence d’un ensemble d’impossibilités internes au système romain.

L’autre type d’explication est illustré par un propos concis de l’historien Appien, qui avance que si Spartacus n’a pas attaqué Rome, ce fut parce que « ses forces n’étaient pas convenablement équipées, puisqu’aucune cité ne s’était ralliée à lui. » Il semblerait que le pouvoir, à Rome, ne pouvait être renversé par un soulèvement interne. Ainsi, bien que l’explication de Parenti fusse des plus convaincante, il n’est pas certain que les pauvres de Rome se seraient soulevés même si Spartacus, au lieu d’être un gladiateur thrace, avait été un aristocrate romain. Les pauvres de Rome ne se sont pas unis derrière le leadership des Gracques, en dépit de la respectabilité sociale et de la validité constitutionnelle de ce leadership. Dans un autre ouvrage,[4] Parenti soutient avec pertinence que ce Catilina tant vilipendé par les auteurs anciens et modernes était un militant démocrate (au sens classique du terme) vaincu par un complot de patriciens – mais aussi, il faut bien le souligner, par l’apathie de la populace romaine. Selon Parenti – et aussi des grands pontes de l’historiographie romaine, comme Mommsen – César était le champion de la démocratie. A cet égard, on se serait attendu à ce que, après qu’il eût franchi le Rubicon pour descendre sur Rome, les plébéiens excités de la cité de Rome seraient venus en aide à sa progression en s’attaquant aux oligarques en fuite.  Au lieu de quoi, ils les laissèrent faire leurs paquets et s’éloigner pesamment, chargés d’or, de livres et d’autres objets de valeur, vers le port sécurisé le plus proche : comme si les sans-culottes avaient benoîtement regardé les ducs d’Ancien régime véhiculer leurs sacs de louis d’or et leurs Tintoret jusqu’à Calais. Le fait est que la populace romaine ne voyait pas Pompée comme l’homme qui les parasitait (ce qui était la manière dont les paysans français pouvaient voir, par exemple, le duc de Bourbon), mais plutôt comme l’homme de qui dépendait leur accès au « rêve romain ». Pompée (ainsi que d’autres personnages de sa classe) avait nettoyé les mers de la piraterie, apporté à Rome les richesses du monde connu, et de plus les forces qui lui étaient loyales contrôlaient les approvisionnements en provenance de l’Orient qui permettaient aux Romains des classes inférieures d’avoir de la nourriture à bas prix et parfois même gratuitement. Par ailleurs, il était un général prestigieux pouvant toujours compter sur le soutien indéfectible de quelques légions. César aussi était un général puissant disposant d’une force armée considérable, avec laquelle il pouvait briser la prise que Pompée avait sur les terres à blé de l’Orient. Le problème de Spartacus, c’est qu’il ne s’était trouvé à aucun moment en pareille posture, et il le savait. Nous avons écho de ses tentatives fébriles de manufacturer une armée de niveau romain avec le matériau (esclaves et lumpenprolétaires ) dont il disposait, mais il devait le faire vite, et il devait avoir assez de succès avec ces troupes pour attirer l’alliance d’autres cités italiennes. Commandez une armée et faites-vous des alliés parmi les cités : voilà comment on menait campagne en Italie. Ce fut ce que tenta Hannibal un peu plus d’un siècle avant le soulèvement de Spartacus, et ce fut aussi, en gros, ce que fit César lui-même dans les premiers temps de sa guerre contre les pompéiens, environ trente ans plus tard. Spartacus ne put le faire, il fut brisé. Le contexte général dans lequel s’insérait la politique romaine n’était pas en faveur de son action, et en fait, cette ligne d’explication « externe » est probablement plus importante que la ligne « interne », bien que les deux aient sans aucun doute joué un rôle dans la fin de l’aventure.

Revenons donc à notre spéculation : supposons que Spartacus a pu susciter une armée disciplinée, qu’il a pu coaliser les cités environnantes, et qu’il a pu se saisir de Rome. Supposons, de plus, qu’il a été en mesure de battre les généraux romains compétents qui étaient revenus porter secours à leur cité, ou peut-être les trirèmes de certains d’entre eux firent naufrage quelque part dans la Mer Intérieure. Dans ce cas, une nouvelle cité de Rome aurait émergé, et elle aurait été si différente de la cité « Sénat et Peuple » qui a historiquement survécu aux attaques de Spartacus que nous ne pouvons guère l’imaginer. Les forces qui auraient été libérées par l’événement auraient détruit non seulement le régime politique, mais l’ordre civique romain lui-même, car elles seraient montées des espaces les plus marginalisés et les plus réprimés de cet ordre – les esclaves et l’empire, italiens comme étrangers. Afin de prendre en charge de telles forces – y compris les éléments étrangers – les structures de la société romaine devraient être complètement transformées, et l’économie politique de l’Etat, radicalement changée. Une poussée de valeurs alternatives, de préférences et d’intérêts nouveaux, aurait réinstitué la cité. Bien qu’il ne soit pas probable qu’en cette occurrence l’esclavage aurait été aussitôt aboli, il n’aurait pu demeurer l’élément central de l’économie politique de l’Etat : la croissance du système servile était une arme économique utilisée par les magnats romains pour établir leurs grands domaines privés (les latifundia) aux dépens du domaine public (ager publicus) et des petites propriétés paysannes des premiers temps de la République romaine. Avec le départ des magnats, l’esclavage serait tombé à un niveau anecdotique, ainsi qu’il le fut en Italie par le passé, et les structures nouvelles auraient favorisé l’émergence d’une paysannerie, c’est-à-dire de quelque chose qui paraît totalement étranger à la civilisation de la Rome impériale[5]. De façon similaire, il est peu probable que l’empire aurait survécu, puisqu’il était le fruit de l’ambition du « Sénat et Peuple », et le bourgeonnant Empire romain aurait donc connu le sort des essais impériaux avortés d’Athènes et de Carthage. Le changement aurait aussi affecté la culture, la langue, l’expression artistique à Rome de manière inconcevable pour nous.

Pour mieux comprendre la signification de tout ceci, comparons cette petite spéculation avec ce qui est réellement arrivé en terme de « Révolution romaine », formule appliquée – à la suite de Mommsen – au long et violent processus qui fit passer la constitution politique de Rome du régime mixte jadis admiré par Polybe à la monarchie impériale, sous Auguste. Cette dite Révolution romaine fut un changement de régime aboutissant non pas à la destruction de l’ordre civique et de l’économie politique qui prévalaient à Rome, mais plutôt à sa protection à travers une adaptation aux tensions de l’expansion impérialiste et de la professionnalisation de la force militaire. La chose parut interminable, souvent absurde et cruelle et terriblement triste et effrayante pour un grand nombre de citoyens romains, mais il ne s’agissait là que du prix à payer pour que Rome accomplisse l’exploit contre-nature d’une cité-Etat se métamorphosant en empire territorial, chose qui ne s’était jamais vue et qui ne se vit plus jamais. La stabilisation, sous le régime de la monarchie impériale, de nouvelles règles politiques, était une rupture radicale d’avec la constitution républicaine, mais jusqu’à la fin de l’histoire romaine, les anciens principes reçurent toujours un tribut de paroles et d’ostentation officielles qui les maintint dans la vie publique, quoique hors de la conscience du peuple. Ceci ressemble – mais à l’envers – à ce qui arriva à l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles : là, la monarchie céda la place à la démocratie représentative en termes de pouvoir réel, mais elle demeura enracinée dans les formes et les symboles de l’Etat et du sentiment public. Cette révolution anglaise ne changea pas l’ordre civique anglais – et de façon similaire, la Révolution romaine à la Mommsen ne ruina pas l’ordre civique romain. En fait, l’épanouissement oligarchique de l’ordre civique républicain fut parachevé par la révolution constitutionnelle d’Auguste. Les transformations des règles du jeu raffermirent davantage les structures sociales inégalitaires qui avaient pu être menacées lors des troubles, et en particulier, elles renforcèrent l’économie politique de l’esclavage et du contrôle des pauvres qui était leur pièce maîtresse[6]. Ce résultat est l’inverse de celui qu’aurait donné la révolution spartaciste spéculée dans le paragraphe précédent.

Tout ceci étant dit, ma thèse n’est pas qu’une révolution spartaciste aurait été socialement plus radicale qu’une révolution constitutionnelle, ou qu’elle aurait introduit une ère de justice et d’harmonie dans laquelle les générations successives auraient été heureuses jusqu’à la fin des temps. De telles choses ne résultent jamais des révolutions, non pas parce que – comme les socialistes aimaient à le croire – elles seraient contrées par les embûches des réactionnaires, mais parce qu’elles ne sont pas l’objet véritable des révolutions. Quels qu’aient été les idéaux de Spartacus, ils étaient certainement plus proches de ceux de Karl Marx que de ceux de Cicéron, ou d’Edmund Burke, et je crois que l’opinion de gauche a raison de supposer que, coincé par la furie du patriciat romain, Spartacus a réellement cherché à mettre en œuvre la justice sociale et le redressement des torts dans un monde de liberté. De telles aspirations donnèrent à son énergie révolutionnaire une force bien plus radicale que tout ce qui a été produit par le système romain avant la vogue des religions orientales, tel que le christianisme. Mais le résultat final de cette énergie aurait été de rebâtir la maison sur un plan nouveau, non pas de bâtir la maison parfaite[7] – alors qu’Auguste se contenta de replâtrer, de refaire les conduites et d’ajouter des ailes à la même vieille demeure. Le nouveau plan aurait inclus de nouvelles iniquités, mais il aurait été complètement différent de l’ancien : et c’est cela, l’essence des révolutions – rétablir l’ordre civique sur de nouveaux principes.

Les révolutions sont rares. Pour la plus grande part de l’histoire, il ne s’est produit que des événements qui auraient pu être des révolutions, comme le soulèvement de Spartacus. Alors que le mot est devenu bien commun aujourd’hui, il ne s’agit que de faire référence à des événements et à des processus qui se rapprochent de ci de là du concept de révolution, sans en réalité mettre en scène son éternelle épopée. On ne doit pas s’en étonner. Les forces dynamiques et les circonstances particulières qui peuvent mener à la réécriture des principes et à la refondation de l’ordre civique d’un peuple – créant ainsi un nouveau peuple – à travers une suite rapprochée d’événements décisifs, sont, par la nature des choses, hors de l’ordinaire.

(…)

Vers le milieu du Vème siècle de l’ère commune, la plus grande partie de la Mer Méditerranée était devenue l’empire du roi vandale Genséric, établi dans la ville de Carthage, dont il s’était emparé en 439. Les opérations méditerranéennes de Genséric lui permirent de contrôler les flux de grains nord africains, la source principale de l’approvisionnement alimentaire des capitales romaines, Rome et Constantinople. En 455, il fit voile vers Rome même, ce qui amena l’empereur Maxime à prendre la fuite et à se faire massacrer par une foule furieuse aux portes de la ville (chose qui, on s’en souvient, n’a pu arriver aux oligarques pompéiens). Le pape conclut un accord avec Genséric : l’armée vandale pouvait entrer dans Rome et piller la ville à loisir, mais sans commettre de violences – ni viol, ni meurtre. En une sorte de raid pacifique fort étrange, Rome fut dépouillée de ses trésors et Genséric emporta dans ses bateaux la veuve et la fille de Maxime, laissant dans la langue des Latins le terme qui associa le nom de sa race aux déprédations publiques. De quelque point de vue que l’on se place, il apparaît que Genséric a ainsi renversé les accomplissements énormes de la république et de l’empire de Rome. A travers lui, le fléau de la piraterie et l’existence d’une puissance menaçante à Carthage furent de nouveau à l’ordre du jour, et il confisqua à Rome le butin de siècles de possession d’un empire. Un témoin de ces calamités, le poète et aristocrate gallo-romain Sidoine-Apollinaire, peignit Rome sous les traits d’une vieille mégère échevelée, les cheveux remplis de poussière au lieu d’être couverts d’un casque, et portant sa lance et son bouclier comme des poids morts bien trop lourds pour ses faibles forces. Ainsi se jette-t-elle au pied de Jupiter Tonnant, criant lamentablement : « mea redde principia! », « rends-moi mes commencements ! » Car aux jours où la maison fut bâtie – au commencement – les principes étaient clairs, les fondations robustes, et les forces fraîches et inépuisables. Ce fut là la vraie révolution romaine, quand urbe condita, quand la ville fut fondée.


[1] Bien entendu, le scénario le plus probable aurait été que l’occupation de Rome par Spartacus n’aurait pas pu résister à l’attaque combinée des quatre généraux romains qui seraient revenus à tire d’aile des champs d’opération qu’ils géraient alors à travers l’empire, Pompée et Metellus en Espagne, Marcus Lucullus en Thrace et Lucius Lucullus en Asie mineure.

[2] “Roman Slavery and the Class Divide: Why Spartacus Lost”. In Spartacus: Film and History, edited by Martin M. Winkler, Wiley-Blackwell, 2006, pp. 144-153.

[3] Mommsen explique la prépondérance de Rome sur les autres cités du Latium et de l’Italie à travers le fait de l’ambition. Cela était vrai d’Athènes en Grèce et de Carthage en Liby-Phénicie. Sans le démon de l’ambition, aucune de ces cités n’aurait visé à l’empire, car l’empire n’est jamais le résultat d’une « crise de distraction » comme le prétendait Seeley.

[4] The Assassination of Julius Caesar: A People’s History of Ancient Rome, the New Press, 2003.

[5] G. K. Chesterton exprime ceci de façon admirable dans sa Short History of England: « Etait apparue, comme une race souterraine lancée vers le soleil, quelque chose qui ne fut pas connue de l’auguste civilisation de l’Empire romain – une paysannerie. Au début du moyen-âge, la grande société païenne cosmopolite, à présent devenue chrétienne, était tout autant un Etat esclavagiste que la vieille Caroline du Sud. Au quatorzième siècle, elle était presque autant un Etat de petits propriétaires paysans que la France moderne. Aucune loi n’a été prise contre l’esclavage ; aucun dogme même ne l’a condamné par définition ; nulle guerre n’a été livrée contre lui, nulle race nouvelle, nulle nouvelle caste gouvernante ne l’a répudié ; il s’est simplement évanoui. » Une victoire spartaciste aurait tâché de réaliser ce changement en une décennie, au lieu de nombreux siècles, et par la force, plutôt qu’à travers les « manufactures spirituelles » dont parle Chesterton.

[6] Bien que cela ait été très onéreux et difficile à gérer, le don régulier de grains et autres produits alimentaires à des dizaines de milliers  de Romains des classes inférieures fut institutionnalisé par Auguste à travers des réformes qui mirent en place la fonction de Praefectus Annonae (Préfet de l’Approvisionnement), et les combats de gladiateurs ainsi que les autres genres de divertissements de masse devinrent un trait général du mode de vie romain. C’est ainsi qu’émergea le citoyen romain lambda neutralisé grâce au « pain et jeux », et satirisé par les auteurs de la période impériale.

[7] Les révolutionnaires les plus radicaux dans cette voie de justice sociale et de redressement des torts – car il y a des révolutionnaires radicaux en d’autres voies, comme par exemple Adolf Hitler – sont des perfectionnistes qui finissent généralement par être assassinés ou en tout cas trahis par ceux qui ne croient pas en la perfection.

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