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« Hate Speech » et Prétexte de l’hyène

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A la télé nigérienne, émission islamique animée par Cheick Boureima Abdou Daouda, un marabout francophone de style wahhabite, dont la rigidité doctrinale m’avait, par le passé, frappé, mais qui prêche ici contre la « colère spontanée » et le manque d’auto-critique et de regard lucide sur soi qui lui paraissent caractériser les musulmans aujourd’hui. C’est assez étonnant. « Nous devons arrêter », a-t-il dit en substance, « de penser que nous avons toujours raison, que ce sont les autres qui ont toujours tort. » C’est une réaction aux scènes de rage plutôt ridicules (sans compter les pertes de vie humaine et les dégâts matériels) qui font passer les musulmans des pays du tiers-monde pour des voyous dogmatiques – ce qu’ils sont d’ailleurs, entre autres choses ! Dans le blog du cheick, on peut lire ceci :

Par conséquent, nous demandons à tous les musulmans en général et ceux de notre pays en particulier de continuer à garder leur sang-froid, de faire prévaloir la raison sur le sentiment et d’être totalement convaincus que ce n’est pas ce blasphème ni ceux qui pourraient venir après, qui vont faire reculer l’avancée de l’Islam dans le monde. Cette dernière est une promesse divine qui est en train de se réaliser et personne ne peut ni ne pourra la contrecarrer.

En dehors du ton de nombrilisme islamique (mais toutes les religions sont nombrilistes), ce n’est pas très différent de ce qu’a dit Hillary Clinton dans un morceau d’éloquence, avant hier : « I strongly believe that the great religions of the world are stronger than any insults. They have withstood offense for centuries. Refraining from violence, then, is not a sign of weakness in one’s faith ; it is absolutely the opposite, a sign that one’s faith is unshakable. »

Il faut aussi se demander qui sont ces gens en colère. Apparemment, tous ces éclats se produisent dans le monde sunnite, hors Afrique noire (il semble y avoir eu quelques agitations au Kenya et au Nigeria, les suspects habituels en Sub-Sahara, pour reprendre la formule anglaise). Serait-ce parce que les chiites ne se préoccupent pas autant du Prophète Mohammed ? Seraient-ils devenus aussi enragés si on s’en était pris à Ali ibn Abi Talib et au martyr de Karbala ? Peut-être. E puis il y a des minorités kharédjites qui ne se seraient émues d’insultes ni au Prophète, ni aux imams originels du chi’isme.

Ce qui frappe dans ces émeutes, c’est qu’elles ne correspondent pas à l’offense, mais plutôt, manifestent la fureur envers l’Occident qui habite de larges pans des sociétés musulmanes depuis quelques décennies. Certains prétendent croire que la vidéo offensante fut l’œuvre du gouvernement des Etats-Unis, ou en tout cas, qu’elle bénéficie de son approbation. C’est le prétexte de l’hyène. Selon toutes apparences actuelles, la vidéo est en fait une émanation du Moyen Orient, et non des Etats-Unis. Avant même de savoir que l’auteur serait un copte égyptien, j’avais eu le sentiment en la regardant, qu’il était un moyen-oriental, car les actes et scènes les plus insultants y ont été calculés pour faire mal à la mentalité populaire islamique, avec une adresse et une malice qu’un étranger n’aurait pas eus. Il en est ainsi, par exemple, de la scène où le Prophète mi-nu se fait battre à coup de sandalettes par une bande de jeunes femmes. Dans la mentalité populaire de la plupart des sociétés musulmanes, un coup de chaussure est une insulte suprêmement déshonorante, et encore plus s’il est porté par une jeune femme sur un homme mûr. C’est une insulte réellement subversive et littéralement révoltante, pour le musulman bon teint des venelles du Caire ou de Kano. Le fait que l’auteur de la vidéo vive aux Etats-Unis n’empêche pas qu’il est plutôt un ennemi intime des sunnites, bien au fait de là où il faut appuyer pour que ça fasse mal, et non un adversaire étranger. Cet aspect de l’histoire n’intéresse cependant guère les foules en combustion, qui pensent que les Etats-Unis et l’Occident forment une cible bien plus alléchante – heureusement pour les Coptes, devrait-on penser, et malheureusement pour le personnel diplomatique des Américains et de leurs alliés.

Et encore une fois, la source politique du problème se trouve au niveau de l’apparemment insoluble question israélo-palestinienne. Ainsi, les manifestants opposent à l’idée selon laquelle, en refusant de punir l’auteur de la vidéo, ou de la retirer de la circulation Internet, les Américains défendent une de leurs valeurs fondamentales – la liberté d’expression — le fait que cette valeur semble être à tempérament. Si cette valeur était aussi importante, disent-ils, pourquoi la loi et la politique américaine empêchent-elles de parler librement de l’Holocauste ? L’impression persistante demeure que les Occidentaux s’ingénient à protéger le dénigrement de l’Islam, tandis que lorsqu’il s’agit du dénigrement des derniers grands oppresseurs étrangers de musulmans – les Israéliens – ils mettent tout en œuvre, légalement ou politiquement, pour le punir. Quoi que puissent dire les Occidentaux pour contrer cette idée, elle a assez d’apparence, et même de substance de vérité, pour justifier le malentendu.

La défense américaine consisterait à dire que la loi ne prohibe que le « hate speech » (discours de haine). Ainsi, on peut s’imaginer qu’une vidéo appelant à massacrer les Juifs de New York serait interdite – et par extension, on peut concevoir que les Américains voient en Ahmadinejad un auteur de « hate speech », suivant les idées prédominantes de ce que c’est qu’un « hate speech ». Mais ayant vu la vidéo de la discorde, et sachant qui en est l’auteur, on peut solidement considérer qu’il s’agit là d’une forme de « hate speech ». Les manifestants des capitales sunnites, eux, parlent de « blasphème », et les vertueux démocrates du monde occidental de rétorquer que le blasphème est toléré en démocratie – puisque la démocratie n’est, effectivement, pas fondée sur une loi religieuse. S’ils avaient été plus au fait de la culture occidentale, ou américaine, actuelle, les musulmans en colère auraient plutôt dû parler de « hate speech ». Ce concept occidental prend complètement en charge le tort causé par la vidéo : la vidéo insulte les sunnites de façon très délibérée, et uniquement par haine et désir de créer des troubles. Si, en Occident notamment, on a du mal à voir ce petit fait, c’est pour plusieurs raisons, dont la première, pour le moment, se trouve sans doute dans les violences elles-mêmes. On a l’impression, en voyant les images de la turbulente violence des foules sunnites, et en entendant leurs imprécations combatives, que la haine se trouve plutôt de leur côté.

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  1. Très pertinent comme d’habitude.

    Réponse
  2. Merci beaucoup pour cette analyse. J’aime surtout le fait de démontrer la subtilité dans le scénario pour « énerver ». Malheureusement, seulement ceux qui ne sont pas « violents » le liront, et les autres continueront.

    Réponse
  3. Reblogged this on Macmady on Ze Web!!! and commented:
    Une excellente analyse des troubles en cours dans les pays musulmans. J’aime surtout la démonstration de la subtilité dont le producteur a fait usage pour « énerver » ceux qu’ils voulaient atteindre.

    Ne pas toujours se fier aux apparences…

    Réponse

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