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Montaigne et la Perscrutation

Publié le

(Cet extrait d’une Introduction à un essai littéraire est la révision d’un texte sur la perscrutation que j’ai posté, sous une forme très différente et moins achevée, sur un blog ancien).

Perscrutation – mot sans lendemain, disparu presqu’aussitôt qu’apparu,[1] et dans quoi je vois comme un scintillement indicatif de la naissance de l’analyse morale, dans la conscience littéraire, en France, vers 1580 (et par conscience littéraire je n’entends pas moins que l’on ne dirait avec la formule « conscience scientifique », car la littérature est, entre autres choses, un instrument de savoir, un moyen d’acquérir une connaissance à travers non pas une démonstration, mais des sentiments.) Montaigne use du mot non pas, comme les Latins, par rapport à des choses, à des circonstances parfois assez terre à terre (comme lorsque Cicéron dit dans Les Verrines, « Qui simul atque in oppidum quodpiam venerat, immittebantur illi continuo Cibyratici canes, qui investigabant et perscrutabantur omnia », « S’il entrait dans une ville, aussitôt il lâchait ses deux limiers ; ils se mettaient en quête, ils furetaient partout. »), mais par rapport à la quête et au fondement de la vérité. Un jour, raconte-t-il dans le chapitre de ses Essais consacré à la coutume et à la loi reçue, il voulut fonder une décision de justice non pas sur la loi ni sur la coutume, mais sur la raison première qui l’établit en son origine, et il en trouva « le fondement si faible » qu’à peine il ne s’en dégoûtât, lui qui avait à l’affermir chez autrui. En fin de compte, c’est par l’usage, la coutume, l’opinion, que « les plus belles vertus » sont fondées, et non à travers les « premières et universelles raisons », qui sont de trop « difficile perscrutation », c’est-à-dire donc trop difficile à retrouver et à observer. De tels propos justifient et expliquent l’opinion qui veut que Montaigne soit essentiellement un sceptique, un individu sans opinion fixe, sans principes posés ni sentiments absolus. Il est vrai qu’à ceci précisément, on peut opposer la conviction de Descartes selon laquelle l’usage, la coutume, l’opinion ne font rien à l’affaire, et, une perscrutation méthodique (pour ainsi dire) nous mène naturellement à ces raisons premières et universelles qui, loin d’être difficiles à observer, sont au fait « claires et distinctes ». On pourrait le croire ainsi, et sans entrer dans des détails qui pourraient nous relever que, peut-être Descartes lui-même était, par quelques côtés, un sceptique confirmé, rien ne réfute plus le jugement rendu sur Montaigne sur ce point que Les Essais eux-mêmes, je veux dire, cette œuvre en tant qu’objet distinct. Ce chapitre même des essais où apparaît le mot « perscrutation » comme désignant une recherche peut-être futile, qu’est-il donc sinon une longue et difficile perscrutation ? Un examen fertile, méticuleux, référencé dans l’histoire, dans le mythe, dans l’anecdote, d’une question de laquelle même Descartes n’aurait pu dégager une vérité claire et distincte. Ce qui nous fait croire que cette recherche est futile, c’est que l’on s’est habitué – depuis Descartes d’ailleurs, une fois que la démonstration syllogistique a perdu son empire – à concevoir toute recherche comme une progression méthodique vers la vérité, qui se manifeste, au bout d’une chaîne argumentative, soutenue ici et là par des preuves, en une conclusion unique et impérieuse. Ce que l’on vise du reste n’est pas la vérité, mais l’irréfutabilité, que l’on ne gagne jamais tout à fait, mais de laquelle il faut se rapprocher au plus.

Or les essais de Montaigne n’ont pas cette forme bien balancée, cette structure orientée, cette chute dans l’irréfutable. Plutôt, ils procèdent par le contraste et la revue, ce qui rend la marche de la pensée plus difficile, l’aboutissement plus déconcertant, mais aussi, dans cette déconcertation (voici un mot dont je doute de l’existence, mais non de la pertinence), mystérieusement satisfaisant. Le contraste prévient l’ordre logique, qui est moins le fait de la réalité que le cadre imposé, par notre esprit, à la réalité ; la revue, qui ne peut jamais être exhaustive, nous prévient par ailleurs de l’hallucinante complexité et réverbération de la réalité : et à la fin, nous ne saisissons pas une certitude conclusive, mais une impression conclusive. La différence entre ces deux phénomènes se trouve dans le chemin parcouru pour y arriver, et aussi dans les conséquences sur notre esprit, par la suite. On arrive à la certitude par retranchement de l’erreur – comme le dit bien le titre d’un ouvrage si voisin du Discours de la méthode, la Délivrance de l’erreur de Al-Ghazali. Et la certitude une fois acquise commande à notre esprit de penser d’une certaine façon, elle est décisoire, comme une sentence de cour souveraine rendue au tribunal de la pensée. C’est ainsi que naissent les dogmes, et c’est ainsi que notre esprit peut atteindre l’état reposant de la machine, orienté enfin sur une voie sans retour ni bifurcation. La certitude, d’ailleurs, nous détache d’abord des impressions premières, magma vague d’intuitions et de sensations dont toutes les visions ne sont pas inexactes, mais qui sont pratiquement toutes incertaines et mouvantes. Le chemin que propose Montaigne n’est pas de nous détacher des impressions, mais de les mettre véritablement en rapport avec le désordre du réel, à travers donc cet examen conduit par la traversée du contraste et une revue générale des phénomènes. Nos impressions, qui flottaient mollement au dessus du monde comme des nuages fugaces, prêts à se fondre dans la prochaine impression ou à se vaporiser dans le vide de l’inattention, soudain se trouvent substantialisées, ancrées dans le relief incoercible des faits et des choses. On ne finit pas un essai de Montaigne avec une certitude, mais avec une stupéfaction, et ce qui s’ensuit n’est pas la digestion rapide du vrai, mais la rumination sans fin du réel.     


[1] En dehors de Montaigne, Littré en signale un usage chez Sainte-Beuve en 1864. Le mot n’est pas répertorié par le Dictionnaire de Furetière, qui rend compte de façon assez complète de l’usage du XVIIème siècle. Il est probable que Sainte-Beuve l’a emprunté à Montaigne, mais sans succès ultérieur.

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