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Chemin qui ne culmina pas

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Mon essai de philosophie politique a-t-il enfin atteint sa forme finale ? C’est étrange comme un projet purement intellectuel peut partir d’un certain point et évoluer en cours de route pour aboutir à un résultat totalement différent et inattendu. Dans le cas de cet essai, cela est d’autant plus observable que je l’avais commencé en février pour avancer une certaine chose et que maintenant qu’il est presque achevé, il n’a plus rien à voir avec ce qu’il était.

Au départ, il s’agissait de définir le libéralisme politique par opposition au libéralisme économique, sur la base du paradoxe suivant : le libéralisme politique nécessite l’Etat providence démocratique et le libéralisme économique nécessite la dictature, bien que le discours courant lie libertés politiques et économiques. Une preuve de cela, c’est que plus l’Union européenne évolue vers le libéralisme économique (loi des marchés), moins son système démocratique compte. Puis, vers le mois d’avril, je me suis retrouvé à faire de l’histoire du libéralisme à partir d’une comparaison entre deux ministres français d’Ancien régime, Turgot et Necker (j’en étais arrivé là parce que Turgot était un économiste libéral adepte de l’absolutisme et Necker un libéral politique qui a essayé d’organiser un dialogue entre le peuple et le souverain à travers des assemblées provinciales). Cela a fini par me persuader d’entamer une réflexion historique sur la base du courant idéologique français de l’orléanisme. A force de recherches, cependant et de coïncidences, j’ai abouti à… un essai de comparaison entre la Révolution française et la Djihad de Sokoto. Oui, totalement inattendu. J’ose croire que c’est la dernière forme de ce travail, car à partir d’un certain nombre de pages, il est impossible de revenir en arrière. Mais la principale raison pour le croire, c’est que cet essai me permet finalement de traiter toutes les autres questions qui l’ont précédées, et qui paraissent donc comme des rivières affluentes qui s’y sont amenées.

Le but semble être de dire que les deux révolutions (car je considère la djihad de Sokoto comme une révolution) ont historiquement échoué, bien que je ne sache pas encore exactement comment. Cela est un peu plus clair pour la Révolution française dont j’attribue l’échec à deux facteurs : le poids de la puissance royale (qui a survécu à la chute de la monarchie sous la forme de la puissance de l’Etat) et le poids de Paris, ville qui, depuis le temps d’Etienne Marcel, a toujours eu un agenda de domination centrale incompatible avec le type de système politique postulé par la Révolution. Les détails se trouvent (ou s’ils ne s’y trouvent pas encore, se trouveront) dans l’essai. Ce dont je veux parler ici, c’est de ce système politique avorté, dont l’échec me paraît historiquement calamiteux à maints égards.

C’est, en gros, le système des états-généraux, né à peu près dans les mêmes conditions que le système parlementaire anglais, mais avec des principes idéologiques et organisationnels très différents, qui auraient pu en faire un modèle alternatif (n’était le roi/Etat, et n’était Paris). Le système parlementaire anglais a donné naissance au système actuel de la démocratie représentative qui fonctionne ainsi : j’ai une ambition de dirigeant, j’élabore un programme politique, je l’inscris dans l’agenda d’un parti politique, je fais campagne contre d’autres personnes à ambition de dirigeant, je les bats, je suis élu, je dirige sur la base de mon programme ou non, peu importe. Dans le processus, j’ai menti à gauche et à droite pour obtenir des soutiens, j’ai pris de l’argent à gauche et à droite et j’ai fait des alliances avec des rivaux proches. Maintenant, je dirige contre les perdants, et je me prépare aux prochaines élections. Ce système a ses défauts et ses qualités. Son principal défaut, c’est que c’est le seul type de système représentatif que nous acceptons aujourd’hui.

Le système des états généraux était aussi un système représentatif, mais il fonctionnait de façon légèrement différente. Le programme ne venait pas du candidat, mais de la population, qui le dressait à partir de cahiers de doléances progressivement synthétisés sur la base des différents groupes sociaux (les « ordres ») et des régions. Le représentant était élu sur la base de ses qualités politiques et morales comme un avocat, et non comme un chef, et il devait aller présenter les doléances du peuple auprès du chef de l’Etat. Dans la théorie des états-généraux, le chef de l’Etat était le serviteur du peuple souverain, dont il devait écouter périodiquement les désidérata et agir par rapport à cela. Même les souverains l’ont parfois reconnu, dont Charles V très explicitement en 1369.

En préparant un cours sur le régime Kountché au Niger, je lis un document de l’Institut de Géographie de Rouen portant sur les « débats nationaux » organisés par le régime en 1982, 1984 et 1985 à Zinder, Maradi et Tahoua. Ces débats étaient exactement des états-généraux. Il faut se rappeler que les états-généraux pouvaient s’assembler dans n’importe quelle ville du royaume et évitaient souvent le siège principal de l’Etat (Paris). Edmond Bernus, l’auteur du document dont je parle, note : « Des préfectures différentes, éloignées de Niamey, accueillent successivement ces réunions, afin que ces grands problèmes nationaux soient débattus à la base (…) et ne soient pas accaparées par la capitale. » Les états-généraux rassemblaient des délégués élus par « ordres » sociaux (clergé, noblesse, roture) et les débats nationaux rassemblaient des délégués envoyés par les cadres, les associations professionnelles et sociales (y compris les chefs traditionnels et les marabouts) et la paysannerie, avec donc obligation d’user du haoussa et du zarma en sus du français. Comme pour les états-généraux, le point de départ des débats nationaux était des cahiers de doléance (appelé ici « catalogue de recommandations »). Les gens qui ont mis ce système en place connaissaient-ils le système des états-généraux, et s’en sont-ils inspirés ? C’est bien possible. Les étudiants nigériens de 1974, au moment du renversement de Hamani Diori, appelaient sa femme, Aissa Diori, « l’Autrichienne ». Ils étaient férus d’histoire révolutionnaire française, et ce sont eux qui, plus tard, ont imaginé les structures de la « société de développement » de Kountché.

Quoi qu’il en soit, l’aboutissement fut le même. En France, les états-généraux, largement sous la guidance des doctrinaires libéraux admirateurs du système anglais qui avait le prestige vénérable d’un siècle de stabilité et de prospérités en tous genres, se convertirent en Assemblée nationale et prirent de ce fait la voie de la parlementarisation (ce qui, il est vrai, ne se fit pas en un jour !) Au Niger aussi on abandonna la pratique des débats nationaux pour parlementariser la législation, en 1991, sous l’influence de doctrinaires libéraux urbi et orbi.

Chemins intéressants qui ne menèrent nulle part – et cela paraît bien dommage, à maints égards.

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