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Le chagrin et la pitié (film documentaire de 1969)

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Vu sur Arte le documentaire Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophüls – fort long (4 heures), et regardé dans un certain inconfort (il faisait chaud et mon canapé est mince). Mais comment s’en détacher ? On aimerait que tous les documentaires historiques soient de cette trempe, et alors, que de choses on comprendrait, que de choses on verrait. Le thème en est apparemment restreint : l’occupation, la collaboration et la résistance à Clermont-Ferrand et dans sa campagne, durant la Seconde Guerre mondiale. Interviews de personnalités (dont des étrangers, comme Anthony Eden) comme de personnages ordinaires, y compris deux étonnants anciens soldats de la Wehrmacht. Ophüls a été capable d’utiliser cette histoire pour faire une découpe extraordinairement pertinente de la société française pré-68 à un moment de crise, un moment de « chagrin et de pitié » : notables et paysans, conservateurs de droite et radicaux de gauche, tous d’ailleurs me frappant peut-être d’autant plus que je n’imagine plus dans la France actuelle la culture et la mentalité qui fut la leur, qui, dans leurs contradictions manifestes, les lient les uns aux autres et les séparent des générations nouvelles – encore que peut-être pas tant que ça, quand on entend certaines réactions aux déclarations de François Hollande sur la manière dont l’Etat français a traité les Juifs à cette époque. Ce dernier est certainement l’écho ou le successeur de Pierre Mendès-France (interviewé dans le film) et ses adversaires sont à tout le moins ceux du très réactionnaire Raymond Sarton du Jonchay, un monarchiste « Action Française » qui a œuvré dans la Résistance aux côtés du clan De Gaulle. Au-delà, on trouve des inclassables, c’est-à-dire des cas socio-politiques sans héritiers évidents. Le personnage le plus intriguant de ce point de vue est un certain Christian de Mazière, parce qu’il m’a, pour la première fois, donné la clef possible d’une énigme. Je trouvais le fanatisme hitlérien des Allemands de l’époque aussi irréfutable qu’inexplicable : l’adhésion au Fürher Prinzip jusqu’aux derniers moments, jusqu’au-delà du désespoir, jusqu’au suicide, ne me paraissait pas explicable à travers le nationalisme ou le patriotisme (qui étaient certes une motivation chez certains). Mais si les Allemands hitlériens m’étonnaient, que penser de Mazière, qui s’engagea dans la Waffen SS (division Charlemagne) au moment où la défaite commençait manifestement pour l’Allemagne, quelques semaines avant la libération de Paris – pour aller se battre sur le meurtrier front Est, après un court séjour au château de Sigmaringen, où Hitler avait fait loger le gouvernement de Vichy en fuite (avec, dans ses valises, un autre phénomène du temps, l’écrivain Louis-Ferdinand Céline que certains critiques français s’obstinent à considérer comme « le plus grand écrivain français » du XXème siècle pour son maniement éreintant de la langue. Soit dit en passant, Céline a laissé une manière de roman incluant son séjour à Sigmaringen, et étant donné le caractère pour le moins singulier et baroque – et très ridicule – de l’expérience, j’aurais souhaité qu’à sa place eût été présent un écrivain peut-être tout aussi fasciste, mais écrivant de façon plus intelligible tout en ayant son esprit corrosif). En expliquant son état d’esprit, Mazière décrit un contexte dans lequel l’hitlérisme ou le national-socialisme apparaissait véritablement comme une foi, comme une sorte d’énergie morale créatrice opposée à une énergie morale destructrice, le bolchévisme. Si l’on analyse le national-socialisme uniquement à travers l’Allemagne, à travers ses adhérents allemands, on ne capte pas vraiment cette dimension essentielle, car le tout paraît une sorte de nationalisme déjanté. Mazière décrit une sorte de peur, d’effroi face à ce qui semblait un raz de marée en provenance de l’Est et menaçant de balayer la civilisation européenne. Ce thème m’avait déjà frappé chez l’écrivain Alphonse de Châteaubriant, catholique germanophile qui prenait Hitler pour un messie, et il est vrai que lors des dernières convulsions du Reich, des gens comme Himmler ou Goebbels ne pouvaient pas comprendre que les puissances anglo-saxonnes n’acceptaient pas leurs offres de lutter en commun « contre le bolchévisme » (les dernières imprécations de Goebbels décrivent une Europe future dominée par le bolchévisme et au sein de laquelle les peuples asservis se rappelleraient avec une nostalgie amère et inutile des efforts héroïques du IIIème Reich allemand pour les sauver). Mazière pouvait expliquer son état d’esprit, et d’autant mieux qu’il s’en était complètement détaché à l’époque du film (1969).

On voit, par contraste, des anciens soldats allemands de la Wehrmacht, quadragénaires calmes et ouverts qui, à l’époque des faits comme on dit, n’étaient pas le moins du monde national-socialistes. Pour eux la guerre avait été de toute évidence un de ces engagements européens récurrents au cours desquels il fallait se battre pour sa « nation ». Eux aussi avaient quelque chose d’étonnant et presque d’émouvant du point de vue historien : ils exprimaient le nationalisme « à l’ancienne », qui a disparu de l’Europe actuelle comme une maladie honteuse, et pour qui la guerre était chose naturelle. Ils soutenaient tous d’eux que les Allemands se comportaient correctement en pays occupé et avaient l’air d’y croire (curieusement, Ophüls, dont le père était Max Ophüls, juif allemand ayant fui le nazisme, ne leur oppose pas les crimes de l’Holocauste). L’un d’entre eux portait encore ses décorations de l’époque du Reich et ne comprenait manifestement pas qu’on pût y voir un quelconque problème. Il fut brièvement posté en Alsace durant son occupation par les Allemands et, encore en 1969, soutenait que cette région était un fragment de la nation allemande. Tout le XIXème siècle obsédé de races et de nations, qui a soufflé en vents terribles à travers les désastres du XXème siècle, pour ne s’éteindre peut-être que justement, vers 1969.

Le film fut interdit à la télévision française jusqu’en 1981. En France, on le vit d’abord dans les salles de cinéma.

Je regrette qu’il n’y ait pas eu un film comme cela sur la colonisation vers 1985 (si l’on compte que 25 ans, c’est la bonne distance pour n’être ni comminatoire, ni lénifiant, mais simplement pertinent). A présent, c’est trop tard.

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