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pour une génération de normalité

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Les cultures et traditions, bien qu’elles soient souvent pathologiques et aient des aspects intolérables, nous paraissent nécessaires, car sans elles, chaque individu qui naît au monde se trouvera obligé de tout réinventer pour vivre, et ne pourra pas se reposer sur la mémoire et l’expérience des générations, qui nous dispensent de tant d’efforts personnels, et servent d’invisibles béquilles à nos mœurs, à nos imaginations, à nos goûts, même à notre intelligence. Je pense que c’est par cette raison que ceux qu’on appelle maintenant « homosexuels » ou « gays » souffrent toujours d’une condition tragique, et même de nos jours, dans les centres de cultures, en Occident, où l’oppression qui s’est de tout temps appesantie sur eux est devenue plus légère et parfois insensible. L’on a besoin de tradition dans tous les aspects de la vie, mais peut-être plus encore dans ces domaines de la vie – la vie intime – où les choses sont plus tacites, plus tues, faites et vécues plutôt qu’expliquées et enseignées. Les modèles, les héros, les martyrs, les éclaireurs, les exemples ordinaires et routiniers, tout manque. Aux Etats-Unis, il y a cet étrange débat dans la communauté noire américaine, où les Noirs reprochent aux gays de vouloir comparer les discriminations dont ils sont victimes à celles souffertes par eux du fait de la ségrégation. La violence du racisme et de la ségrégation est sans pareille dans l’histoire, que ce soit du point de vue mental ou dans ses conséquences matérielles et physiques. Ajoutée à celle de l’esclavage, ce fut une proscription de tout un peuple qui – dans sa durée et son intense cruauté – est effectivement sans précédent ni exemple. Mais elle aboutit à une lutte consciente et une tradition dans laquelle s’exprimèrent des artistes, des poètes, des musiciens, des philosophes, éduquant, guidant, exprimant, synthétisant l’expérience commune, et de cette façon fournissant aux individus ordinaires la force d’être, et, le jour venu, de répondre aux appels de la libération. Cela pouvait n’être pas toujours compris. Dans un essai sur Countée Cullen, Borges note qu’il y a, dans la littérature noire, une « inévitable contradiction » découlant du fait qu’alors que « le but de cette littérature est de démontrer l’insanité de tous les préjugés raciaux », « elle ne fait rien d’autre que répéter qu’elle est noire, autrement dit d’accentuer la différence qu’elle veut nier. » Cela est d’ailleurs assez curieux de la part de Borges, qui prisait la contribution des Juifs et des Irlandais aux traditions littéraires européennes et anglo-saxonnes précisément par la nuance d’étrangeté, d’excentricité, qui découlait de leur marginalité ethnique. Il est vrai que si cette étrangeté/excentricité découlait en partie des discriminations et du racisme dont étaient victimes Juifs et Irlandais,  jusqu’à l’épisode nazi (pour les Juifs), ces discriminations et ce racisme ne revêtaient pas l’aspect endémique et systématique de ce qui s’exerçait contre les Noirs aux Etats-Unis. Borges – un monsieur somme toute conservateur, à sensibilité politique plutôt de droite en dépit de son mépris pour les dictatures latino-américaines – ne pouvait pas vraiment apercevoir ces détails. S’il ne les voyait pas pour les Noirs, encore moins pouvait-il les voir pour les homosexuels, dont il résuma un jour l’existence à travers une injure pédante mais étonnamment grossière : dialectique fécale.

Si donc, en tout cas, les deux conditions ne sont pas vraiment comparables du point de vue de l’oppression, il n’en demeure pas moins que l’oppression existe (existait et continue d’exister) dans les deux cas, qu’elle est toujours insupportable, et qu’elle a eu des conséquences singulièrement désastreuses pour les homosexuels : celles d’individus sans tradition de vie intime, forcés de se découvrir, et de se découvrir criminels, et de s’accepter ainsi, sans comprendre pourquoi il en est ainsi. Le grand essayiste américain Joseph Epstein écrivait, en 1970 (1970 !) dans le très libéral et progressiste Harper’s Magazine (je traduis) : « Suivant mon expérience, on ne peut nulle part trouver d’acceptation privée de l’homosexualité, même chez les gens les plus ouverts d’esprit, les plus sophistiqués et les plus libérés. (…) Maudits sans cause évidente, affligés d’une maladie sans remède connu, ils représentent l’ultime affront à notre rationalité, preuve manifeste de notre impossibilité terminale à trouver jamais une explication raisonnable au grand dessein du monde. » Et, de façon curieusement ironique, étant donné le fait que les Noirs rejettent toute comparaison de leur condition souffrante à celle des homosexuels, Epstein ajoute que s’il s’avérait que l’un de ses fils était homosexuel, « je saurais qu’il serait condamné à un état permanent de négritude parmi les hommes, et que sa vie, quels que soient ses efforts pour s’adapter à sa condition, sera vécue comme une manifestation des douleurs de la terre. » (Le mot anglais utilisé est « niggerdom », l’état non pas de Noir, mais de nègre, c’est-à-dire de noir opprimé).

Et par rapport aux Juifs : 1970, c’était 25 ans après la libération des camps, et précisément, il faut lire ce qu’écrit Gregory Woods (A History of Gay Literature : The Male Tradition, 1998) à propos de cet épisode (je traduis) : « Après la « libération » des camps par les Alliés, les survivants porteurs du triangle rose – dénotant qu’ils avaient été emprisonnés en tant qu’homosexuels – furent traités comme des criminels de droit commun qui avaient mérité leur incarcération. Beaucoup d’entre eux furent transférés dans des prisons pour y subir leur peine… Le triangle rose fut exclu des mémoriaux de l’Holocauste… Les Nazis avaient introduit une version plus sévère de la législation anti-homosexuelle du Paragraphe 175 du code pénal allemand en 1935. A l’inverse des autres législations nazies, celle-ci ne fut pas annulée à la fin de la guerre. »

Un des plus grand contributeurs individuels à la victoire sur l’Allemagne nazie est certainement l’éminent mathématicien Alan Turing, découvreur ou inventeur des principes de l’informatique (« machine de Turing ») et brillant cryptographe. Turing déchiffra le système des indicateurs de navigation de la marine allemande et cassa son code secret de transmission de messages, travail essentiel à la protection des Iles britanniques. Je lisais ces détails avec attention, mais sans émotion, lorsque je découvris que les choses finirent néanmoins mal pour Turing. Il était homosexuel, et lorsque cela devint « public » après un incident en 1952, il fut arrêté et on lui proposa cette alternative : soit aller en prison, ou accepter la castration chimique à travers l’injection d’hormones femelles (œstrogène). Turing préféra la castration, devint impuissant et féminin, et mourut deux ans plus tard, apparemment par suicide au cyanure. (En septembre 2009, Gorbon Brown prononça des excuses au nom du gouvernement britannique).

Le problème des Noirs est l’inverse de celui des homosexuels: les Noirs ne peuvent pas cacher leur négritude, ils ne peuvent pas en faire un caractère privé et indécélable, et c’est ce qui les perd (et explique pourquoi les Noirs de teint clair, aux Etats-Unis, ont souvent cherché, aux jours de ségrégation à non pas passer pour Blancs, mais à devenir Blancs); les homosexuels en revanche sont à l’abri tant qu’ils ne deviennent pas publics — mais s’ils ne deviennent pas publics, s’ils gardent secrets leurs pratiques et leurs sentiments, ils ne peuvent fonder une tradition.

Et donc leurs héros, leurs martyrs, contrairement à ce qui se passe parmi les peuples et les nations, ne servent pas à créer une tradition pouvant soutenir les êtres ordinaires, du moins dans le monde moderne (qui croit qu’il représente un progrès par rapport aux époques anciennes !) C’est probablement ce qui rend les homosexuels soit inférieurs soit supérieurs à la condition normale, mais jamais égaux à elle. L’obligation de s’inventer une vie intime – au lieu de simplement la recevoir en héritage humain – est une tâche épuisante et une épreuve peut-être plus terrible que l’oppression extérieure. On peut y succomber, devenir lâche, hypocrite, dissimulé, excessif dans la quête d’un plaisir qui ne peut être que volé, etc., prêtant ainsi le flanc à toutes les caricatures ; ou alors on se construit une personnalité d’exception en se trouvant contraint d’utiliser au maximum des facultés qui, généralement, sont en repos ou en usage modéré chez la plupart des gens – comme ces muscles que les sportifs développent et qui restent amorphes chez l’homme de bureau. Mais c’est généralement un mélange des deux états. Peut-être cela va-t-il changer, au fur et à mesure que la tolérance grandit et devient de l’acceptation. Les territoires de mort et de damnation n’ont évidemment pas disparu, mais ceux de vie et de bénédiction s’étendent, à travers le monde, et sur la surface des sociétés – lentement, bien lentement, car la Bêtise est une des plus puissantes facultés des êtres humains en groupe, mais assez sûrement. Peut-être aurons-nous des surprises dans nos vies, si nous vivons encore seulement deux ou trois décennies. Un homosexuel né en 1930 et encore vivant en a sûrement eu plus que son content – et une génération de normalité suffit à commencer une tradition et à normaliser les individus. Nous n’en sommes cependant pas encore là, surtout en Afrique.

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