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à propos de la conférence de berlin

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Montré hier à mes étudiants un docu-fiction de Arte sur la Conférence de Berlin, 1885. C’est un événement historique important qui choque les Africains et leurs amis, mais qui m’intéresserait plutôt comme un remarquable progrès diplomatique, critiquable surtout pour sa futilité du point de vue africain (ou humain), mais non pas en lui-même. La Conférence de Berlin, c’est l’application, à l’Afrique, de la diplomatie traditionnelle des maisons souveraines européennes, mais en vue d’éviter les confrontations armées (entre Européens s’entend) et de procéder de manière ordonnée à des conquêtes. Cela ne s’était jamais vu, ni en Europe, ni dans la colonisation des pays orientaux et du Nouveau Monde. En Europe, les maisons souveraines se sont arrachées provinces et royaumes le plus souvent à travers des négociations vétilleuses et amères faisant suite à des guerres, à des invasions et à des usurpations. Tous les pays européens actuels se sont constitués de cette façon, littéralement à coup de haches. Les seules exceptions étaient les rattachements à travers des mariages entre maisons souveraines et, en France sous Napoléon III, le référendum réunissant Nice et la Savoie à la France. En Asie et en Amérique, les puissances européennes se sont livrées des guerres acharnées pour le contrôle des territoires. En dehors de Nice et la Savoie, les populations n’étaient jamais consultées, ni en Europe, ni à plus forte raison en Asie et en Amérique. La conférence de Berlin, dit-on, se déroula en l’absence de représentants des peuples africains. Cela me choque moins que l’absence de représentants africains aux conférences de paix de Versailles, car les conquérants (même putatifs, comme c’était souvent le cas à Berlin) ne s’embarrassent pas de l’avis des conquis ou des « à conquérir ». Aux divers traités qui, depuis le moyen-âge jusqu’en 1918, partagèrent les populations entre les rois et empereurs de l’Europe, les populations ne furent pas non plus consultées ou représentées, bien que, dans ces cas, la chose aurait été facilement praticable. Lorsque François 1er, prisonnier de Charles Quint, fut forcé de lui céder la Bourgogne sur le papier, les états de Bourgogne refusèrent de voir leur pays tomber dans l’escarcelle du « Saint Empereur », expression inédite et par la suite non répétée du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Diviser l’Afrique sans les Africains n’était donc qu’un fait de diplomatie traditionnelle, pour les Européens. Néanmoins, comme il appert dans le film (qui repose sur les minutes authentiques de la conférence), les conférenciers trouvaient le fait troublant, précisément parce qu’ils ne concevaient pas les Africains comme appartenant au cercle de la civilisation européenne. Bien qu’ils dérivaient de ce fait l’infériorité congénitale des Africains, ils y voyaient également la source d’une injustice dans leur procédé, bien que ce procédé, ils l’aient pourtant, de tout temps, appliqué à l’Europe elle-même. Ce trouble – trouble mineur, qui n’empêcha rien – est un intéressant précurseur du sentiment de l’illégitimité irrémédiable de la domination coloniale.

L’innovation de la conférence, ce fut de décider que la conquête de l’Afrique devait être un fruit de la coopération entre puissances européennes, ou en tout cas d’une régulation de la concurrence entre puissances européennes, évitant ainsi les guerres impérialistes, comme celles qui opposèrent longtemps l’Espagne, les Pays-Bas, l’Angleterre et la France. C’est comme si, aussi, une conférence avait pu régler la question, par exemple, de la succession d’Espagne ou de la succession d’Autriche, sans passer par les guerres qui menèrent aux règlements d’Utrecht et d’Aix-la-Chapelle. A maintes reprises, certains conférenciers – surtout, apparemment, les représentants de l’Empire allemand – ont opiné que l’Afrique était un objet de trop peu d’importance pour que les Européens s’étripent à son sujet. Il faut prendre ces propos avec des pincettes. Les Allemands, en particulier, avaient à l’époque peu d’intérêts à défendre en Afrique, et le chancelier Bismarck y voyait surtout un moyen de maintenir une certaine mésentente entre la France et la Grande-Bretagne. Et puis, en dépit du succès de la conférence, ces deux derniers pays en particulier faillirent à plusieurs reprises en venir aux mains à propos de clash survenant en Afrique. Ce qui, justement, fut un puissant motif de modération, c’était la crainte de la France de s’aliéner la Grande-Bretagne en vue de la construction d’un système d’alliance contre l’Allemagne. La conférence créa une entente basée sur des principes de droit, des règlementations et des routines, qui donnèrent finalement à la conquête de l’Afrique une certaine apparence de bon ordre, côté européen. C’était là son but principal. Il ne fut pas complètement atteint. Sur le terrain, les tensions étaient fréquentes. Mais ce qui est intéressant, c’est que pour les résorber ou les discuter, on faisait toujours des mises au point basées sur les principes de Berlin, bien qu’il n’y ait pas eu d’instance arbitrale pour juger des prétentions des uns et des autres. Le progrès de technique diplomatique n’avait pas atteint ce niveau. Mais surtout, la compétition coloniale ne pouvait être modérée que si les principales puissances engagées s’estimaient plus ou moins satisfaites. Or si tel était le cas de la Grande-Bretagne et de la France, l’Allemagne, tard-venue, s’estimait généralement « lésée », et les pétitions de principe de la conférence n’y pouvaient rien.

Du point de vue africain, ce qui me semble devoir frapper les bons esprits, c’est plutôt la futilité de toute l’affaire. La manière de voir la plus dommageable n’était pas celle qui assura la non-représentation des Africains, mais celle qui, dans un esprit de générosité et de complaisance, voulut les « associer » à la civilisation – sans adjectif. Même s’ils n’invitaient pas les provinces annexées à présenter leur point de vue, les négociateurs des traités intra-européens ne concevaient pas qu’il fallait traiter les nouvelles conquêtes avec condescendance et paternalisme, sans même parler de l’atmosphère gorgée de racisme du colonialisme européen. Ce faisant, la conférence indiquait, de façon d’ailleurs tout à fait explicite, que les conquêtes accomplies ou envisagées étaient de fait un service rendu aux Africains, et quelque chose dont ils devaient être reconnaissants et appréciatifs. Cette manière de voir, exprimée de façon feutrée ou ampoulée sous les lambris de la résidence officielle du chancelier Bismarck, 76 Wilhelmstrasse, se traduisit de manière bien souvent plus tragique ou désastreuse dans la réalité coloniale. Ce qui glace dans la conférence, c’est sa vision des choses à faire en Afrique, et particulièrement des choses présentées comme belles et bonnes. Et c’est cette vision aussi, en réalité, qui justifiait l’absence d’Africains à la conférence, car ils étaient considérés comme des êtres à guider et élever, non comme des êtres assez élevés en eux-mêmes pour s’asseoir à la table de la « haute assemblée ».

N’est-ce pas d’ailleurs ce qui survit de l’esprit de cette conférence ? Comme je l’ai fait remarquer aux étudiants, les programmes d’ajustement structurel, que leurs défenseurs pensaient devoir sauver les économies africaines de la corruption des Africains, furent préparés dans des bureaux de Washington en dehors des Africains et sans souci de leur opinion. Par cette seule raison, ces programmes étaient dépourvus de sagesse pratique et devaient nécessairement échouer. Mais cette innovation négative de la conférence de Berlin fut ensuite étendue à d’autres peuples et à leurs problèmes, et elle a posé un modèle de coordination pour l’impérialisme occidental, qui s’est abondamment exercé depuis 1885 jusqu’à ce jour, et qui a fini par avoir des manifestations en Europe même.

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