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Le moi explorateur

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La vie en nous, c’est « moi », « je », c’est un mot tâchant de recouvrir une idée. Cette idée du moi est cependant trompeuse, parce qu’elle implique une incarnation intégrale de notre vie, ou même plutôt, parce qu’elle est implique que nous sommes en vie, alors qu’il serait plus exact de dire qu’il y a de la vie en nous – vie, qui un jour, nous quittera, ou comme dit fort bien l’anglais « will run out », s’épuisera en nous. Proust parle de la mort comme d’une visiteuse, une inconnue qui soudain nous habite, prépare le terrain, l’occupe peu à peu, que le mourant parfois oublie, jusqu’à ce qu’il entende soudain un bruit intérieur qui prouve son existence. Peut-être a-t-il raison de décrire les choses de cette façon, puisqu’il semble retranscrire son expérience personnelle de la conscience de mourir. Mais j’ai tendance à supposer la mort comme une défection de la vie, un retrait, une désaffectation de toutes choses – non pas une présence nouvelle, donc, mais une absence nouvelle, l’étiolement du moi. Le moi est une idée expérimentale, il traduit la somme de nos habitudes, quelques unes de nos déterminations de caractère (qui, peut-être, viennent d’ailleurs de certains de nos ancêtres), des souvenirs intermittents et transfigurés. Et ainsi, il n’est même pas une unité. C’est plutôt une exploration, constituée en grande partie par des mots – d’où l’importance, pour nous, du langage, de la communication verbale, des notions, dogmes et principes dits et écrits. Le moi ignore de fait ce qui n’est pas dans la langue, ou pense mal ce qui est mal éclairé par la langue. La vie en nous est un flux d’impressions, de notions, de sentiments, de perceptions, et le moi les explore comme un pêcheur jetant son filet dans l’eau du fleuve, pour ramener, sous ses yeux, ses trouvailles – sous forme de mots. Comme souvent, l’explorateur croit tout savoir de ce qu’il explore, au point de succomber à l’illusion d’incarner ce qu’il explore. Mais il ne l’est pas, car ce qu’il explore, ce n’est pas lui-même, c’est l’humanité. Et étant donné sa méthode obligée – l’usage des mots – l’activité la plus importante des hommes, et celle qui leur est la plus universelle, c’est celle que les langues modernes de l’Europe appellent « littérature », qui n’a pas toujours de nom partout et par tous les temps, qui pourrait peut-être être mieux nommée, et qui, véritablement, est la religion de l’humanité.

Dans son Journal, Thomas Mann le dit fort bien, ainsi : « On a appelé ma Montagne magique un roman d’éducation, mais comme le problème humain, l’énigme de l’homme, se situe à son centre, je ne suis pas loin de l’appeler un livre religieux… » (1931).

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Une réponse "

  1. La Vie humaine individuelle en tant que « moi » et collective en tant que « nous » est le parcours vécu et éphémère d’une illusion: l’illusion de croire que nous existons en tant que « moi » ou « nous ».
    Tout est Vide, seul le Non-être est entier…

    Réponse

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