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méandres d’un vieux journal et d’une vieille chronique

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A propos du livre de Boyce et de sa thèse de la francophobie anglaise – peut-être pourrait-elle être nuancée non pas en la rejetant totalement, comme le firent certains de ses critiques, mais en montrant qu’il y avait un courant inverse, la francophilie anglaise sans doute minoritaire, mais dont j’ai souvent fait l’observation au niveau intellectuel (et peut-être existe-t-il moins ou pas du tout au niveau politique). J’y repense en lisant cette entrée de mon journal au 23 mai 1994, en particulier parce qu’ici, la francophilie s’accompagne de la germanophobie, et de plus chez quelqu’un dont les tendances impérialistes connues aurait dû le positionner dans le camp francophobe, rivalité coloniale oblige – Rudyard Kipling. Voici l’entrée :

« Lu Souvenirs of France de Kipling. Francophilie délibérée et excessive. Kipling déteste les Etats-Unis, l’Irlande, Sion, les Boers et par dessus tout l’Allemagne. Il aime exclusivement l’Angleterre et la France, dont il parle comme si elles avaient été un même pays circonstanciellement divisé, un peu le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, en tant que démembrements ou dérives de l’Angleterre, est persuadé de l’inutilité de chercher à comprendre l’Asie et reste profondément indifférent au reste de la terre. Tout cela ne va pas sans une extrême simplesse.

Mais il a des intuitions stimulantes. Dans un discours prononcé au banquet de la Sorbonne (novembre 1921), A Thesis, il dit : « Plus que par toute autre manifestation, c’est par les contes populaires qu’elles narrent à leurs enfants que les nations du monde trahissent de façon intime et précise leurs idéaux et leurs caractéristiques essentielles. Devant une assemblée, l’homme use du mensonge requis par l’occasion, mais devant son âtre, au milieu de sa famille, il révèle inconsciemment la vérité absolue de ses désirs et de ses peurs. Les contes folkloriques d’un peuple ne mentent jamais. » Seulement, à partir de là, il tire des conclusions exorbitantes sur l’exquisité de la civilisation « françanglaise » et la barbarie de la « Teutonnie ».  C’est vite oublier que l’Allemagne est le pays des frères Grimm et du Knaben Wunderhorn, ainsi que du Taugenichts d’Eichendorff, que le Danemark, qui est une « contrée du Nord » (car c’est le Nord tout entier que Kipling honni, le Nord germanique s’entend), a produit le très humain monsieur Andersen… La meilleure réponse qu’on puisse faire à Kipling, c’est cependant Adalbert de Chamisso, né français, devenu allemand sous le nom Adelbert von Chamisso, et auteur, en langue allemande, du conte (il est vrai non folklorique) le plus constamment poignant que j’aie jamais lu, L’Etrange histoire de Peter Schlemil. C’est un exemple important, si l’on considère qu’une telle œuvre n’aurait jamais pu être produite par Adalbert de Chamisso, c’est un don de l’Allemagne. Il suffit de comparer avec un conte un peu similaire de Balzac, Peau de chagrin. Ce dernier est âcre et triste, le Peter Schlemil est un beurre d’humanité. »

Je vois aussi, dans ce journal, qu’à l’époque j’écrivais un essai sur l’islamisme, que je comparais au sadisme, mais à un « sadisme impur ». Si je reconstruis l’argument, il revenait à ceci : Le sadisme est une théorie pure sur la manière dont les corps devaient se comporter pour faire correspondre la raison et la nature. Il s’agit d’une théorie pure, rejetant l’expérience et les sentiments, et l’essence du sadisme est l’application d’une vision du monde personnelle au corps d’autrui, quitte à détruire ce corps, ou à le torturer. La destruction et la torture se font chez Sade à travers le sexe, et dans l’islamisme à travers la loi (sharia), mais l’important est la structure de domination de la théorie sur les corps. Je ne sais plus pourquoi j’ajoutais l’adjectif « impur », mais apparemment, je postulais que l’islamisme ajoute des ingrédients qui dénaturent la structure de domination, la rendent « impure » (peut-être est-ce l’idée, absente du sadisme, que l’objectif de la domination est une forme de bien transcendantal, avec l’incorporation de Dieu et des fins dernières à la théorie).

Au vrai, je parlais du salafisme : à l’époque je me référais à Ibn Taymiyya, qui est un peu le maître à penser du salafisme, mais je ne connaissais pas le terme «salafisme », je crois. Salafisme, sadisme… L’allitération est intéressante. Mais le procédé choque la vision islamique traditionnelle, très façonnée par le soufisme (en tout cas en Afrique), qui veut qu’il n’y ait pas d’imposition en religion, car l’imposition viole la nature même de la foi islamique, qui est obéissance. L’obéissance est le choix libre de se soumettre, par opposition à un choix forcé qui n’attache pas la volonté et ne crée pas la foi.

Dans les Chroniques du Soudan (Tarikh es-Soudan) de Sadi, on lit, sur l’origine de la dynastie des Dia (première dynastie de Gao) : « Zâ-Al-Ayaman demeura à Koukiya [Gao, selon le traducteur Houdas]. Il s’aperçut que les populations au milieu desquelles il vivait étaient païennes et n’adoraient que des idoles. Le démon se manifestait à eux sous la forme d’un poisson qui, un anneau dans le nez, apparaissait au-dessus des eaux du Fleuve à certaines époques déterminées. A ce moment, tout le peuple se rendait en foule près de l’animal pour l’adorer ; celui-ci formulait ses ordres et ses prohibitions, puis on se dispersait ; tous exécutaient ce qui leur avait été enjoint de faire et s’abstenaient de ce qui leur avait été interdit.

» Ayant assisté à cette cérémonie et s’étant aperçu que ces gens étaient manifestement dans une fausse voie, Zâ-Al-Ayaman conçut le projet de tuer ce poisson et mit son dessein à exécution. Un jour que l’animal faisait son apparition il lui lança un harpon et le tua grâce à l’aide de Dieu. Aussitôt le peuple prêta serment d’obéissance à Zâ-Al-Ayaman et en fit son roi. On prétend que ce prince était musulman et l’on en donne pour raison l’acte qui vient d’être rapporté ; on a dit également que ses successeurs abjurèrent leur foi. »

Que veut dire ceci ? Sadi, qui était musulman, et dont le livre est une histoire musulmane des Songhay (quoique la couleur verte de l’Islam y soit plus pâle et diluée que dans le Tarikh el-Fettach de son collègue Mahmoud Kati, et Sadi a quelque chose de Froissart qui transparaît sous ce qu’il a de Bede) voudrait que l’Etat y ait été fondé là par un yéménite. La plupart des interprètes universitaires supposent que cette tradition indiquerait que l’Etat de Gao fut fondé par des Berbères, et que le caractère yéménite de Zâ-A-Ayaman ne serait qu’un codage pour dire qu’il était de « race blanche ». Houdas déduit de passages ultérieurs du livre que ce Zâ-Al-Ayaman était en réalité noir, mais tenant à la provenance yéménite, postule qu’il s’agirait d’un esclave noir fugitif. La thèse la plus évidente n’est jamais évoquée par les glosateurs : Sadi était un auteur musulman, écrivant une histoire islamique des Songhay, et il ne va pas rapporter les traditions et récits de fondation des Songhay tels qu’elles existaient avant l’islamisation de l’Etat, car il n’avait pas les scrupules théoriques et méthodologiques d’un historien de 2012. Comme tous les livres ont été écrits par des musulmans, nous ne saurons jamais quelle était la tradition non musulmane, mais on peut être assuré qu’elle n’évoquait nul yéménite, noir ou blanc, car il est de toute façon peu probable que les conservateurs de cette tradition ait même eu vent de l’existence du Yémen. Mais cette vérité transparaît sous le récit de Sadi : le Souverain transcendantal des Songhay n’était pas le Dieu de l’Islam, mais une divinité autochtone, fluviale (la description ridicule du poisson est évidemment une pique musulmane) ; une révolution islamique aurait été tentée, mais en fait, Sadi n’en est pas tout à fait sûr, et c’est une mesure de son honnêteté intellectuelle qu’il ait écrit : « On prétend que ce prince était musulman… », honnêteté peut-être forcée par le fait qu’il fallait bien reconnaître que ses successeurs, quant à eux, n’étaient certainement pas musulmans. Mais s’ils ne l’étaient pas, cela implique que le « poisson », « l’idole » ne mourut pas du coup qui lui fut porté, ou ressuscita, ou fut remplacé par un de ses parents. En fait, cette histoire me paraît une métaphore exacte du fait que ce n’est pas en détruisant les symboles de la croyance des gens qu’on change la croyance des gens. Le peuple prêta serment d’obéissance au serviteur prétendu de Dieu, mais il n’obéit pas à Dieu, en tout cas pas à ce Dieu là.

Le sadisme (ou salafisme) est une méthode de domination, non de conversion.

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  1. IRKOY demande en songe à BORO BIBI, l’africain: qu’as tu fait de la vie et de l’intelligence que je t’ai données?
    le nègre répond: je t’ai adoré dans les temples, églises et mosquées.
    IRKOY, surpris,lui dit: Et qui t’a dit que je suis dans ces endrois?
    BORO BIBI répond: ce sont les blancs et les arabes.
    IRKOY, de plus en plus surpris, lui dit encore: mais, tu es tout noir et tu me parles de blancs et d’arabes. Qu’as tu à voir avec eux pour aller dans leurs églises et mosquées? n’es tu pas aussi intelligent qu’eux pour avoir tes propres croyances et m’adorer à ta façon?
    BORO BIBI dit à IRKOY: ils ont traversé les mers et les océans, les terres et les déserts pour venir me coloniser par la force et ils ont dit pleins de choses auxquelles j’ai fini par croire. les uns ont parlé de Jésus, l’enfant né d’une vierge appelée Marie, qu’ils appellent le seigneur, le sauveur qui a accepté de mourir sur une croix et qui est monté au ciel en emportant tous les péchés de tous les hommes et tous les dimanches,dans les églises, ils me donnent sa chair à manger et son sang à boire. les autres ont parlé de Mohamed, le prophète de l’Islam, à qui TU as donné les versets du coran par l’intérmediaire de ALMALAIKA JIBRILLA et qui veut que, du matin à la nuit, j’aille prier dans les mosquées. Je me suis retrouvé pris entre ces deux envahisseurs, brandissant d’une main le fusil ou le glaive et de l’autre Ta Parole; n’ayant pas bénéficié moi même de la révelation de Ta Parole, ils avaient deux arguments pour me convaincre et j’ai été obligé de me convertir. Mais je continue à me demander quand viendra le prophète noir pour nous BORO BIBI, car je me dis que si les blancs ont eu leur prophète et leur religion, que les arabes ont eu leur prophète et leur religion, il faut bien que les BORO BIBI aient leur prophète et leur religion.
    IRKOY, songeur, disparut du rêve de BORO BIBI qui se réveilla, pensa à ce rêve et décida de ne plus aller ni à l’église, ni à la mosquée.
    Ceci est un acte fondateur. Il faut que l’Afrique renaisse. Il faut que l’homme noir et ses croyances et traditions renaissent. Le développement de l’Afrique est à ce prix.

    Réponse
  2. Tristement vrai. Ces choses m’ont poussé à remettre en chantier un projet de roman historique qui dramatise le conflit entre Islam et religion des Noirs au Songhay au XVIe siècle. Je lui donne la forme d’un ouvrage écrit par un contemporain non-musulman des auteurs du Tarikh es-Soudan et du Tarikh el-Fettach. Voici un extrait de l’introduction:

    « Bien d’êtres ont peuplé le monde avant notre race, des géants qui vivaient des centaines et même des milliers d’années et dont les tombes étaient des montagnes ; les torou que nous invoquons pour de grandes choses comme pour des petites ; les atakourma, éleveurs d’antilope, mangeurs de souchet, et qui, toujours, sont sous un soleil plus vieux d’un an que le nôtre ; et les nombreux genres d’animaux. Seules les races des hommes et les familles illustres ou obscures qui tissent leur histoire emplissent le monde, ce qui se voit surtout par les guerres qu’elles se livrent à travers les âges pour la domination. La gloire de prendre et de donner revient à qui domine, et cette gloire est d’autant plus éclatante qu’elle s’étend sur une plus grande multitude, et sur des terres moins semblables les unes aux autres. Car alors il devient possible de prendre du mil à ceux qui ont trop de mil pour donner à ceux qui ont trop de lait mais point assez de mil, et prendre ainsi du lait à ceux qui en ont trop, pour en donner à ceux qui ont trop de mil mais point assez de lait. Prendre et donner ainsi est la seule manière de préparer la bouillie de mil et de lait qui pourra nourrir les multitudes, et ainsi fonder toute domination sur cette chose que les musulmans appellent « justice », et que nous autres Songhay appelons « héritage ». Si les hommes n’avaient été si nombreux, et par suite si divisés, établir leur héritage n’aurait pas requis qu’il faille d’abord établir une domination. Il n’aurait pas alors fallu que le fils tue le père, le frère le frère, que les armées se répandent dans les vallées fertiles pour y créer un désert de mort, que les familles tombent dans une servitude amère et qu’une suite sans fin de malheurs ruinent tant de personnes qui ne recherchaient que la paix, la joie et la bonne volonté de ceux qui partagent leurs jours. Mais il n’en est pas ainsi, et il nous revient, à nous qui savons dire les choses et répéter les mots, de montrer la trame de ces dominations dans nos livres. Illiassou Sikia, Doulla Imam, Amadou Baba, Mamar Kati et bien d’autres ont raconté l’histoire de la domination et de l’héritage des musulmans parmi les hommes du fleuve et des villes ; nous, gens qui vivons dans l’honnête compagnie des hippopotames , nous désirons raconter celle de la domination et de l’héritage des hommes du fleuve, qu’on les appelle Songhay ou qu’on les désigne par leurs autres noms. »

    Réponse

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