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Hong lou meng

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Chaque fois que je lis une œuvre littéraire en particulier issue des cultures d’Extrême Orient (Japon, Chine), je me rends compte à quel point mon jugement sur la littérature est façonné par la culture occidentale, et à quel point aussi (du coup) il est excessivement biaisé. Du point de vue occidental, la culture littéraire se présente en deux grandes époques liées et cohérentes : la première est l’Antiquité, et la culture littéraire s’exprime uniquement en grec et en latin. Cette époque-là commence avec Homère et finit avec des gens comme Boèce et Sidoine Apollinaire (ce qui, peut-être, n’est pas être juste pour les écrivains byzantins ou encore la littérature latinophone de l’Europe post-romaine, qui dura jusqu’au XVIIIème siècle au moins, mais est totalement oubliée de nos jours) ; la seconde époque commence avec des textes plus ou moins anonymes comme Beowulf et La Chanson de Roland et continue de nos jours. Cette seconde culture littéraire s’exprime dans les langues modernes de l’Europe, dans leurs divers états historiques. Chacune de ces deux époques se développe à peu près de la même façon : c’est-à-dire que l’on passe d’une littérature mythographique et épique à une littérature de scène, de poésie personnelle et de récits (y compris historiques) puis à une littérature de philosophie et de roman. Les formes initiales (mythographie et épopée) disparaissent complètement au bout de quelques siècles, tandis que les formes intermédiaires sont transformées par les formes finales (dans le cas de l’épopée, il y a eu, dans chacune des deux périodes, des tentatives de les raviver à travers une culture tardive : ainsi des épopées alexandrines en grec ; ainsi des épopées d’Agrippa d’Aubigné, de Milton, de Voltaire, de Châteaubriand, de Pouchkine ; mais les réussites en ce genre de réinvention sont rares : pour des raisons qui mériteraient d’être examinées, seuls les Romains – Virgile, Lucain – y sont réellement parvenus à ma connaissance, bien qu’on doive reconnaître un large degré de réussite à Milton et peut-être d’Aubigné). Tout cela paraît logique : plus une culture se transforme à travers l’évolution économique et politique, plus ses manifestations deviennent complexe, relativistes, individualisées, etc. Et on conçoit que ce modèle occidental devrait s’appliquer à toutes les cultures littéraires du monde. Il s’applique en tout cas assez bien à la culture littéraire des Arabes, par exemple, vue de façon schématique. Mais j’ai comme l’impression qu’il ne s’applique pas du tout à celle des Japonais et des Chinois. Evidemment, je ne connais pas l’histoire littéraire du Japon et de la Chine, et je suppose qu’elle comprend des épopées et des mythographies à une certaine époque. Mais en général, les formes plus complexes et relativistes de l’expression littéraire semblent avoir toujours dominé ces littératures : poésie lyrique, roman, journal intime. A l’époque où les Français (disons, les futurs Français) imaginaient des héros de chevalerie dans une ambiance quelque peu primitive, Sei Shonagon écrivait un livre dont, en Occident, on ne trouverait l’équivalent possible que vers la fin du dix-neuvième siècle, avec des choses comme le Journal des Goncourt.

Mais que dire de ce livre extraordinaire que j’ai acheté à Nairobi il y a quelques mois, The Story of the Stone, de Cao Xueqin ? Son titre chinois est Hong lou meng, « un rêve dans des demeures rouges » (quoique, si on devait traduire le sens plutôt que la lettre, on dirait « un rêve dans des demeures dorées », car le rouge est en Chine ce que le jaune d’or est dans notre hémisphère, signe d’opulence et de gloire – un peu d’ailleurs comme ce fut le cas à Rome, où la pourpre drapait le marbre). La Pléiade l’a édité en français sous le titre Le Rêve dans le pavillon rouge, en deux volumes, et un commentateur, sur Amazon.fr, fait cette remarque qui résume assez bien la réaction première, générale et biaisée qu’on peut avoir face à cette œuvre: « Aussi bizarre que cela puisse paraître, le romancier est du XVIIIème siècle ». Cette réaction est occidentale : elle implique qu’on s’attendait plutôt à ce que tant de complexité et de profondeur (psychologique notamment) soit un produit du XXème ou du XXIème siècle, pointes extrêmes de la liberté littéraire en Europe. Le livre est souvent référé (y compris par les reviews en langue anglaise) à A la recherche du temps perdu. C’est qu’en Occident, l’évolution de la littérature elle-même est considérée comme une progression, en accord avec le modèle historique tantôt détaillé. Progression au sens presque scientifique, pré-kuhnien du terme : on passe d’un paradigme inférieur à un paradigme supérieur, ce qui signifie que le paradigme inférieur est abandonné, dépassé, démodé. Sans doute, les œuvres géniales produites sous un paradigme donné, par exemple les tragédies élisabéthaines, survivent au naufrage du paradigme et traversent le temps, portées par l’éternité des applaudissements. Mais on ne saurait en écrire de nos jours, comme l’explique George Steiner dans La Mort de la tragédie. Cette perspective est peut-être juste, mais si on la croit telle, on est forcement dérouté par le livre de Cao Xueqin, qui semble entremêler toutes les étapes bien distinctes de l’évolution littéraire. Oui, il aurait pu être écrit par Proust, mais aussi bien par Cervantès, par Lesage, par Apulée. Et de plus, on ne peut véritablement isoler ces possibilités au niveau de passages ou d’aspects du livre : le mixage de paradigmes est indistinct. Tout se passe comme si Cao Xueqin était un amalgame cohérent et insécable d’auteurs qui, en Occident, n’ont paru être possibles qu’en des siècles différents. Son livre paraît une impossibilité, mais, de fait, il existe.

Qu’est-ce que cela montre ?

Peut-être que la liberté littéraire n’existe pas, et que nous sommes, ici comme ailleurs, déterminés par notre histoire. Je suppose que Hong lou meng appartient à une histoire chinoise que je ne connais pas, et qu’il est l’aboutissement de certaines tendances de cette histoire, tout autant que le point de départ de nouvelles tendances. Mais le fait qu’il matérialise la possibilité de ce que, à partir d’Occident, l’on ne pouvait concevoir – un livre qui unirait Proust et Apulée – nous révèle que notre impuissance n’est pas un fait de nature humaine, mais d’histoire culturelle. La liberté viendrait alors d’une capacité réelle à se placer dans une diversité de cultures littéraires, ce qui n’est pas, malheureusement, une situation que l’on peut penser réaliser par purs effort et volonté. Les traditions qui nous lient à un mode culturel – qui nous ligotent même, pourrait-on dire – ne se laissent pas dissoudre si facilement, et il faut être aidé par les circonstances et le tempérament pour parvenir à s’écarter un peu. Mais surtout, il faut lire dans d’autres cultures, dans la passion et le travail.

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