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Que la richesse n’est pas une fatalité

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« La propriété c’est le vol », disait Proudhon, ce qui, sans autre explication paraît bien excessif. Mais il y a peu d’entre nous à qui la formule « La richesse c’est le vol » paraîtrait tout aussi excessive – tout au plus pensera-t-on que la phrase part sans doute d’un sentiment envieux et mesquin. Et précisément, à cet égard, le sens pur des mots – je veux dire : leur sens étymologique – nous dira : « Oui-da, et alors ? » « Riche », c’est un mot teutonique, c’est « Reich », « puissant » (francique « riki »). Probablement c’est une vérité anthropologique que partout, la richesse commença d’abord comme puissance. Mais ce qui est plus certain encore, c’est qu’elle n’est que cela. On est dit riche parce qu’on est puissant, et on ne peut être puissant sans être riche. On peut finasser pour trouver des exemples et des distinctions permettant d’affirmer que les deux concepts ne sont pas équivalents. Dans la réalité des jours ordinaires, ils sont équivalents. Et mesquin – c’est un de ces mots d’oïl qui sentent si fort le celte mâtiné de germain du vieux nord français. Meschin, mesquin.  Mais c’est un mot de plus antique ascendance que la langue d’oïl, qui parut un jour sous la forme mushkenu, vers le quatrième millénaire avant l’ère vulgaire, dans l’akkadien, un vernaculaire sémitique en usage entre Sippar et Lagash (ancienne Mésopotamie), soit entre Falloujah et Nassiriya (Irak moderne). Mushkenu, c’est celui qui se prosterne, qui se soumet, faible, obéissant, assujetti. En arabe, cela devint miskin – mot transmis, à travers l’Islam, aux parlers du Sahel – et aussi masjid, c’est-à-dire mosquée, le lieu où on se prosterne, où on se soumet. C’est le mot arabe aussi qui fut transmis aux langues européennes de la Méditerranée et donc à divers dialectes du sud de la France, avant de remonter vers le nord. Riche et pauvre, puissant et faible – c’est donc le faible qui dit, « la puissance – la richesse – c’est le vol », puisqu’en effet, le puissant lui en impose, le soumet, le gruge.

A-t-il raison ?

D’abord, il faut se rappeler que, vis-à-vis du riche, l’attitude la plus répandue du pauvre n’est ni l’envie, ni la révolte, mais l’admiration et la déférence. Ou peut-être quelque chose qui est le résultat presque irrésistible de ces deux sentiments, une forme d’inhibition qui l’amène à se soumettre, non pas physiquement, mais dans toute son attitude. Où a-t-on mieux montré cela qu’ici :

Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre; il dort peu et d’un sommeil fort léger; il est abstrait, rêveur, et il a avec de l’esprit l’air d’un stupide; il oublie de dire ce qu’il sait ou de parler d’événements qui lui sont connus; et, s’il le fait quelquefois, il s’en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle, il conte brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis; il court, il vole pour leur rendre de petits services. Il est complaisant, flatteur, empressé; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre; il marche les yeux baissés, et il n’ose les lever sur ceux qui passent. Il n’est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir; il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. Il n’occupe point de lieu, il ne tient point de place; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur les yeux pour n’être point vu; il se replie et se renferme dans son manteau; il n’y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve moyen de passer sans effort et de se couler sans être aperçu. Si on le prie de s’asseoir, il se met à peine sur le bord d’un siège; il parle bas dans la conversation, et il articule mal; libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère. Il n’ouvre la bouche que pour répondre; il tousse, il se mouche sous son chapeau; il crache presque sur soi, et il attend qu’il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c’est à l’insu de la compagnie: il n’en coûte à personne ni salut ni compliment. Il est pauvre.

(J. de La Bruyère).

Mais s’il est envieux et mesquin, le pauvre a-t-il le droit de l’être ? Ou peut-il s’empêcher de l’être, à moins d’un don de caractère et de tempérament ? Pourquoi bien de pauvres gens font-ils des petites voleries ? Des petites menteries ? Quelle revanche contre le sort, contre la vie, contre ceux qui, à leurs yeux, sont contents, satisfaits, francs, repus du nécessaire et du superflu, espèrent-ils ainsi gagner par une action qui les enferre de fait dans le vil de leur condition, et les pousse fatalement à faire adhérer à la misère matérielle une misère morale ? Et s’il y a des heures où les pauvres s’allient – ou peut-être s’ameutent – pour tirer les riches des sommets où ils sont juchés, brûler leurs palais, piller leurs biens, se rouler dans leur velours et leur soie, leur mesquinerie bien souvent est une forme de haine à l’égard d’autres pauvres, reflet de la rivalité sur un droit au bienfait du riche. Par exemple :

 

Elle n’aurait pourtant pas trouvé grand mal à ce que ma tante, qu’elle savait incurablement généreuse, se fût laissée aller à donner, si au moins ç’avait été à des riches. Peut-être pensait-elle que ceux-là, n’ayant pas besoin des cadeaux de ma tante, ne pouvaient être soupçonnés de l’aimer à cause d’eux. D’ailleurs offerts à des personnes d’une grande position de fortune, à Mme Sazerat, à M. Swann, à M. Legrandin, à Mme Goupil, à des personnes « de même rang » que ma tante et qui « allaient bien ensemble », ils lui apparaissaient comme faisant partie des usages de cette vie étrange et brillante des gens riches qui chassent, se donnent des bals, se font des visites et qu’elle admirait en souriant. Mais il n’en allait plus de même si les bénéficiaires étaient de ceux que Françoise appelait « des gens comme moi, des gens qui ne sont pas plus que moi » et qui étaient ceux qu’elle méprisait le plus, à moins qu’ils ne l’appelassent « Madame Françoise » et ne se considérassent comme étant « moins qu’elle ». Et quand elle vit que, malgré ses conseils, ma tante n’en faisait qu’à sa tête et jetait l’argent – Françoise le croyait du moins – pour des créatures indignes, elle commença à trouver bien petits les dons que ma tante lui faisait en comparaison des sommes imaginaires prodiguées à Eulalie. Il n’y avait pas, dans les environs de Combray, de ferme si conséquente que Françoise ne supposât qu’Eulalie eût pu facilement l’acheter, avec tout ce que lui rapporteraient ces visites. Il est vrai qu’Eulalie faisait la même estimation des richesses immenses et cachées de Françoise. Habituellement, quand Eulalie était partie, Françoise prophétisait sans bienveillance sur son compte. Elle la haïssait, mais elle la craignait et se croyait tenue, quand elle était là, à lui faire « bon visage ». Elle se rattrapait après son départ, sans la nommer jamais à vrai dire, mais en proférant des oracles sibyllins, des sentences d’un caractère général telles que celles de l’Ecclésiaste, mais dont l’application ne pouvait échapper à ma tante. Après avoir regardé par le coin du rideau si Eulalie avait refermé la porte : « Les personnes flatteuses savent se faire bien venir et ramasser les pépettes ; mais patience, le bon Dieu les punit toutes par un beau jour », disait-elle, avec le regard latéral et l’insinuation de Joas pensant exclusivement à Athalie quand il dit : « Le bonheur des méchants comme un torrent s’écoule. »

(M. Proust).

Ceci est un trait de nature humaine, et en lisant ce passage du Côté de chez Swann, j’ai revu et réentendu bien de scènes et de propos exposant crûment le manque de sympathie du pauvre pour le pauvre et le fait de le croire dissimulé et mauvais. L’apparence délabrée qui annonce les privations et la dureté de toutes choses n’impressionne pas l’autre pauvre, sans doute parce qu’il ne la voit pas comme quelque chose d’anormal, et elle n’annonce pour lui rien qui mérite une sollicitude spéciale. Il ne croira pas que la compassion qu’on pourra montrer pour quelqu’un d’évidemment éprouvé vienne du fait qu’on voit ses maux : il pensera que le malheureux a eu la finesse de manipuler le « bon monsieur » qui a la naïveté de se laisser prendre à ses airs. Cette espèce d’hostilité du pauvre pour le pauvre est bien la plus forte protection du riche, puisque dans l’état social, les riches sont toujours une petite fraction du monde, et ce n’est qu’en usant – sciemment ou par pure habitude – des divisions des pauvres qu’ils parviennent à garantir leur situation. Il en est ainsi, par exemple, du racisme ou de la xénophobie envers certaines catégories d’immigrés, dans certains pays : qu’il s’agisse des Mexicains aux Etats-Unis, des Noirs et Maghrébins en France, des Zimbabwéens en Afrique du Sud ou des Sahéliens en Côte d’Ivoire. Tant que, par exemple, les pauvres, aux Etats-Unis, sont occupés à chasser du Mexicain, ils ne songeront pas à ennuyer leurs oligarques, et en ce sens les Mexicains constituent un atout pour l’oligarchie américaine, à plus d’un titre (je veux dire, en plus du fait qu’ils fournissent une population de serfs exploitable à souhait). Le racisme et la xénophobie en question ne sont pas véritablement du racisme et de la xénophobie. Le racisme est un complexe de supériorité haineuse. Les théoriciens nazis étaient à la fois certains d’être supérieurs aux Juifs, et de devoir les haïr. Ils voyaient en leur groupe identitaire une race d’impitoyables seigneurs. Le Blanc pauvre, lui, ne peut raisonnablement se voir comme un seigneur : il est le rival jaloux de pauvres gens basanés, et son racisme relève du dépit, voire parfois d’un complexe d’infériorité maladif, bien plutôt que d’une conscience exaltée de sa valeur de race. L’électeur du Front National, c’est véritablement Françoise lorgnant Eulalie et songeant à la manière dont elle parasite le ménage pour lequel elle travaille, sans se poser de questions sur la manière dont ce ménage s’est établi, et sans songer qu’il s’est peut-être établi sur sa soumission et sa prosternation à elle. (Il est des moments, nous dit le narrateur, où Françoise se souvient qu’elle descend de ceux qui ont coupé la tête aux riches, souvenir purement français, et donc ne relevant pas du sentiment humain prédominant du pauvre face au riche).

Car – si on en revient à la pureté de l’étymologie – on peut peut-être finasser à propos de phrases comme, « il n’y a de riches que parce qu’il y a des pauvres », mais non « il n’y a des puissants que parce qu’il y a des faibles. » Il y a deux voies de parvenir à la richesse – en entendant par richesse non pas un mode de vie aisé, à l’abri de la faim et garantissant les nécessités, mais un mode de vie luxueux, beau, noble, encombré de superflu et de privilèges. La première voie est dynastique : c’est celle du labeur des familles décidées à élargir à chaque nouvelle génération le patrimoine, à pousser le nom à travers mille combinaisons procurées par les permanences de la loi et de la coutume, passant ainsi au fil des siècles de l’état de paysans grattant le sol à celui de petits ouvriers urbains, de petits marchands, de marchands de plus en plus prospères, de possédants, de grands possédants, et enfin de puissants. C’est le genre d’histoire qui arriva surtout dans certains pays européens à l’histoire sociale longue et continue, comme la France et l’Angleterre. C’est une telle poussée qui a fini par produire en France, au XVIIème siècle, la noblesse de robe, par exemple. De façon caractéristique, atteindre un certain degré de richesse doit équivaloir à devenir « reich » au sens teutonique, puissant, ou, comme disait le français du XVIIème siècle (ou les langues comme le songhay ou le haoussa aujourd’hui), « grand ». Tout cela ne tint pourtant qu’à des usages, à des lois. Ainsi :

Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos ancêtres ; mais n’est-ce pas par mille hasards que vos ancêtres les ont acquises et qu’ils les ont conservées ? Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelque loi naturelle que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous ? Cela n’est pas véritable. Cet ordre n’est fondé que sur la seule volonté des législateurs qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune n’est prise d’un droit naturel que vous avez sur ces choses. S’il leur avait plu d’ordonner que ces biens, après avoir été possédés par les pères durant leur vie, retourneraient à la république après leur mort, vous n’auriez aucun sujet de vous en plaindre.

(B. Pascal).

Grandeur d’héritage donc. Et puis l’autre voie, plus rapide, celle des conquérants, des capitaines de la fortune, des grands fauves capitalistes, des requins de la finance, des tyrans politiques, opérateurs d’immenses transferts immoraux, de grandes spoliations, de filouteries couvertes et autorisées par la loi, ou non parfois. Voici un dialogue entendu dans le soap opera anglais Downton Abbey (dont l’histoire se passe dans les années 1910-1920 – ma traduction) :

Violet, comtesse douairière de Grantham : Mais comment savons-nous que Carlisle est un bon parti pour elle ? Je veux dire, qui est-il ? Qui a jamais entendu parlé de lui avant la guerre ?

Lady Rosamund : Sir Richard [Carlisle] est puissant et riche, et il est bien en voie de paraître riche. Certes, il n’est pas tout à fait ce qu’on aurait voulu, mais Mary va bien vite polir ses angles.

Violet, comtesse douairière de Grantham : Tu en sais quelque chose.

 Lady Rosamund : Que veux-tu dire par là ? Marmaduke était un gentleman.

 Violet, comtesse douairière de Grantham : Marmaduke était le petit fils d’un petit fabricant.

 Lady Rosamund : Sa mère était la fille d’un baronet.

Violet, comtesse douairière de Grantham : Peut-être. Mais ils n’ont guère fait trembler les Plantagenêt.

 

Richard Carlisle était un nouveau riche, prêt à s’offrir la fille du comte de Grantham, Lady Mary, après s’être enrichi par des moyens souvent sinistres. Il était non seulement « riche et puissant », mais en voie de le paraître, c’est-à-dire de devenir un gentleman comme les Grantham, gens pour qui, comme les Grands auxquels s’adressait Pascal, la richesse et la puissance sont des choses naturelles, presque innées, des droits imprescriptibles de naissance. Mais pourquoi la richesse est à ce point désirable, du moins pour certains ? Si désirable qu’ils sont prêts à tout lui sacrifier ? Ce n’est pas à cause des jouissances qu’elle permet. La jouissance du confort et des protections nécessaires à la bonne santé et à un bonheur commun ne requièrent pas de l’opulence – même si tout peut être dit relatif. L’aisance commune d’un Occidental de classe moyenne est une vision de faste et de magnificence pour un villageois africain, mais elle permet en réalité à l’Occidental en question des jouissances normales dans sa société, équivalentes aux jouissances normales d’un villageois travailleur au niveau de civilisation matérielle atteint par la société villageoise en question. De plus, cette jouissance moyenne ne requiert pas la privation chez autrui. A vrai dire, une économie fonctionnant de la façon la mieux équilibrée possible, telle que pensée par les économistes dits néo-classiques (walrassiens) est une utopie dans laquelle nous appartiendrions tous à la classe moyenne – dans laquelle, donc, il n’y aurait qu’une seule classe, ou plutôt, plus de classes du tout. Ni riche, ni pauvre, tous plus ou moins égaux et plus ou moins à l’aise. (Il convient de se rappeler que, ironiquement, Léon Walras, le père le plus patenté de cette doctrine qui a abouti à l’orthodoxie libérale, était en fait un socialiste égalitariste). Il s’agit d’une économie de marché réelle, sans spéculateurs ni parasites, aux activités nombreuses et enrichissantes, produisant – et le mot « utopie » est tout à fait idoine – une société semblable à celle imaginée par Thomas More par contraste avec l’Angleterre de son époque où se bâtissait l’alliance des puissances du fer et celles de l’or.

La richesse, elle, a besoin de la pauvreté, parce que son but constant est non pas la jouissance, mais la puissance. Peut-être le but ultime est-il bien une forme de jouissance, mais l’homme qui a cent milliards, cent palais, dix mille serviteurs, peut-il réellement jouir de tout cela ? Effectivement :

L’homme a un terme de force et de grandeur fixé par la nature, et qu’il ne saurait passer. De quelque sens qu’il envisage, il trouve toutes ses facultés limitées. Sa vie est courte, ses ans sont comptés. Son estomac ne s’agrandit pas avec ses richesses ; ses passions ont beau s’accroître, ses plaisirs ont leur mesure ; son cœur est borné comme tout le reste et sa capacité de jouir est toujours la même. Il a beau s’élever en idée, il demeure toujours petit.

(J.-J. Rousseau).

La grandeur visée n’est donc pas – ne saurait être – une grandeur pour ainsi dire réelle, une grandeur divine, l’immortalité dans la jeunesse et la possession de facultés inconcevables. Il s’agit plutôt de la grandeur obtenue par le rapetissement d’autrui, par l’affaiblissement et la prosternation d’autrui, par la réduction d’autrui en instrument et en miroir de la grandeur. C’est une puissance abstraite, obtenue par la création d’une orbe imaginaire – quoique fondée sur des mécanismes tangibles et palpables – sur laquelle l’on glisse comme une étoile au firmament. Eclat faux, qui pâlit à mesure qu’on s’approche de son détenteur, mais qui éblouit de loin. Cette puissance même « a un terme de grandeur fixé par la nature », comme disait Rousseau, mais c’est une forme de royauté, et certains hommes voudront toujours devenir rois, nourrir leur puissance en volant celle des autres.

Un point moral intéressant, d’ailleurs, c’est la situation de ceux qui sont nés dans cette lumière sans l’avoir désiré. Depuis peu, j’accumule des matériaux pour essayer de comprendre le courant politique français dit « orléaniste », avec l’hypothèse que ce courant politique, comparable a celui des Whigs en Grande-Bretagne, n’a pu naître que parce qu’il correspondait à l’esprit de famille des descendants de Philippe d’Orléans, le frère de Louis XIV. Dans l’article en langue anglaise que j’ai ébauché sur le sujet, je commence avec l’hypothèse que Louis XIV est mort vers 1650, et que donc son frère – Philippe VII – est devenu roi : il n’y aurait pas eu de Versailles, et il y aurait eu une monarchie administrative marquée de l’esprit « Orléans », ouverte et libérale, plus en phase avec l’évolution sociale française, et il n’y aurait pas eu de révolution en 1789. Cette hypothèse repose entièrement sur l’existence d’un esprit politique Orléans. Ma méthode consiste, pour le moment, à étudier la vie de tous les ducs d’Orléans jusqu’à l’accession des Orléans au trône français en 1830 – mais depuis peu, j’ai commencé à regarder au-delà des ducs, et je suis tombé sur un cas que j’estime être une confirmation éclatante de mon hypothèse, Bathilde d’Orléans, duchesse de Bourbon. Elle mériterait que je lui consacre un billet. Née dans la famille la plus riche de France (et peut-être d’Europe), mariée suivant l’ordre dynastique au duc d’Enghien (qui devint, suivant les règles de sa famille, duc de Bourbon), Bathilde, « en vraie Orléans », cassa le moule, s’entoura de gens qui correspondaient à ses humeurs, devint sérieusement amoureuse de roturiers, donna ses biens à la Révolution (y compris le Palais de l’Elysée, dont elle fut la dernière habitante « Ancien régime »), et fut le dernier membre du clan Bourbon à quitter la France (expulsée, mais ni exilée ni guillotinée). Dans le volume 5 de la Biographie universelle ancienne et moderne de Michaud et Michaud, ouvrage pour le moins réactionnaire de 1843, on peut lire que ses écrits publics furent mis à l’index à Rome :

Les principes d’égalité politique qu’elle professa toujours s’y trouvent souvent développés dans sa onzième lettre, écrite au mois d’août 1800. Elle y demande « qu’il n’y ait de distinctions parmi les hommes que celles que doivent établir la vertu, l’esprit, les talents et l’instruction. » Elle veut que les « lois répriment les fortunes considérables ; qu’il soit honteux d’être riche, etc. » Elle se prononce contre la peine de mort, et demande que la convenance des cœurs décide seule des mariages, que tous les citoyens soient soldats, que tous les gouvernants soient choisis par le peuple, etc. Quant à la révolution, voici comme elle s’exprimait à la même époque : « Quelles qu’aient été les suites de la révolution, je ne blâmerai jamais le but qu’on s’était proposé, mais les moyens qu’on a employés (lettre 10). »

Je gagerai qu’il n’y a pas meilleure conclusion à ce billet : la richesse n’est pas une fatalité.

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