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« Inside Job » de C. Ferguson

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Terminé de visionner le docu de Charles Ferguson sur la crise financière de 2008, Inside Job. Je l’avais piqué sur Internet lors d’un court séjour aux USA, en une version sous-titrée en français. On en sort à la fois enragé, déprimé et effaré, surtout si l’on pense aux ramifications internationales qui n’ont été qu’effleurées par Ferguson (une ouverture sur la chute de la finance islandaise, une petite incise sur les travailleurs à bas salaire de la Chine, plusieurs séquences d’une interview avec Christine Lagarde, alors ministre des finances de la France et d’une autre avec Lee Hsien Loong, premier ministre de Singapour).

Hier, j’ai commencé, et puis arrêté la lecture d’un essai sur l’oligarchie britannique dans le London Review of Books. Le titre de l’essai (« Our Very Own Oligarchs ») m’avait fait croire qu’il allait s’agir d’une attaque en règle contre l’oligarchie britannique. En réalité, c’était un de ces exercices en auto-satisfaction dont les Anglais sont les maîtres absolus (comme ils sont aussi les maîtres absolus de l’auto-flagellation, il faut le reconnaître). L’auteur définit l’oligarchie de manière à en décrire la version pure à travers le régime russe sous Poutine, ce qui donne tout de suite des couleurs roses et pimpantes aux oligarques britanniques. Ensuite ces derniers nous sont présentés comme des oligarques par accident, qui, sincèrement, se seraient retrouvés dans cette posture fabuleuse sans l’avoir voulu et en se tordant les mains de contrition. Il ne s’agit pas (comme en Russie), écrit l’auteur, David Runciman, d’une lutte pour le pouvoir menée par des manipulateurs féroces. Je traduis : « C’est plutôt une sorte d’accident embarrassant. Ceux qui dirigent le show semblent tout aussi déconcertés que quiconque sur la manière dont on en est arrivé là. Ils n’ont pas voulu que les choses en arrivent là et voudraient bien qu’il en soit autrement. Seulement, ils ne savent pas quoi y faire. Il s’agit là, suivant le titre de Mount, d’une « oligarchie très britannique ». » (L’allusion renvoie au fait que les Anglais prétendent avoir acquis leur immense empire colonial par accident, et à travers une crise de somnambulisme historique : il n’y a qu’eux pour croire en cette fable grotesque). Je vois mal Margaret Thatcher en oligarque déconcertée et embarrassée. Elle et ses fidèles – qui sont restés mutatis mutandis au pouvoir à Londres, sous une forme Tory comme sous une forme travailliste, depuis 1991 – savaient très bien ce qu’ils faisaient. Mais ils le faisaient, contrairement à l’oligarchie russe, sous couvert de démocratie libérale. C’est d’ailleurs là l’argument principal de Runciman : puisque l’Angleterre est une démocratie libérale, son oligarchie ne peut pas vraiment être si méchante que ça.

Eh bien si, nous dit Charles Ferguson. Il est vrai que Ferguson parle des Etats-Unis, dont la Grande-Bretagne est aujourd’hui une version en mode mineure. Les requins britanniques ont moins de dents que ceux des Etats-Unis, peut-être : mais ils n’en restent pas moins des requins.

Que celui qui croyait ne jamais pouvoir comprendre la logique des innovations financières – titrisation, obligations adossées à des actifs, couvertures de défaillance, etc. – se détrompe. Après avoir regardé le premier segment du docu, la chose lui paraîtra beaucoup moins absconse. Le plus important, dans tous les cas, c’est que ces exploits d’ingénierie financière, sous prétexte d’étaler le risque, ont surtout servi à mettre en place un système d’arnaque massive complexe et fabuleusement rémunérateur pour ceux qui contrôlaient son fonctionnement – ou plutôt, son dysfonctionnement : à savoir les boss des grosses banques américaines, les boss de Wall Street, quelques agents politiques (comme Hank Paulson du Département du Trésor américain ou Ben Bernanke de la Réserve Fédérale), et les boss des facultés d’économie des universités les plus prestigieuses. J’use du mot « boss » à dessein à cause du parfum de crime en bandes organisées qui monte de façon persistante de toute l’affaire. Ce à quoi nous avons affaire ici, dans tous les cas, est une oligarchie bien plus vicieuse que l’oligarchie russe, puisque ses crimes sont plus délibérés et plus catastrophiques, son pouvoir plus étendu et moins saisissable, son action plus implacable et plus subversive – quoique cette subversion ne dérive d’aucune idéologie, mais de la poursuite folle du profit, caractéristique qui, précisément, en fait une oligarchie et non une aristocratie. Ces hommes – il s’agit surtout d’hommes – ont décidé de mener une vie extraordinairement rupine (plusieurs résidences palatiales, yachts, jets privés, collections d’œuvres d’art, et puis drogue et prostitution de luxe) conjuguée à l’exercice d’un pouvoir politique de derrière les rideaux, et cela nécessite le transfert de millions de revenus (salaires et retraites) vers leurs comptes en banque à travers des montages financiers dont certains finissent par détruire les firmes (banques) dont ils se sont servis pour parvenir à leurs fins. Par ailleurs, leur pouvoir politique de manipulateurs féroces est tel qu’après avoir détruit leur instrument de vampirisme, ils en sont récompensés par des « bonus » stratosphériques et des instruments encore plus mastoc.

Ceci paraît cynique et mélodramatique ? Oui, tant qu’on n’a pas vu le documentaire. Il y a là des détails qui ne mentent pas, et en particulier l’embarras, la confusion et la colère qui saisissent certains interviewés. Ferguson a une manière de les coincer qui m’a parfois amené à suspendre le visionnage pour me livrer à un accès de rire. Comme un reptile qui avance discrètement, doucement et attaque soudain par une question de pur bon sens appuyée sur quelques faits indiscutables. Les réactions diffèrent suivant le caractère de l’interviewé : l’un s’empêtre dans ses mots, bégaie, et décide qu’il ne peut répondre (Frederic Mishkin, gouverneur de la Réserve Fédérale de 2006 à 2008); un autre commence une réponse, sent qu’elle ne marchera pas et s’exclame, désespéré : « pouvez-vous arrêter cette caméra ? » (David McCormick, sous-secrétaire au Trésor de l’Administration Bush); un troisième se retrouve médusé de même façon, mais ne pense pas à demander l’arrêt de la caméra, si bien qu’il reste à répéter bêtement : « ammm, ammm, ammm » (John Campell, chef du département d’économie à Harvard); un quatrième contre-attaque, hautain, « ceci n’est pas un interrogatoire et je vous accorde maintenant trois minutes, après quoi, cette interview, que j’ai été assez bête pour vous accorder, est terminée. » (Glenn Hubbard, doyen de la Columbia Business School, conseiller économique principal de l’Administration Bush). Oh, et il y en a un autre qui se contente, rogomme, de dire qu’il n’a pas de commentaire, pas de réponse, etc (Martin Feldstein, professeur d’économie à Harvard, gourou de la dérègementation). Il s’agit là de personnes directement ou coupables ou responsables des manquements (litote) exposés par Ferguson.

Le documentaire se présente comme un livre en cinq chapitres, et un interviewé du dernier chapitre, « Responsabilités », déclare, dégoûté, qu’un grand nombre des personnalités concernées devraient depuis longtemps être en prison. Pour Runciman, la preuve que les démocraties libérales n’ont pas vraiment d’oligarchie, c’est que personne n’est mis en prison, comme en Russie (il part de la proposition curieuse que l’oligarchie est un système dans lequel un lot d’oligarques arrive aux commandes en mettant le lot précédent en prison : proposition faite non pas pour refléter la vérité, mais pour coller au cas russe, où du reste un tel événement n’est arrivé qu’une seule fois, et pour des raisons qui n’ont pas nécessairement à voir avec la nature de l’oligarchie). En réalité, le fait que personne n’est mis en prison est justement la preuve de l’existence de l’oligarchie. A côté de Fuld de Merryl Lynch – l’homme insubmersible à l’ascenseur privé et préprogrammé – Mikhail Khodorkovski est un garçon de messe.

Ce qui manque dans le docu de Ferguson c’est une explication de « comment on en est arrivé là », comme dit Runciman. Sa version de l’histoire montre bien que les oligarques américains ne le sont certainement pas par accident : ils savent ce qu’ils font, ils coordonnent leurs opérations, planifient, anticipent, agissent… Mais ils n’ont pas toujours été là. Ce dont Ferguson parle est un phénomène qui remonte tout au plus aux années 90, un résultat de l’ère Reagan – quoique même le banquier central de Reagan qui a ouvert la porte à cette nuée de vautours, Paul Volcker, est authentiquement surpris de leur malfaisance. (Détail pittoresque et peut-être pas mineur: un interviewé explique que la complexité mathématique des innovations financières venait du fait qu’avec la fin de la Guerre Froide, un grand nombre de génies mathématiques investis dans le monde de la défense s’étaient retrouvés pour ainsi dire « démobilisés » et ont découvert qu’ils pouvaient se refaire dans le monde de la finance : les changements tiennent aussi à ce genre de choses). Cela met un bémol à la conclusion de son documentaire. La dernière image est un plan de la Statue de la Liberté, illustrée d’un commentaire qui appelle en quelque sorte les masses américaines à se soulever contre les corrupteurs de leur démocratie. Mais s’il n’y a pas une explication des causes originales, il ne peut y avoir une prescription des solutions appropriées. On devine certes que le mal vint de la dérèglementation, qui transforma le monde financier en une espèce de Pays des Merveilles où tout semblait possible – sauf que c’était un Pays des Merveilles en toc, construit par des Law qui auraient lu Machiavel. Il faut ramener la réalité des choses, de la vie et du sens dans le monde financier, notamment à travers une nouvelle génération de règlementations. Mais comment cela pourrait-il être possible ? La première génération de règlementations, celle du New Deal (qui a duré jusqu’à la stagflation et jusqu’aux années Volcker-Reagan) a été le résultat de la crise de 1929. Mais la crise de 2008 n’a manifestement pas eu de résultat similaire. Obama – qu’on a brièvement comparé à FDR à une époque – a bien promis de règlementer, mais une fois au pouvoir (essentiellement d’ailleurs grâce au financement de Wall Street) ses promesses se sont dégonflées avec un pshhiiit pitoyable. Aujourd’hui qu’il semble résolu à utiliser sa dernière cartouche contre Wall Street, ce dernier se déporte derrière Mitt Romney et pourrait bien empêcher la réélection d’Obama. Le problème, voyez-vous, c’est que Wall Street aussi a tiré les leçons du coup de gourdin des années 30. Le gouvernement a peut-être remporté le premier round, avec le New Deal, mais cette fois-ci, ils sont prêts et feront tout pour remporter le second round : si tout marche suivant leurs plans, il n’y aura pas de second FDR.

Selon certains, la crise de la dette publique en Europe résulte (au moins en partie) des machinations de l’oligarchie financière anglo-saxonne. Je n’en serai pas surpris, et pas seulement parce que, comme le dit l’adage tout indiqué en l’occurrence, on ne prête qu’aux riches.

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