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Le « deep shit » malien

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Le Mali se dissout apparemment dans une forme de bêtise politique sans précédent dans l’histoire, y compris celle, pourtant bien riche en la matière, de l’Afrique contemporaine : une partition par indifférence. Ce serait une première. La désintégration territoriale de 90 % des pays africains postcoloniaux n’aurait pas surpris la plupart des observateurs depuis 1960 jusqu’à nos jours – et ce qui surprend le plus, au vu des données et critères les plus évidents, c’est le fait que si peu de pays sub-sahariens  soient tombés en quenouille. Cela n’est pas arrivé, dans la plupart des cas, parce que les dirigeants se sont battus pour que ça n’arrive pas. Dans les rares cas où une partition est survenue en Afrique – étant donné que la séparation à l’amiable de la Tchéquie et de la Slovaquie est un sommet de bonnes manières qu’il n’est pas donné à tout un chacun de cultiver – ce fut au bout d’une guerre longue et meurtrière, comme en Ethiopie ou plus récemment au Soudan. Bien plus de guerres longues et meurtrières se sont conclues sans partition. Il fut un temps où l’on était justifié à s’attendre à lire dans le journal du matin que le Congo-ex-Zaïre s’était nuitamment fracturé en quatre ou cinq pays différent. Pourtant, en dépit des menées du teigneux Rwanda, même ce Congo à l’Etat vaporeux a conservé une mainmise squelettique mais réelle sur un territoire gigantesque, compliqué et appât à pirates ; et la Somalie, dépourvue de dirigeants, sans Etat, reste un vivace fantôme de pays duquel ne parvient pas à se détacher le Somaliland qui paraît en avoir toutes les raisons et tous les droits. Le Mali est donc une exception bien étrange. Certes, il n’a manifestement pas d’armée digne de ce nom, mais il a tout de même une organisation militaire qu’on pouvait retaper et remettre en état de marche ; il a une organisation étatique – des administrations de service public national et local, des élus – relativement fonctionnelle ; la population générale lui faisait allégeance de Taoudéni à Sikasso ; il fait partie d’une organisation régionale disposée à le soutenir et à le secourir, suivant les accommodements qui lui conviendraient ; les insurgés qui l’ont attaqué étaient divisés. S’il y a donc un problème de partition qui aurait dû être réglé rapidement et sans complication, c’est bien celui du Mali : et pourtant, non seulement il n’est pas réglé, il empire – et il empire uniquement parce que les Maliens – les Maliens du Sud – l’ont voulu ainsi. Pourquoi ?

Il est difficile de se faire une opinion de loin, mais il n’est pas difficile de savoir que lors d’une crise – et suivant la gravité de la crise – il y a seulement deux réactions possibles : soit on s’effondre et on se laisse dominer par les évènements, soit on concentre ses forces pour au moins conserver un certain degré de contrôle permettant éventuellement de surmonter la crise. Mais il en est ainsi lorsqu’on a affaire à une seule crise. Au Mali, il y a en fait deux crises : la crise du Nord, qui semble la plus importante vue de l’extérieur, et la crise du Sud, qui est manifestement la plus importante vue de l’intérieur. La crise du Sud est caractérisée comme une lutte pour le pouvoir, et je suis sûr qu’il y a de cela. Mais sa véritable nature réside dans le fait qu’elle est une crise d’impuissance : il n’y a tout simplement pas de pouvoir à Bamako. La CEDEAO s’est félicitée de l’accord entre les factions rebelles du Nord : la réaction est curieuse et on est tenté de l’excuser en songer qu’elle est peut-être exaspérée par le fait qu’il n’y a pas d’accord entre les factions rivales au Sud. C’est comme si elle avait soupiré : Enfin des gens à qui on peut parler ! Car, au Sud, il n’y apparemment personne à qui parler au Sud, entre le putschiste amateur à la langue bifide et la classe politique bavarde et irresponsable qui préfère considérer la CEDEAO (et non les « Azawadiens ») comme la véritable ennemie du Mali. Le manque de logique, de cohésion et de volonté politique est par trop paralysant.

Les puissances militaires régionales – Algérie et Maroc – ne se sentent pas concernées, et la France de Sarkozy préférait tâcher de financer en sous-main – à travers le remuant émirat du Qatar qui a déjà fait ses preuves en Libye – les Touareg, en s’imaginant que ce nom équivalait à un concept politique viable auquel on pouvait s’allier. La réflexion de la nouvelle équipe – celle de Hollande – sera-t-elle différente ? Les Français seront-ils capables de voir le danger qui les fixe dans le regard, en oubliant un peu leur affectueuse admiration pour les Touareg ? Se rendront-ils compte que Iyad ag Ghaly est un hochet du salafisme transnational, que l’union avec le MNLA est en réalité une soumission du MNLA (dont les hommes commençaient, apprend-on, à souffrir de la faim) aux entités richissimes qui financent Ansar Dine ? Ceci me rappelle ce que me disait un commerçant islamiste de Niamey, un jour que je condamnais devant lui un nouveau massacre commis par les Israéliens, et le soutien accordé par les Etats-Unis à ces cruautés. Il sourit et dit avec un air serein et sûr de son fait : « Ce sont eux mêmes qui nous donneront les armes pour nous organiser et les vaincre. Dieu les aveuglera et ils ne nous verront pas faire. » Et il fit un geste de la main comme pour balayer une mouche. Quand on voit les Français – eux qui se tenaient pour supérieurs aux Américains lorsque ceux-ci ont bouté le feu à l’Irak – détruire le régime foncièrement anti-islamiste de Kaddafi et refuser toute aide sérieuse au Mali, on ne peut que le penser effectivement : Dieu les a aveuglé.

Les têtes chaudes de Ansar Dine, bien entendu, se sont rendus compte de l’inanité du concept de la charia appliquée à l’ensemble du Mali. Je crois qu’ils se sont rendus compte de l’inanité de la charia appliquée au Nord Mali même. Certains incidents les ont amené à mettre de l’eau dans leur… thé, disons. A Gao, il y a eu un mini-soulèvement de la jeunesse lorsque les milices islamistes ont voulu interdire les matches de foot. Mais le Nord Mali peut servir de base territoriale pour attirer le sponsoring des riches organisations salafistes désireuses d’atteindre les intérêts occidentaux au niveau de leurs maillons faibles sub-sahariens. La cible évidente : Areva au Niger – car pour le reste, le problème concerne en réalité surtout les Ouest-Africains.

Les Maliens du Sud ont pris la situation en otage. La crise du Nord Mali n’est pas un problème malien, mais bien un problème ouest-africain : mais de même que ATT refusait à la France d’intervenir dans le Nord Mali sur la question des otages – qui sont, après tout, des ressortissants français – de même la classe politique malienne et son capitaine Tapioca de service refusent à la CEDEAO la possibilité de mettre au point un plan accéléré de sortie de crise. Pourquoi ? Mystère et boule de gomme. La seule raison évidente, vu de loin, c’est la chienlit ambiante : mais ceci ne répond pas à la question, « pourquoi y a-t-il de la chienlit ? »

Anecdotiquement, un de mes amis, qui étudiait dans une école professionnelle à Bamako, est rentré à Niamey il y a quelques jours. N’étant guère porté sur la politique, il n’a ni théories, ni histoires croustillantes à raconter sur la situation sur le terrain (j’en ai été pour mes frais, moi qui l’attendais avec impatience). Mais il ramène avec lui des impressions peu agréables, notamment, semble-t-il, une hystérie xénophobe qui semble s’être emparée des Bamakois par rapport aux « étrangers » (c’est-à-dire aux ressortissants des pays de la CEDEAO). Les policiers maliens sont connus pour leur brutalité et leur effronterie de niveau presque ivoirien, en temps ordinaire, surtout vis-à-vis des étrangers (je les ai vus un soir embarquer une Européenne parce que, apparemment, cette dernière s’était avisée de défendre une jeune fille qui était rudoyée par une bande de flics) : dans l’ambiance actuelle, ils sont devenus les rois de la jungle. « Je ne sortais pas, même pour chercher à manger. Je me contentais de regarder par la fenêtre. » On voit des « mercenaires » partout, de préférence burkinabés ou sénégalais. (Il semble que le mot « mercenaires » est en fait appliqué à des bandes de jeunes voyous qui profitent du désordre actuel pour jouer aux coupeurs de route, comme au Nigeria. Le terme est devenu aussi bateau que « terroriste », après qu’il ait été popularisé à travers les crises ivoirienne et libyenne). Je ne suis pas sûr qu’on puisse tirer des conclusions de telles impressions et mésaventures, mais si les Maliens pensent que l’ennemi, c’est la CEDEAO, pourquoi en effet s’organiseraient-ils pour libérer le Nord ? Et s’ils ne le font pas, qu’ils empêchent la CEDEAO de le faire, et que les puissances régionales – y compris la France – s’en battent les c…, le Nord deviendra indépendant par défaut, comme un fruit trop mûr qui tombe. Evidemment, dans le contexte du Nord Mali – où des rebelles meurent de faim après avoir pillé le peu qu’ils pouvaient – « indépendance » veut dire en réalité survivre en vendant ses quelques atouts à celui qui en voudrait, si le « celui » en question a déjà démontré son intérêt et sa présence. En l’occurrence, il ne peut s’agir que de Al Qaeda.

Deep shit !

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