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D’un cataclysmique réflexe raciste

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Les Etats, disais-je à propos de la crise du Mali (qui cesse de moins en moins d’être un peuple pour régresser apparemment au niveau de multitude), n’ont pas que des intérêts, ils ont aussi des amis. Je le disais à propos des Français et des Touareg. Un exemple encore plus évident est celui des Etats-Unis et d’Israël, qu’on ne peut expliquer simplement par l’œuvre des lobbies sionistes. Il y a quelques années, j’ai lu un superbe essai dans un magazine gauchiste américain dont le titre m’échappe en ce moment, et qui expliquait les affinités électives entre les Américains et Israël à travers certaines profondes similitudes dans la manière dont les deux pays se sont établis : à travers d’abord une révolte contre les Britanniques, puis une vaste spoliation territoriale organisée par tous les intérêts sociaux à l’encontre des autochtones, appuyée sur une idéologie exceptionnaliste (la « destinée manifeste » et le sionisme) et un vigoureux courant fondamentaliste (protestant d’un côté, israélite de l’autre). On peut ajouter à cela l’obsession bibliomaniaque des Américains pour la Terre Sainte, si importante pour leur identité nationale historique et même largement contemporaine. Il n’importe, le savoir sérieux, universitaire, ne me semblait pas – comme je l’ai mentionné à propos des politologues – prendre au sérieux l’hypothèse suivant laquelle les sentiments, l’affectif, pourrait jouer un rôle plus important, voire central, dans les affaires internationales qu’on ne le suppose d’ordinaire : et en particulier, les sentiments d’une nation à l’égard d’une autre. Ce que l’hypothèse a d’incongru provient du fait que les sentiments se présenteraient non pas comme un renfort à l’intérêt, mais comme allant contre l’intérêt. La vision traditionnelle des relations internationales accepte l’idée que les nations et les Etats adaptent leurs sentiments à leurs intérêts. Une version sophistiquée de cette idée va un peu plus loin, en disant que les nations et les Etats adaptent leurs intérêts à leurs sentiments : c’est en gros la thèse de Ido Oren dans Our Enemy and US, où il montre qu’au fur et à mesure que les Etats-Unis transforment leur sentiment national, ils changent d’ennemi préféré. Avant la Première Guerre Mondiale, les Américains se seraient sentis plus proches de l’Allemagne que de la Grande-Bretagne et de la France, car ils voyaient leur pays en terme de construction de l’Etat (domaine où l’Allemagne prussienne semblait n’avoir pas de pair) plutôt qu’en terme de « Nous sommes une démocratie libérale ». Dans les années 20, le triomphe du sentiment libéral les rapprocha de la Grande-Bretagne (et accessoirement de la France), et après 1945, le sentiment capitaliste les opposa à l’URSS, définie de façon émotionnelle et excessive comme « l’Empire du Mal ». Cependant, Oren n’est pas allé jusqu’à soutenir que les sentiments des Américains les mettaient en porte à faux par rapport à leurs intérêts internationaux (bien qu’il y ait eu de cela dans maintes circonstances de la Guerre Froide). Eh bien, finalement j’ai trouvé une démonstration impeccable de cet important phénomène de psychologie politique dans un ouvrage rapporté dans mes valises, retour des Etats-Unis : The Great Interwar Crisis and the Collapse of Globalization (édition de cette année, chez Palgrave Macmillan) de Robert Boyce, éminent historien canadien qui enseignait, avant sa retraite, à la London School of Economics.

Boyce analyse l’effondrement de la première mondialisation libérale (celle qui s’organisa progressivement sous l’égide de la Grande-Bretagne après Waterloo) dans la période de l’entre-deux-guerres (années 20 et 30), en usant d’une thèse assez originale pour être qualifiée de « révisionniste » (ce qui, en l’occurrence, n’est pas un mauvais label, puisqu’il s’agit de révisionnisme scientifique) par rapport au mainstream. La thèse de Boyce comporte deux points originaux, dont le second, cependant, n’a rien de nouveau ni pour moi, ni pour n’importe quel francophone, mais qui va, en effet, à l’encontre des idées reçues dans le monde anglo-saxon. En ce qui concerne le premier point, Boyce soutient que l’évolution des relations internationales au cours de l’entre-deux-guerres, marquée par l’échec des puissances victorieuses de 1918 – la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis – à mettre sur pied un cadre de sécurité internationale, est intimement liée, et en fait explique non pas la crise économique de 1929, mais l’impact extraordinaire et disproprtionné que cette crise a eue. Boyce note en effet que des crises similaires à celle de 1929 étaient survenues par le passé et se produisirent encore après 1945, mais sans qu’aucune n’ébranle l’ordre économique mondial avec la même violence. Il en fut ainsi, selon lui, parce qu’il ne s’agissait pas d’une simple crise économique, mais bien d’une crise économico-politique. L’ouvrage compte 449 pages grand format en petites écritures serrées et je n’en suis pas à la moitié, donc je ne peux, pour le moment, présenter l’argumentation de Boyce sur ce point précis. Mais de toute façon, c’est son autre thèse qui, ici, m’intéresse. Selon Boyce la débâcle de la première mondialisation est entièrement imputable à l’attitude des puissances anglo-saxonnes, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, attitude qui, au rebours de celle de la France, a conduit à l’impossibilité de mettre sur pied un système de sécurité internationale au lendemain de la Grande Guerre. Cette attitude, par ailleurs, a pour cause principale  non pas le calcul des intérêts et la rationalité diplomatique, mais un sentiment pathologique : le racisme – en l’occurrence, le racisme anti-latin (anti-français surtout) et anti-slave (anti-polonais surtout).

Nous connaissons l’histoire, ou pensons la connaître. Le Traité de Versailles, qualifié de « diktat » par les Allemands, aurait créé les conditions de la Seconde Guerre Mondiale. A partir de cette hypothèse, il existe trois récits sur ce qui s’est passé, un récit purement français, un récit français influencé par les Anglo-saxons, et un récit purement anglo-saxon. (Il existe un quatrième récit, un récit allemand, qui mérite une mention).

Le récit purement français – qui a aussi complètement disparu de l’interprétation de l’entre-deux-guerres que le récit allemand – avance qu’en 1918, la France était victorieuse, physiquement et moralement, mais c’était une victoire à la Pyrrhus, qui la laissait bien plus affaiblie que le grand vaincu, l’Allemagne. Comme l’Allemagne ne s’estimait pas vraiment battue, et comme l’esprit de guerre restait présent dans sa classe dirigeante, la France avait besoin de garanties pour sa sécurité, d’autant plus que la Russie tombée aux mains des Bolchéviques ne faisait plus partie de l’équilibre des puissances en Europe. La France rechercha ces garanties auprès des puissances anglo-saxonnes, mais ces dernières la lui refusèrent et au contraire, se rangèrent progressivement du côté de l’Allemagne, contre la France. Au bout du compte, la France se résigna à un sort inévitable : la guerre et la défaite que ses dirigeants avaient déduit du rapport des forces et de l’absence d’un système d’alliances pouvant faire contrepoids à la puissance de l’Allemagne (Boyce montre que très tôt, les dirigeants français avaient prédit que l’Allemagne allait conquérir l’Europe de l’Est, de mèche avec les Bolchéviques, puis se retourner avec une force irrésistible contre la France, qui ne pourra jamais être secourue à temps par la Grande-Bretagne, puisque celle-ci avait constamment refusé de cautionner la démilitarisation de la Rhénanie et de mettre en place une alliance militaire). Comme jadis les Chinois qui dressèrent un mur contre les incontrôlables envahisseurs du Nord, tout ce que la France pouvait faire – en dehors de tentatives vouées à l’échec par le manque de coopération britannique de créer un glacis de petits Etats à l’Est de l’Allemagne – était de mettre en place une dérisoire barrière défensive, la Ligne Maginot. (Le récit allemand est naturellement opposé à celui-ci : du point de vue allemand, les puissances victorieuses, et surtout la France, humilièrent et opprimèrent injustement l’Allemagne à travers le « diktat » de Versailles, les réparations « écrasantes » et l’occupation de la Rhur. L’Allemagne se défendit comme elle pouvait et avala des couleuvres, tout en rassemblant noblement ses forces pour la renaissance. Je pensais, soit dit en passant, que ce récit avait disparu dans les limbes de l’Histoire, étant donné l’usage qu’en firent les Nazis, mais tel n’est pas le cas, comme je m’en suis rendu compte en regardant un documentaire allemand en deux épisodes sur le traité de Versailles, sur Arte. L’humiliation allemande et sa fière résistance y sont dépeintes de manière dramatique, tout autant que le patriotisme de la population et l’arrogance insupportable de l’occupant français – le tout avec très peu de nuance et sans aucune ironie. Il est vrai qu’étant donné la suite de l’histoire, le récit allemand ne peut pas aller plus loin que 1925).

Le second récit français admet que l’Allemagne a été maltraitée, que la France s’était comportée en virago revancharde, tout en rappelant cependant que le problème de sécurité – étant donné le rapport de force objectif – pouvait l’excuser dans une certaine mesure. Ce second récit, que l’on voit généralement dans les journaux et écrits français qui font de nos jours référence à cette période de l’Histoire, est une piteuse concession au récit anglo-saxon.

Le récit anglo-saxon (prédominant aujourd’hui) affirme que le Traité de Versailles fut une mauvaise affaire essentiellement à cause de la France dont les ambitions de puissance ne pouvaient supporter la prospérité de l’Allemagne. Les réparations et l’occupation de la Rhur étaient des actes d’envie et d’agression gratuite qui ne pouvaient être souffertes par des nations conduites par le goût de la liberté et de l’équité (c’est-à-dire la Grande-Bretagne et les Etats-Unis). Malheureusement, la France fit tant et si bien que l’Allemagne aussi devint revancharde, rejeta le joug du Traité de Versailles dès qu’elle le put, et s’organisa pour écraser ses ennemis et surtout la France. Ainsi, la principale fautive dans la marche à la Seconde Guerre Mondiale serait la France.

Chacun de ces trois récits (ne parlons pas du récit nombriliste des Allemands) est plausible, mais j’avais pour ma part toujours considéré celui des Anglo-saxons comme peu convaincant. Néanmoins, étant donné que chaque récit semble déterminé par une perspective nationale, et que la perspective nationale la plus proche pour un Francophone est celle de la France, je me disais qu’il y avait peut-être des choses que je ne voyais pas, du fait de ce biais, puisque les Anglo-saxons ne sont tout de même pas des demeurés.

Selon Robert Boyce, si. Ou en tout cas, s’ils ne sont pas demeurés, leur interprétation dominante de l’histoire de l’entre-deux-guerres est fausse de part en part, tandis que la version française – non pas celle qui fait des concessions, mais la première – est d’une vérité littérale. Boyce – qui est Anglo-saxon, bien que (« full discolsure ») né à Montréal – lui ajoute donc cet élément nouveau du racisme gallophobe des Anglo-américains qui fait controverse, mais qu’il maintient mordicus.

Selon Boyce donc : 1. La France avait raison d’insister sur un règlement robuste du problème allemand parce qu’il y avait bel et bien un problème allemand (de même qu’il y avait un problème français du temps de Napoléon). Les Anglais s’étaient persuadés que le problème allemand n’était qu’un problème « prussien » et qu’une fois le régime Hohenzollern (« prussien ») tombé, l’Allemagne devenait un pays « normal ». Les Français étaient persuadés du contraire, et avec raison, selon Boyce : la classe dirigeante allemande était toujours composée d’une majorité de ceux qui avaient conçu et mené la guerre et qui n’acceptaient pas la défaite (soit dit en passant, ce détail était aussi clairement montré dans le documentaire d’Arte auquel j’ai tantôt fait allusion). 2. Résoudre le problème de la sécurité française revenait à résoudre le problème de la sécurité européenne : cela revenait, comme le désiraient les dirigeants français de l’époque, à consolider et fortifier les nouveaux Etats d’Europe de l’Est afin d’encadrer fermement l’Allemagne, puisqu’il ne semblait plus possible de compter sur la Russie. Si l’Allemagne était empêchée d’agresser à l’Est comme à l’Ouest, l’Europe se stabiliserait. Mais la Grande-Bretagne ne le comprenait parce que, 3. Et c’est ici que Boyce prête à controverse : les Anglais étaient racistes.

Boyce soutient que le racisme anti-français (anti-latin) et pro-allemand (pro-germanique) de la classe moyenne (et parfois de la classe ouvrière) anglaise explique plus que tout autre facteur l’impossibilité d’une entente entre la Grande-Bretagne et la France. Les dirigeants anglais, dans leur grande majorité, avaient une profonde sympathie pour l’Allemagne et une profonde antipathie pour la France, sentiments irrationnels enracinés dans leur compréhension du concept de « race ».

Les citations et autres faits et actions mentionnés par Boyce sont assez cohérents, circonstanciés et nombreux pour rendre sa thèse, à mon avis, irréfutable. Et d’ailleurs, connaissant la tradition anglaise de la gallophobie (qui remonte au moins à la Guerre de Cent Ans ou à Guillaume le Conquérant) renforcée par le côté ténébreux du romantisme du XIXème siècle, cette thèse ne surprend pas vraiment. Ce qui surprend, ou du moins donne à penser, c’est le fait que ce racisme ait pu en fait contrôler l’intelligence d’hommes d’Etat et de hauts fonctionnaires supposés lucides, réalistes et préoccupés uniquement de la logique des intérêts. Cela prend des proportions hystériques inattendues, avec des résonances qui ne sont pas perçues en France où le racisme, bien que présent, avait beaucoup moins d’alacrité et était notamment totalement absent chez la plupart des grands personnages du temps (Clémenceau ou Briand par exemple). Clémenceau, qui était anglophile, s’en apercevra du reste sur le tard, disant que l’Angleterre était la grande désillusion de sa vie, et que le mal (le racisme anti-français) était sans remède. (En Angleterre, il y avait cependant quelques exceptions parmi les hommes d’Etat, la plus importante étant Winston Churchill).

Ce racisme amenait notamment les Britanniques à considérer que le véritable ennemi, après 1918, n’était plus l’Allemagne, mais la France, comme par le passé – au point qu’un diplomate français ahuri notera que le problème avec les Anglais, c’est qu’« ils ne se rendaient pas compte que Napoléon était mort. » Dans ce contexte, l’Angleterre commença dès 1920-21 une politique d’apaisement à l’égard de l’Allemagne, politique qui prendra le contre-pied de la politique de sécurité de la France et transformera l’Angleterre en alliée informelle de l’Allemagne. Il n’est donc pas étonnant que Hitler ait mis  du temps à considérer l’Angleterre comme une véritable ennemie, lui offrant à plusieurs reprises la branche d’olive de la paix, elle, « la sœur teutonique de l’Allemagne ». L’Angleterre non seulement refusa d’offrir des garanties à la France, mais elle s’ingénia à détruire les garanties que la France tâchait de se créer indépendamment, à l’Est de l’Allemagne, et cela (notamment dans le cas de la Pologne qui, ironiquement, sera le prétexte de la déclaration de guerre en 1939) de façon délibérée. Boyce montre aussi qu’en dépit de l’hystérie anti-« Hun » qui saisit le public britannique au cours de la Première Guerre Mondiale, beaucoup parmi l’élite comme parmi les classes populaires pensaient que la guerre contre l’Allemagne était contre-nature, et que l’alliance avec la France était encore plus contre-nature.

Mais, se demandera-t-on, peut-on vraiment parler de racisme ? Ne s’agissait-il pas tout simplement des relents d’une vieille hostilité, générée et nourrie par la longue rivalité historique entre la France et l’Angleterre, devenue peut-être anachronique au XXème siècle, mais sans qu’on dusse être surpris de son existence alors que les dernières confrontations majeures ont été suivies d’escarmouches coloniales encore toutes fraîches en 1918 ? C’est Anthony Burgess, je crois, qui, faisant profession de gallophobie, estimait qu’on ne pouvait le taxer de racisme, puisque les Français sont « des Blancs », et depuis 1945, le type de phobie que nous appelons racisme semble être réservé à la seule négrophobie. Il en est ainsi parce que la manière dont on conçoit la race a complètement changé après 1945, et, comme il est naturel, nous avons tendance à projeter sur le passé nos conceptions actuelles. On trouverait ridicule, aujourd’hui, de parler de « race française », de « Anglo-saxon race », formules qui, vers 1920, étaient usuelles et normales. De plus, le concept n’équivalait pas à celui de « nation », il s’agissait d’un concept biologique, physiognomonique et psychologique, dénotant l’existence permanente de traits de caractère et d’apparence physique véhiculés par le sang et se manifestant à travers l’histoire. Les races ainsi définies pouvaient donc rester pure ou se mélanger, elles pouvaient se régénérer ou dégénérer, elles avaient des qualités et des défauts, et certaines étaient supérieures à d’autres. Cette supériorité se disait souvent à travers un langage sexué. Les Anglais estimaient que leur race – sœur de la race allemande – était une race virile, idéaliste et honnête tandis qu’ils considéraient les Français comme une race féminine, matérialiste et rusée. Ces oppositions sont récurrentes dans les citations produites par Boyce, notamment pour insinuer qu’en 1914, les Français avaient entraîné – à travers leur intelligence brillante mais superficielle – les Anglais naïfs et courageux dans une querelle qui n’était pas la leur. Il est curieux de noter que même des gens qui savaient pertinemment de quoi il retournait se retrouvaient à énoncer cette ânerie, par pur reflexe et entraînement de la pensée. Ces conceptions raciales existaient aussi d’ailleurs en France, et ressemblaient par quelque côté aux conceptions anglaises. J’ai lu, il y a quelques semaines (et bien que cela puisse paraître étrange) quelques pages du numéro du 31 décembre 1871 d’un quotidien français qui n’existe plus, Le Petit Journal. Il comprend un long éditorial comparant « l’honneur français » à « l’honneur allemand », une sorte de lamento patriotique sur les déboires de la guerre qui venait de s’achever. A un moment donné, l’éditorialiste affirme qu’une des plus grandes habiletés dont Bismarck avait fait preuve avait été d’étudier et de manipuler la psychologie française : « L’art raffiné avec lequel il a tendu des embûches au caractère français montre bien qu’il en a disséqué les éléments, et sur le vif. » Et bien sûr, ce « caractère français » a toujours été le même « depuis les Gaulois qui offraient par bravade leur corps nu aux glaives des soldats de César, jusqu’à la fringante cavalerie française qui caracolait dans les marais d’Azincourt et qui y mourait sous les flèches des archers anglais, jusqu’au troupier d’aujourd’hui qui ne comprend que le combat à la baïonnette, et au général qui dit en montrant son sabre : – Voilà ma carte et mon plan de campagne ! » Il s’agit bien entendu de pures calembredaines, et ce portrait en particulier me rappelle ce qu’écrivaient les journaux anglais à propos de la fameuse « charge de la brigade légère » de la cavalerie anglaise lors de la Guerre de Crimée, charge folle qui se termina par le massacre des braves cavaliers. La presse anglaise, traumatisée par l’événement, compara l’esprit anachroniquement chevaleresque du commandement aristocratique de l’armée anglaise à l’efficacité toute bourgeoise du commandement (allié) des troupes françaises. Il semble donc que ce genre d’auto-flagellation relèverait bien plus de la défaite que de la race. Mais on voit aussi que ce portrait de la « race française » par un Français souligne en effet la « frivolité » de cette race – tout en donnant pourtant cette frivolité pour une qualité virile, et non féminine.

Quoiqu’il en soit, à en croire Boyce, la pensée raciale serait moins persistante et de bien moindre conséquence côté français que côté anglais.

Il était de l’intérêt de l’Angleterre de s’entendre avec la France contre l’Allemagne, et il est en effet très étrange que les hommes d’Etat anglais ne l’aient pas vu avec clarté et netteté dès le début. Avant d’avoir lu Boyce, ce que je considérais comme une cécité de l’Angleterre au cours de l’entre-deux-guerres m’avait toujours intrigué, puisque je ne voyais pas de manière de l’expliquer. Il faut considérer deux choses, pour bien comprendre ma perplexité : tout étudiant de l’histoire des relations internationales en Europe sait que l’Angleterre, après qu’elle ait renoncé à avoir pied sur le continent, se soucia uniquement de deux intérêts stratégiques sur le continent : le contrôle des ports du nord-est de la Manche et la neutralisation, à travers les puissances de second ordre, de la première puissance continentale, de façon à l’empêcher de devenir une rivale dangereuse. On a vu les résultats : l’Angleterre n’a perdu Calais qu’en 1558 et a longtemps fait de l’armement du port de Dunkerque un casus belli potentiel avec le royaume de France ; surtout, elle a toujours tenu à ce que les ports de l’Escaut, qui font pratiquement face à Londres, soient entre les mains d’une puissance faible ou amie – ce qui a valu à la Belgique de ne pas se séparer des Pays-Bas pour devenir une province française, mais pour devenir un Etat indépendant (en fait, un Etat tampon entre la France et l’Angleterre). C’est aussi pour cette raison qu’il fut facile de « vendre » l’entrée en guerre de l’Angleterre, en 1914, comme motivée par l’obligation de « protéger la neutralité de la Belgique ». Depuis le siècle de Louis XIV, la France a, par ailleurs, été la puissance continentale dominante qu’il fallait à tout prix neutraliser, en suscitant des coalitions contre elle. Mais après 1871, et surtout après le départ de Bismarck des affaires (1890), les hommes d’Etat anglais s’étaient rendus compte que cette place était désormais prise par l’Allemagne. Ce ne fut pas, en effet, contre la France qu’il a fallu protéger la neutralité de la Belgique en 1914, et on connaît le rôle du port français de Dunkerque en 1940. Comment donc, ayant conscience de ces faits, les dirigeants anglais en étaient-ils si rapidement revenus à considérer le « militarisme congénital » des Français comme l’ennemi à abattre après 1918 ? L’explication que je m’étais donnée, avant de lire Boyce (et cette explication reste encore pertinente, et n’est pas contredite ou annulée par l’apport de Boyce) relève de ce que j’appellerais « le syndrome de la Maison d’Autriche ». La France avait commis, un peu plus d’un siècle plus tôt, la même erreur que l’Angleterre. Dans les années 1630, le cardinal de Richelieu (le Bismarck français) avait fait de « l’abaissement de la Maison d’Autriche » l’objectif principal de la politique étrangère française – eut égard aux pressions énormes exercées sur les frontières françaises par le monstrueux empire des Habsbourg d’Allemagne et d’Espagne depuis l’époque de Charles Quint. Cent ans plus tard, cet objectif était à peu près réalisé, tandis qu’un nouveau danger se précisait à travers les actions du roi de Prusse, Frédéric le Grand. Dans la première querelle entre la Prusse et l’Empire des Habsbourg (la Guerre de Succession d’Autriche), la France se mit, par reflexe, du côté de la Prusse : mais elle fut si déçue du résultat (de là date l’expression « faire la guerre pour le roi de Prusse ») qu’elle comprit que l’Autriche n’était désormais plus le danger principal – et, pragmatiquement, elle changea sa ligne politique à travers le fameux « renversement des alliances » (sanctionné par le mariage du Dauphin – futur Louis XVI – et de l’archiduchesse Marie-Antoinette).

En 1918, l’Angleterre aurait dû accomplir un travail similaire de transformation de sa ligne politique – mais, subodorais-je, son « syndrome de la Maison d’Autriche » (dans ce cas, le « syndrome de Louis XIV et Napoléon » plutôt) était encore si prégnant qu’elle ne put y arriver. De plus, il semblait que les hommes d’Etat anglais ne se rendaient vraiment pas compte que l’Allemagne – défaite ou non – était bien plus puissante que la France, cécité qui me paraissait bizarre étant donné que leur pays avait joint ses forces à celles de la France pendant quatre ans sans pouvoir même parvenir à déplacer le champ de bataille d’un iota en direction du Rhin – alors même que l’Allemagne était virtuellement seule (les armées austro-hongroise et ottomane étant une vaste plaisanterie) et avait dû aussi combattre l’Empire russe jusqu’en 1917. Sans le deus ex machina de l’intervention américaine, la monstrueuse guerre d’attrition qui se livrait sur le front occidental n’aurait certainement pas abouti à une victoire franco-anglaise. Mais selon Boyce, les Anglais étaient décidé à considérer la France comme plus puissante qu’elle n’était, quelle que soit leur compréhension réelle que tel n’était pas le cas, tout simplement parce qu’ils la détestaient. Comme on dit chez moi, quand l’hyène veut manger sa fille, elle dit qu’elle sent la chèvre. Mais de ce fait, ils détruisaient les bases de leur propre sécurité : les plus lucides parmi les analystes anglais (et il s’agissait surtout des membres des unités d’analyse stratégique de l’armée) répétaient que la sécurité de l’Angleterre commençait sur le Rhin (et non plus sur les ports de la Manche, comme auparavant) mais, écrit Boyce dont on sent parfois l’exaspération contenue, les dirigeants refusaient de les écouter. Une fois la France débordée, l’Angleterre se trouverait en première ligne – ce qui se produisit effectivement en 1940 (et la chance des Anglais fut que Hitler était bien plus intéressé par la conquête de la Russie que par des investissements dans une marine à même d’assurer l’abordage de l’île, car il aurait bien pu organiser une Opération Overlord à l’envers). Dans le livre, j’en suis encore aux années 20, et j’attends de voir si les Anglais auraient évolué dans leur attitude au cours des années 30. Mais à en croire les phrases annonciatrices de Boyce, le réveil fut très lent et timide, et, pour la France du moins, survint bien trop tard. Pour la France – et pour le monde, à qui un peu de francophilie à Londres dans les années 1920 aurait pu éviter le cataclysme de 39-45.

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