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Des choses que nous dit la crise de la zone Euro

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La crise de l’Euro est intéressante pour les habitants de la zone CFA, parce qu’elle contribue à mieux mettre à jour certains paramètres idéologiques de leur désolante situation. Pas tous, et notamment, pas les paramètres ayant directement à voir avec la responsabilité des dirigeants politiques de la zone – mais en tout cas ceux relatifs au paradigme d’économie politique de la zone.

Ce que je trouvais étrange dans la zone CFA, c’était le fait d’avoir une politique monétaire qui, en gros, oblige des pays parmi les plus pauvres du monde à baser leur politique économique sur des principes qui, de l’avis même des tenants de ce type d’économie politique (libérale) ne peuvent avoir d’effets probants que dans des pays riches, à économie complexe, développée et diversifiée. On a une banque centrale rigoureusement indépendante des Etats de la zone, des objectifs rigoureux de stabilité monétaire et d’inflation basse, des réserves importantes – tous les principes ponctuellement suivis et respectés à la lettre, mais sans aucun effet économique positif sur les pays et les populations. Ceux à qui l’on fait observer ce contraste répondent d’habitude deux choses : 1. Que les effets positifs d’une politique économique libérale se remarquent plus dans ce qu’ils évitent (hyperinflation par exemple) que dans ce qu’ils produisent et 2. Que puisqu’il s’agit en réalité d’effets structurels, ils surviennent dans le long terme et dans une certaine discrétion.

Tout cela est vrai, mais encore une fois non adapté à notre situation où il s’agit d’obtenir des effets positifs transformateurs (et non pas uniquement stabilisateurs) et cela, rapidement et si possible avec éclat. Comme une telle objection me paraissait non seulement légitime et pertinente, mais aussi évidente, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi on se maintient dans le carcan punitif de la politique monétaire CFA.  Je cherchai d’abord la réponse dans l’histoire, notamment, puisque cela est aussi évident, dans l’histoire coloniale. Il est certain, par exemple, que l’architecture du franc CFA a été complètement conçue et mise en place par les Français. Mais une fois cela dit, on peut se demander pourquoi les Français lui ont donné cette forme particulière – et accessoirement, pourquoi, par la suite, les Africains y ont adhéré, et parfois de façon plus orthodoxe que les Français. Il y a quelques réponses ayant à voir avec l’opportunisme des intérêts coloniaux et mercantiles, mais la réponse qui me satisfit finalement le plus, c’est celle que j’appelle des deux pots, suivant la fable de La Fontaine. Une amitié entre le pot de fer et le pot de terre finit par briser le pot de terre. La France est le pot de fer, nous sommes le pot de terre. Comme l’Angleterre, et cela depuis le Second Empire et surtout la IIIème République (les deux régimes qui ont colonisé l’Afrique), la France est un pays économiquement libéral. Certaines différences de style – héritées de l’histoire politique de la France – conduisent les Anglo-saxons à s’imaginer que la France est un pays dont l’économie est dominée par l’Etat suivant des principes « dirigistes ». Le fait est, simplement, que les Français, tout en limitant aussi rigoureusement que les Anglo-saxons l’intervention de l’Etat dans les opérations du marché qui ont été sanctuarisées par la doctrine libérale, n’éprouvent pas pour le concept même d’Etat l’hostilité de principe affirmée par les Anglo-saxons. Dans les deux entités – France et pays anglo-saxons – l’Etat, en réalité, intervient dans l’économie, mais suivant des règles écrites et non écrites inspirées de la doctrine libérale.

Ces règles, encore une fois, sont des règles de gestion appropriées pour un certain type d’économie et ne sont pas – comme les économistes de tendance « néo-classique » post-friedmanienne le croient – des lois nécessaires et universelles. Je suppose que ces économistes, s’ils avaient pu voyager dans le temps jusqu’en 1630, auraient conseillé à Richelieu, aux princes et ministres de l’Europe, d’appliquer ces règles : je suis certain qu’ils n’auraient pas été écoutés (bien que la manière dont les économistes écrivent leur histoire indique généralement qu’ils croient que des « lois » ont été progressivement découvertes qui auraient été valides aussi bien pour les communautés du delta du Niger vers 1500 que pour l’Empire romain sous les Antonins ou la clinquante Singapour moderne). Les circonstances de ces pays rendaient de tels avis et recommandations irréalistes et inopportuns. En revanche, les dirigeants français de la IIIème République les auraient entendu sans surprise et avec profit pour bien d’aspects de leur gestion de l’économie française du temps. Ce sont ces dirigeants qui ont pensé ce qu’ils appelaient la « mise en valeur » de l’Afrique, et qui se fondait sur des principes strictement libéraux d’un point de vue économique. (Soit dit en passant, la situation coloniale, qui reposait aussi sur le mercantilisme impérial, montre bien qu’il n’y a pas de contradiction fondamentale entre libéralisme et mercantilisme.) C’est ainsi que les Français nous ont transmis leurs principes libéraux (économiques), à travers leur éducation et leur administration économique. Ces principes ne nous convenaient pas, mais c’était tout ce qu’ils avaient à offrir, et donc il ne pouvait en être autrement.

Les problèmes qui résultent de ce genre de disjonction sont aussi notables dans l’ordre politique, où nos tentatives de construire des républiques identiques à la République française se heurtent à la réalité de notre différence sociale, historique et culturelle de façon visible et prévisible – mais on les voit moins bien dans l’ordre économique, qui est bien moins un objet de compréhension et de discussion publiques, bien que les deux ordres soient en fait si liés qu’on ne peut bien comprendre l’un sans avoir compris l’autre.

D’ailleurs, il faut remarquer que notre situation n’est pas inédite, bien qu’elle soit devenue exceptionnelle. Dans les années 20, la Banque d’Angleterre mit en place un système largement similaire au niveau de certains pays d’Europe de l’Est, dont elle garantit la stabilité monétaire à travers ses réserves d’or et un accrochage à la livre sterling, sous condition que la politique monétaire des pays en questions se ferait sous supervision étroite d’un agent de la Banque d’Angleterre nommé au niveau des banques centrales des pays en question. Cela ressemble aux relations que nous avons avec la Banque de France, à cette différence près que (étant donné que nous ne sommes plus en régime d’étalon or) la garantie offerte par la Banque de France repose sur nos réserves à la Banque de France et un accrochage à l’Euro. Dans ce genre de situations – qu’il s’agisse des relations de la Banque d’Angleterre et de ses inféodés des années 20 ou de la Banque de France et de nous autres aujourd’hui – l’orthodoxie libérale est imposée de façon particulièrement stricte par le tuteur. Cela est logique : le tuteur ne cherche pas à défendre ses propres intérêts immédiats, ce qui l’amènerait à une certaine flexibilité, à des brèches de principes pour remédier à des problèmes inattendus (choses dont la France s’est rendue coupable de façon assez routinière) ; il n’a pas, par rapport aux intérêts de l’inféodé, des attaches immédiates, et ne voit sa situation que de façon froide et intellectuelle. Il sera donc sévère, pour l’intérêt général de l’inféodé, et pour son instruction aussi. L’inféodé se trouve sous une double discipline : la discipline induite des forces de marché qui doivent naturellement jouer ce rôle dans le système libéral ; et la discipline pédagogique du tuteur.

Alors, pour en revenir à la crise de la zone Euro : j’ai pu confirmer ces intuitions en voyant le rôle que joue l’Allemagne par rapport aux autres pays de la zone Euro. C’est le rôle de la France par rapport à la zone CFA – zone qui a connu une austérité punitive dans les années 90. Si les Européens y prêtaient attention, notre histoire ne les rassurerait pas : notre austérité (ajustement structurel – qui est une variante de la réforme structurelle néolibérale telle que celle prônée aujourd’hui par le gouvernement allemand en Europe – accompagnée d’une dévaluation) n’a produit qu’une croissance faible et aléatoire, sans impact sur le développement, même lorsqu’elle était forte. Il est vrai que nos conditions économiques de base sont très différentes de celles de l’Europe, et que nos relations de cause-à-effet suivent probablement une logique influencée par ces conditions assez particulières. Mais notre cas contient aussi des éléments de généralisabilité, surtout étant donné la configuration similaire d’une zone monétaire dominée par un pays aux intérêts divergents de ceux des autres membres de la zone. Et en tout cas, certaines conséquences sont déjà identiques. Au Niger par exemple, la IIème République est tombée en réalité à cause de l’ajustement structurel (1991), tout comme tombent aujourd’hui la plupart des dirigeants européens (y compris Nicolas Sarkozy, premier président français à ne pas pouvoir rempiler depuis VGE).

Une autre similarité avec la zone Euro est le rôle dévolu à la BCE et à la BCEAO ou à la BCEAC. Dans les deux zones, la banque centrale est très limitée dans ses objectifs de politique monétaire, devant uniquement se préoccuper de la maîtrise de l’inflation – et non pas de la stimulation de la croissance, comme la Réserve Fédérale américaine, ou du financement de la dette, ne serait-ce que de façon limitée (comme le faisait la Banque de France, par exemple). En zone CFA comme en zone Euro, ces restrictions paraissent parfois déraisonnables, mais le tuteur tient généralement à ce qu’elles soient strictement mises en œuvre, dussent les revenus fondre comme neige au soleil (Grèce) ou disparaître purement et simplement (le Niger des mois d’arriérés de salaire jamais payés des années 90).

Ces bizarreries rendent le concept de zone monétaire plutôt intéressant. Pourquoi les banques centrales de zones monétaires ont-elles des objectifs aussi limités et aussi orthodoxes, par exemple ? En un sens, les Etats-Unis sont une zone monétaire, puisque les économies des Etats, et même leurs cultures, diffèrent : mais c’est en même temps un pays avec une monnaie, et lorsque l’économie d’un Etat fait banqueroute (comme cela est arrivé à la Californie), les autorités monétaires ont les moyens – dans leur politique monétaire, et dans leurs institutions – de circonscrire l’incendie et de réparer les dégâts. La zone monétaire – telle qu’actuellement conçue, sur des principes exclusivement libéraux, en Euroland et en CFAland – ne peut arriver au même résultat qu’en se transformant. Mais peut-elle se transformer? Une évolution a plus de chances de se produire dans l’Euroland que dans le CFAland. Dans la zone Euro, les gouvernants démocratiquement élus vont en avoir assez de perdre des élections, et il se formera des coalitions nationales et transnationales qui finiront par faire « bouger les lignes » et peut-être réformer les institutions et les textes de l’union monétaire. Cela dépendra aussi du moment où les Allemands commenceront à ressentir les effets de la crise des autres pays, car l’union monétaire n’annule pas les égoïsmes nationaux. En tout cas un changement est possible. En zone CFA, en revanche, étant donné l’irresponsabilité des dirigeants nationaux, le déficit démocratique béant de l’UEMOA et la position de tuteur de la France, on est paré pour la stagnation, à moins d’un cataclysme.

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