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Gao à Niamey

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La CEDEAO va-t-elle parvenir à arracher les populations du Nord Mali aux groupes armés islamistes et racistes qui les tyrannisent ? Et surtout combien de temps cela prendra-t-il – car plus cela dure, plus (suivant les terribles échos que nous en avons à Niamey) les populations sont traumatisées. Il semble, soit dit en passant, que ces despotismes s’exercent surtout sur les villes, en particulier Gao et Tombouctou. Un jeune homme – Songhay malien dont la famille est installée à Niamey depuis des lustres, mais dont les racines se trouvent de l’autre côté de la frontière – me dit que son village est, jusqu’à présent, épargné par les loups. Néanmoins, il est en contact avec quelques uns parmi les milliers de réfugiés de Gao qui sont arrivés récemment à Niamey et racontent des histoires d’horreur. Le règne islamiste est, comme on peut s’y attendre, une dictature du comportement. La vêture est règlementée, l’alcool prohibé, la pratique religieuse obligatoire, tout signe religieux non-musulman interdit, les chrétiens et occidentaux interdits de séjour, et on ne se prive pas d’égorger ceux qui commettent des crimes du point de vue de la loi islamique. Bref, un cauchemar clérical. Quant aux rebelles touareg, avant de sombrer dans leurs bisbilles traditionnelles qui les ont affaiblis face aux islamistes (et plus récemment les Arabes, qui s’arment et s’organisent), ils se sont surtout livrés au pillage et au viol de masse.  Un journaliste local qui a assisté à une réunion entre les réfugiés maliens et des bailleurs de fond qui veulent organiser un convoi d’aide a entendu des descriptions insoutenables. Il a commencé à interviewer un père de famille dont la femme et les filles ont été violées chez lui alors qu’on l’obligeait à regarder. Il a dû écourter l’interview, car le monsieur en question (fonctionnaire des eaux et forêts) a éclaté en sanglots et ne pouvait plus arrêter de pleurer. Les viols se commettaient aussi dans la rue. (J’espère qu’on peut en parler au passé, grâce aux islamistes, car le cauchemar clérical paraît hélas ! préférable à cette horreur). Par le passé, ce sont les Songhay de Gao qui, armés par l’Etat dans les milices Gandakoye, ont en fait sauvé la mise face à la rébellion touareg des années 90 (sous Konaré). Cette fois-ci, cependant, ces milices n’ont pas été mises sur pied, et les gens de Gao le déplorent amèrement. Ils ont l’impression que l’Etat malien de ATT les a doublement laissé tomber : il ne les a pas protégé, et il ne les a pas mis en état de se défendre par eux-mêmes. (Il faut bien reconnaître, soit dit en passant, que le centre de gravité du Mali, c’est le Grand Sud, le pays mandingue, urbanisé, démographiquement dense, plus fertile, et où on a tendance à considérer les Songhay du Nord comme des citoyens de seconde classe, en tout cas des gens mal dégrossis et un peu étrangers. Gao avait plus de relations constantes avec Niamey qu’avec Bamako, du reste). Toute cette histoire sent mauvais pour l’avenir. Que si l’Etat malien est restauré dans ses droits et ses institutions à Gao : les gens qui ont subi la violence touareg vont-ils tourner la page ? Par le passé, les rébellions touareg n’ont pas créé de ressentiment  à l’égard des Touareg, que ce soit au Niger ou au Mali. « Mais », a dit un des gens de Gao, lors de cette réunion, « par le passé, nous avions l’impression qu’ils faisaient la guerre à l’Etat. C’était entre eux et l’Etat. Cette fois, c’est aux populations qu’ils ont fait la guerre. »

Ces récits de viol me rappellent un livre que j’ai lu il y a quelques temps, sur Berlin en guerre. A la fin, lorsque la ville est prise par les Russes, il y a cette immense violerie qui se répand avec l’Armée Rouge, décrite par Moorhouse à travers des témoignages pour le moins effroyables. La violerie, lors des prises de ville, n’est pas rare, mais elle n’est pas non plus systématique. Il semble d’ailleurs que les armées musulmanes ne s’y livraient pas, lors de l’expansion de l’Empire arabo-musulman. Il semble surtout qu’elle est toujours le résultat soit d’une certaine arriération matérielle (cas des Russes à Berlin), soit de la haine raciale (« Nous aurons vos femmes, vous n’aurez pas les nôtres. » Voir toute l’affaire entre les Serbes, les Bosniaques et les Musulmans des Balkans.) L’arriération matérielle étant la règle dans les périodes historiques, il n’y a rien d’étonnant à ce que tant de prises de ville se soient accompagnées de pillage, de viols et d’autres outrages de ce genre. En Allemagne, les Occidentaux aussi volèrent et violèrent, mais de leur part, ce fut là des incidents, et non la règle, comme ce fut le cas avec les Russes – et apparemment avec les Touareg à Gao et Tombouctou.

Ce journaliste a noté une division intéressante : lors de la réunion, les Touareg (car il y a aussi des réfugiés touareg) et les Noirs divergeaient clairement d’opinion. Mais aussi, les Touareg noirs étaient du côté des Noirs, non des Touareg blancs.

Comme je lui disais n’être pas surpris de ce fait et que j’exprimais mon opinion sur le racisme des Touareg blancs, il se ressouvint d’un reportage qu’il fit une fois à Ménaka, une bourgade malienne, pas très loin de Gao. Le maire lui avait raconté une anecdote cruelle assez caractéristique de la manière dont le Nord avait été abandonné par Bamako et laissé aux mains des Touareg blancs. Au lycée, une jeune touareg était tombée amoureuse d’un camarade noir. Sa famille lui interdit de le voir. Un jour, elle fit semblant d’aller étudier à l’école mais se rendit en fait chez le garçon. Malheureusement, elle avait été filée par des gens de sa famille. Ils firent irruption chez le garçon en pick-up, battirent les parents, attachèrent le garçon à l’arrière du pick-up et firent plusieurs tours à grande vitesse avec le véhicule pour lui faire passer l’envie de toucher à une femme touareg. Cette action n’eut aucune suite judiciaire.

(Au Niger, quelqu’un m’avait dit une fois que la principale raison pour laquelle les Touareg blancs évitent d’inscrire leurs filles à l’école est la crainte qu’elles ne s’amourachent d’un Noir, puisque les écoles sont mixtes et non racialement ségréguées : cela serait vrai « même de Touareg éduqués »).

Il y a eu quelques marches de soutien aux gens de Gao ici, mais ce qui est à prévoir, c’est l’expansion du traumatisme sur Niamey. Les Maliens sont numériquement la première communauté étrangère à Niamey, et 60 à 70% de ces Maliens sont des gens de Gao – qui vont parler, qui parlent déjà. A la radio, l’autre jour, j’entendais Nouhou Arzika, un tribun populiste, appeler – en langue haoussa, impact maximum – à un soutien massif aux Maliens, disant qu’aucun peuple n’est plus proche des Nigériens que le peuple malien, et que si les Nigériens sont les frères des autres africains, ils ont le même cordon ombilical que les Maliens. De fait, le Niger est le pays de la CEDEAO qui prône le plus une intervention dans le Nord Mali – pour des raisons sécuritaires sans doute, mais aussi pour ces mystérieuses raisons affectives que les politologues dédaignent d’étudier, mais qui font qu’on s’identifie plus facilement avec un groupe qu’avec un autre, qui font, par exemple, que les Nigériens s’identifient spontanément aux Maliens et les Occidentaux d’aujourd’hui aux rebelles touareg.  (Je précise « d’aujourd’hui » car on a plutôt l’impression d’un sentiment d’exaspération et de mépris à l’égard des Touareg et des Maures lorsqu’on lit Mungo Park, Heinrich Barth ou René Caillé : à se demander ce qui a pu se passer dans l’intervalle !)

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  1. Il aurait été intéressant de développer par la même occasion les conditions dans lesquelles GAO s’est retrouvé avec Bamako (le Mali) et non Niamey (le Niger) à la veille des indépendances; sinon, du point de vue du peuplement et de la culture et du point de vue géographique, GAO est plus proche de Niamey que de Bamako.

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  2. Lors d’une visite à Gao je n’arrêtais pas de rater mes rendez-vous parce que j’avais oublié de régler ma montre sur l’heure de Bamako. Je n’avais effectivement pas l’impression d’avoir quitté le Niger. Mais en tout cas, la colonisation a fait son oeuvre: reste à imaginer des formes d’intégration qui, sans porter tort à la souveraineté des Etats, permettraient de remédier un tant soit peu à ce genre de situation.

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