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La peur et l’espérance: d’un certain paradoxe politique en Afrique

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Il y a deux paradoxes politiques africains sur lesquels j’aimerais quelque jour conduire une réflexion un peu prolongée : (1) Pourquoi tant d’instabilité politique sur fond de tant de stabilité sociale ? Ou si l’on veut : pourquoi l’instabilité politique n’est-elle pas, chez nous, la marque d’un mouvement de forces sociales ? Ou : pourquoi la stabilité sociale (peut-être seulement apparente, mais aussi assez réelle pour produire cette apparence) ne conduit-elle pas à la stabilité politique ? (2) Pourquoi, alors que le moment historique s’y prête pour la première fois depuis 1960, les politiciens africains ne mettent-ils pas en œuvre le « second projet de l’indépendance » ?

Cette deuxième question – que je vais expliciter dans un moment – peut paraître, de prime abord, naïve. Mais elle est peut-être de plus de portée que la première, dans le sens, notamment, où elle commencerait à lui donner une réponse.

Soit dit en passant, ce sont là des questions que la science politique française ou américaine ne poserait pas, non pas parce qu’elles ne les trouveraient pas pertinentes, mais parce qu’elles pensent y avoir déjà répondu. Les grandes théories de l’Etat néo-patrimonial et de l’Etat « politique du ventre » répondent à ces questions, et bien que certains ne soient pas satisfaits de ces réponses – ou trouvent ces théories elles-mêmes impertinentes – ils ne proposent pas d’explications alternatives, et les deux champions susmentionnés, bien que peu convaincants en effet, demeurent maîtres du terrain en vertu du fait que natura abhorrat vacuum. A la première question, les deux théories – qui ne prennent pas vraiment au sérieux l’idée de « forces sociales » en Afrique – répondraient :

Neopatrimonius Badius : l’instabilité au sommet est due au fait qu’il y a une compétition intense pour se saisir de la seule source de pouvoir et de richesse en Afrique, l’Etat ; la stabilité à la base est due au fait que l’Etat et la société sont déconnectés et les événements qui agitent l’un ne touchent pas l’autre, et vice-versa d’ailleurs.

Stomachius Bayartus : l’instabilité au sommet est due au fait qu’il y a une compétition intense pour se saisir de la seule source de pouvoir et de richesse en Afrique, l’Etat ; la stabilité à la base est due au fait que les rhizomes nourriciers de la corruption redistribuent une part des richesses accumulées au sommet parmi les acteurs « du bas ».

A ces deux thèses, on peut ajouter celles des tenants du désordre comme norme (Chabal et Daloz) : l’instabilité au sommet est due au fait qu’il y a une compétition intense pour se saisir de la seule source de pouvoir et de richesse en Afrique, l’Etat ; la stabilité à la base est due au fait que les sociétés africaines savent recycler à l’avantage des uns et des autres les effets induits du désordre.

(A-t-on remarqué à quel point, soit dit en passant, ces grandes explications occidentales de la politique africaine sont calquées sur les théories économiques dominantes, en dépit du fait qu’en France du moins les politistes africanistes prétendent ne flirter qu’avec l’Histoire et l’Anthropologie ? Le néopatrimonialisme correspond à l’atmosphère mercantiliste, mais corrompue par le contexte africain ; la « politique du ventre » et son « trickle-down » par voie de corruption, c’est le libéralisme classique, mais corrompu par le contexte africain ; et le « désordre » c’est le néolibéralisme vibrionnant d’individus atomisés, mais corrompu par le contexte africain.)

Il y a des bouts d’arguments, dans ces réponses occidentales (y compris celles, moins largement théoriques, mais de nature similaire, des politistes africanistes des Etats-Unis qui s’intéressent à ces aspects de la politique africaine) qui me paraissent intéressantes, mais pour l’essentiel, elles sont à côté de la plaque, car elles n’ont même pas véritablement compris le problème.

Pour ce billet, je vais m’intéresser à la deuxième question, comme ébauche d’une réflexion là-dessus. Bien entendu, je ne compte pas y répondre vraiment, mais plutôt parvenir à bien poser le problème, et à pointer vers quelques éléments de réponse.

Je dois d’abord indiquer une chose, en manière de préliminaire. Mes idées sur la politique ne sont sans doute pas déterminées par une théorie d’ensemble comme le néopatrimonialisme ou la « politique du ventre », mais j’ai une conviction épistémologique : c’est qu’il existe des « moments historiques ». Oh, cela n’a rien à voir avec la dialectique idéaliste de Hegel ou celle matérialiste de Marx. Pour faire vite, disons que c’est l’idée selon laquelle certaines évolutions disparates se nouent pour créer un champ de possibilités et d’impossibilités qui n’existait pas auparavant, au cours d’une période donnée, et pour une aire géographique plus ou moins large et circonscrite. C’est la succession des moments historiques qui, en créant du « révolu » (un révolu parfois vieux de seulement vingt ans) et en dérobant l’horizon, nous donne le sentiment diffus de « la marche de l’Histoire ». Comme emportés dans un train dans un voyage sans retour, nous savons que la ville d’escale où nous étions quelques heures plus tôt, et où nous avions pu voir et sentir certaines choses bien spécifiques et liées au climat du lieu, à l’ambiance locale, nous ne les reverrons ni ne les sentirons plus, et nous ne pourrons plus faire ce qu’il a été possible d’y faire. Nous sommes déjà dans une nouvelle ville, que nous explorons, en attendant le sifflet du train qui nous rappellera dans quelques minutes pour nous emporter vers une ville inconnue, que nous verrons d’abord avec des yeux entraînés par celle où nous étions auparavant, mais qui, pourtant, est bien différente. Ainsi, bien qu’emportés par le train du temps, et bien que conditionnés par les paysages historiques où, de séquence en séquence, nous nous trouvons, nous avons le pouvoir, à chacune de ces étapes, de faire des choix, suivant ce que nous comprenons de la situation.

Une telle théorie, on le voit, n’est pas propre à l’Afrique, mais aussi, je n’ai jamais vu la pertinence d’une théorie propre à l’Afrique, ni ne puis être convaincu qu’une théorie aussi spécifique peut échapper tout à fait à l’accusation d’essentialisme, voire de racisme.

En 1960, les pays africains avaient potentiellement la possibilité de « réaliser » l’indépendance, c’est-à-dire non seulement de mettre en place des souverainetés (premier projet de l’indépendance), mais aussi de créer des citoyennetés (second projet de l’indépendance). Ces possibilités découlaient de deux évolutions disparates : d’une part le colonisateur avait renoncé à sa souveraineté, ou, si l’on préfère, à sa suzeraineté, après avoir constitué des peuples à travers le régime colonial ; et de l’autre, la colonisation avait opéré une sorte de transfert idéologique des idées politiques modernes de l’Europe vers l’Afrique. Le fait que nous n’ayons que partiellement réalisé le premier projet, et presque pas du tout le second, ne veut pas dire que la tâche était impossible et vouée à l’échec (bien que ce soit ce que nous disent les théories fatalistes venues d’Occident et susmentionées). Certains pays ont mieux réussi que d’autres, et le résultat a dépendu, à n’en pas douter, d’un mélange complexe de contraintes locales ou extérieures plus ou moins fortes et de calculs plus ou moins justes des volontés engagées. Le projet souverainiste de l’indépendance était le plus facile à réaliser, en partie parce qu’il était réalisable mécaniquement. Mais sa réussite dépendait en fait étroitement de celle du second projet, qui a été bien vite abandonné par les dirigeants africains, du fait de sa complexité et de son caractère ingrat. Le retrait du colonisateur et la mise en place du régime international légalement garanti par les Nations Unies et, au niveau continental, l’OUA, produisait de façon presque automatique la souveraineté extérieure des Etats africains. La souveraineté interne, en revanche, dépendait essentiellement des efforts de ces Etats et notamment de leur capacité à « orthonormer » les conduites et à acquérir un degré viable de légitimité. D’un point de vue pratique, cela revenait à fabriquer de la citoyenneté et à produire du développement. L’échec plus ou moins prononcé des Etats est à la base de la situation déprimante décrite par les africanistes occidentaux à partir des années 1980 (époque à laquelle cet échec devient patent et apparemment irréversible) : au lieu de citoyenneté, on a la violence despotique ; et au lieu de développement, on a la corruption endémique. Les deux sont liés, et voici comment.

La citoyenneté (non pas le mot, mais le fait) rend les individus dociles au gouvernement, à travers la conscience d’y participer par des droits et des obligations. Lorsqu’elle ne se réalise pas, les individus restent en fait dans « l’état de nature » par rapport à l’Etat : ses lois, ses politiques, ses projets, ne les atteignent pas. On n’a pas idée à quelle profondeur se situe le problème, parce qu’on n’a pas idée à quel point un gouvernement fonctionnel ne marche qu’à travers la participation (et pas seulement le consentement) des gouvernés. Par exemple, une bonne partie des perturbations qui empêchent la production de comptes statistiques fiables dans un pays comme le Niger provient du déficit de citoyenneté. On m’a ainsi raconté cette histoire assez caractéristique : des agents sont envoyés dans tel bled de l’Est du Niger, en zone semi-nomade (zones où le déficit de citoyenneté est prononcé, par rapport aux zones sédentaires où il est modéré et aux zones nomades où il est extrême) pour recenser les nourrissons dans le cadre d’un programme de lutte contre la malnutrition (programme mis en œuvre par une ONG internationale certes, mais cette dernière est une figure de l’Etat du point de vue des populations, comme de celui de la conceptualisation de ses actions). Arrivés sur place, ces agents vont voir le chef de groupement (un échelon de l’administration nigérienne recruté au sein de la chefferie traditionnelle) qui les confie à un guide chargé de les présenter aux foyers à visiter. Au cours du tour, l’un des agents remarqua que certaines concessions étaient évitées par le guide, bien qu’il y ait aperçu des enfants en âge d’être recensés. Lorsqu’il fit remarquer la chose au guide, ce dernier éluda son propos. Finalement, lorsqu’ils furent de retour chez le chef, les agents se plaignirent au sujet de ce comportement du guide, sur quoi le chef leur répondit que les maisons évitées appartenaient à des « étrangers », c’est-à-dire à des gens qui n’étaient pas sous sa juridiction, en tant que prince, et desquels il ne pouvait donc rendre compte.

Ces gens étaient des Nigériens, mais le chef ne pensait pas la situation à partir du concept de Niger, ni même à partir du fait qu’après tout, il était un fonctionnaire salarié de l’Etat du Niger aussi, et pas seulement le chef de tels gens à l’exclusion de tels autres gens. Si l’on n’obtient pas une coopération pertinente des gens, les actions de l’Etat – qui ne vont jamais que jusqu’à un certain point – seront mitigées, voire annulées. Cette coopération dérive de la conscience des droits et des obligations articulées à l’Etat – et non, comme dans le cas de ce chef par exemple, à une position héritée pour ainsi dire hors Etat. L’indocilité relevée dans cet exemple n’est pas active ou agressive. Mais elle l’est parfois, et d’une manière générale, l’Etat, en Afrique, fait face à des conduites parfois licites, d’autres fois illicites, mais marquées par l’absence de coopération – ce qui le pousse à manifester son pouvoir (quand il le peut) par la force et la violence, ou d’autres fois par des négociations et des abandons qui remettent en cause sa souveraineté. Non pas que les aires de docilité citoyenne n’existent pas : mais elles sont si parcellaires et limitées qu’elles ne peuvent, à elles-seules, soutenir  la souveraineté interne des Etats. Ceci est l’essence même de la fameuse « faiblesse » ou « fragilité » des Etats africains. Les dirigeants, conscients de cette fragilité, ont peur des gouvernés, et durant les premières décennies de l’indépendance, cette peur a pu prendre dans bien de cas des dimensions paranoïaques, surtout lorsque les dirigeants ont eu des raisons de soupçonner que des rivaux pouvaient profiter de cette faiblesse pour les renverser. Ceci, bien plus que l’objectif de l’enrichissement personnel ou, comme disent les théoriciens correspondants anglo-saxons, de « self-aggrandizement » (motif psychologiste ou moralisant simpliste bien plus qu’explication sociologique), explique la cruauté répressive des dirigeants africains des années 1970-80. La peur, le sentiment obsidional de faiblesse et d’insécurité, n’est pas, en l’occurrence, purement psychologique : cette peur repose sur un fait politique patent, la précarité de la souveraineté interne de l’Etat dont on est aux commandes.

Et puis le développement, le progrès économique et social : voilà la seule source de légitimité de l’Etat moderne en Afrique. C’est, nous disent les théoriciens occidentaux, un Etat importé, plaqué, et voilà pourquoi il ne marche pas – ou pourquoi il ne marche pas comme marche son modèle, à Paris, à Londres. Peut-être, bien que je n’aie jamais très bien compris cet argument qui paraît si séduisant pour la plupart des gens. Le fait, dans tous les cas, est que cette importation, malencontreuse ou pas, a été faite et ne peut être défaite. La réalité aussi est que si cet Etat plaqué avait réussi, comme cela s’est vu dans d’autres contrées, à créer une large sphère de prospérité matérielle, il aurait acquis cette forme d’adhésion à la fois rationnelle et morale que l’on appelle « légitimité », par laquelle on apprécie les efforts faits et on soutient le moteur de ces efforts. Même à ce jour, le degré de légitimité que revendiquent les gouvernants africains s’enracine dans la question du développement. Les observateurs étrangers refusent de prendre au sérieux les discours sur le développement des gouvernants africains, et pensent qu’ils ne le font que pour se donner une bonne image. Par exemple, Fredrik Söderbaum, un spécialiste de l’intégration africaine, pense que les dirigeants africains ne prétendent s’intéresser au développement par l’intégration que pour se donner des airs. De façon mordante, il note : « …this has not been to serve public interest, but rather to raise the formal status of their crumbling governments. To implement policies is not the first priority… For the political leaders, it is a matter of constructing an image of state building and of promoting important values. » (« Modes of Regional Governance in Africa : Neoliberalism, Sovereignty Boosting, and Shadow Networks », in Global Governance, 10, 2004). Söderbaum ne se rend pas compte que la politique est, de toute façon, l’art ou la science de la fiction, et qu’on obtient peut-être autant de choses en projetant une image pertinente qu’en mettant en œuvre une politique. Mais de plus, les dirigeants africains d’aujourd’hui n’ont pas d’autre moyen de proclamer leur légitimité, puisqu’ils ne sont plus des chefs de lignage, des rois sacrés ou des seigneurs de guerre. Ils sont les maîtres du développement – mais des maîtres qui échouent dans leur tâche. Incapables d’organiser la prospérité globale, ils laissent les individus se tirer d’affaire comme ils peuvent, en mettant en place des systèmes de débrouille dont certains ne violent pas trop la loi, mais dont d’autres sont clairement illégaux, voire criminels. Personne n’en est satisfait, mais mieux vaut ça que rien.

C’est ainsi que les pays africains ont coulé dans la violence et la corruption – entre autres choses. Les théories du style « politique du ventre » et « politique du désordre » essaient de nous faire croire que cette décadence répond aux invariants d’une culture africaine, alors qu’il s’agit simplement des manifestations d’un échec historique, celui du double projet des indépendances. Tant que, par ailleurs, on ne verra pas les choses de cette façon, on ne fera rien pour se reprendre en main et retrouver les invariants non pas d’une culture africaine hypothétique, mais des aspirations humaines bien connues de chacun.

Il faudra d’ailleurs comprendre pourquoi exactement cette décadence est survenue, et quels mauvais choix ont pu faire les premiers dirigeants, sur la base de quelle lecture de leur situation. Malheureusement, cela se répète aujourd’hui. La démocratisation libérale des années 1990 présente, pour certains pays du moins, l’opportunité de reprendre à neuf le second projet des indépendances, et cela a été d’ailleurs compris de cette façon autour des années fin 1980-début 1990. Au Niger, par exemple, le PNDS, actuel parti au pouvoir, s’était formé sur la base d’un débat intéressant qui s’est développé parmi ses fondateurs vers la fin des années 1980. Deux positions étaient en présence : (1) Au lieu de chercher le pouvoir à tout prix, il faut créer un parti d’éducation, qui passera quelques années à informer les Nigériens sur leurs droits et obligations par rapport à l’Etat, si bien que le moment venu, ils n’écouteront plus que le parti qui leur tiendra ce discours de vérité ; (2) Si l’on attend, les partis intéressés uniquement par le pouvoir occuperont l’espace et étoufferont le message : il vaut mieux prendre d’abord le pouvoir et l’utiliser pour éduquer les Nigériens.

Dans la dynamique électoraliste qui se mit en place en 1992, la position 1 n’était évidemment pas tenable. Le PNDS se lança dans la mêlée, et fut brièvement aux affaires (1993-96) avant d’être rejeté dans l’opposition jusqu’en 2011. Il eut pu donc profiter de cette période pour revenir en mode 1, mais il ne le fit pas. Il est à présent au pouvoir, mais il ne semble pas non plus être passé en mode 2. Le PNDS est de fait devenu un clan, avec son chef figure de proue, comme les autres partis nigériens, et cela sans doute depuis le début des années 90, lorsqu’il s’est purgé de ses éléments les plus radicaux, et lorsque les orateurs et les stratèges sans profondeur intellectuelle se sont mis aux postes de contrôle. Pourquoi ? Pour être libre d’utiliser l’Etat à des fins d’enrichissement personnel ? Je n’en doute pas, pour certains. Mais on ne peut s’en tenir là. Un ancien cacique du parti me disait l’autre jour : « Nous nous comportons comme le MNSD [ancien parti au pouvoir de 1999 à 2009] parce que, comme lui, nous avons peur de dire aux gens qu’ils ont un droit de regard sur ce que nous faisons, et que tout ce que nous faisons, c’est en réalité avec leur propre argent. Nous savons que si les Nigériens comprennent cela, ils ne nous laisseront pas tranquilles. » Dans les années 2000, les dirigeants MNSD du Niger avaient réussi à faire croire au peuple que tout ce qui se faisait de bien dans le pays était le fruit de la munificence et de la générosité paternelle du président Tandja. Cela a marché à fond. Même si vous expliquez aux gens que les sous venaient de dettes contractées en leur nom, ou de taxes prélevées sur le savon avec lequel ils prenaient leur douche quotidienne, ils ont beau jeu de vous rétorquer que, dans tous les cas, c’était Tandja qui « faisait » quelque chose avec cet argent. Le quelque chose en question était un mélange savant d’ouvrages à la Potemkine et de patronage bien placé, et la croyance en un Tandja « bon père de la nation » qui s’est établie sur des bases aussi minces et alors que le Niger a été ravagé par des crises de subsistance tout au long de la décennie, montre bien la pertinence de ce que je disais à propos de la politique, science de la fiction (curieusement d’ailleurs, ce furent les régions les plus durement touchées par les crises de subsistance qui toujours montrèrent la plus grande ferveur pour Tandja).

Arrivé au pouvoir, le PNDS veut renverser cette tendance, non pas en utilisant les énormes moyens de la propagande d’Etat pour faire comprendre aux Nigériens les principes de la gestion moderne d’un pays, mais afin de produire des fictions concurrentes autour, cette fois, du président Issoufou. Cela ne marche pas trop bien pour le moment. Depuis quelques années, des travaux avaient été prévus pour construire de nouvelles voies goudronnées à travers la ville de Niamey, travaux qui n’ont été lancés qu’après les élections de 2011. Ces travaux avaient été annoncés par la propagande de Tandja comme l’un des grands chantiers qu’il lui fallait à tout prix terminer, fût-ce en changeant de constitution. Le fait que le nouveau régime poursuit ces chantiers aurait dû montrer aux Nigériens que l’Etat n’avait pas besoin de Tandja pour mener à bien des œuvres de ce genre : mais telle n’est pas l’impression que donne la rumeur publique à Niamey qui, pour l’instant, susurre que de toute façon, il s’agit là des « actions du vieux. » Je ne doute pas que, dans quelques années, on aura oublié ce détail. Dans les pays dominés par la jeunesse, comme l’est le Niger, la mémoire publique est courte. Dans cinq ans, 60% de la population de Niamey, qui sort à présent de la brume de la préadolescence, n’aura plus comme image de président que Mahamadou Issoufou, et sa rumeur l’emportera sur celle qui, aujourd’hui, s’attarde encore dans les émanations d’hier. Il n’en reste pas moins que, pour le PNDS, l’urgence est de créer cette image de Issoufou, président munificent et paternel, afin d’effacer l’image encore rivale de Tandja.

On peut comprendre, d’un point de vue électoraliste, la manœuvre. Parmi les Nigériens qui ont désapprouvé la conduite de Tandja en 2009, peu l’ont fait pour des raisons de principe. La plupart l’ont fait parce qu’ils voyaient les divisions et les tensions créées par l’entreprise, et en concluaient que c’était un projet voué à l’échec, et donc une perte de temps due à l’obstination d’une personne. Du coup, Tandja n’est pas vu par eux comme un criminel ayant subverti l’Etat, mais tout au plus comme un maladroit, d’ailleurs bien intentionné. Il conserve donc son aura, que le MNSD peut utiliser à bon escient lors des prochaines élections : par conséquent, il importe que Issoufou ait aussi au plus vite une aura pouvant rivaliser avec la sienne.

Electoralement, donc, cela est de bonne guerre. Mais cela vaut-il la peine de faire l’impasse sur l’éducation des Nigériens ? Je sais bien que ce n’est pas au Niger seulement qu’en apprenant l’opinion des uns et des autres, la sorte de stupidité fédérale qui semble guider les gens dans leur appréciation des leaders politiques et de leur action, on a un frisson glacé en songeant : « Fichtre ! Et dire que mon gouvernement dépend des idées de ces gens ! » La démocratie représentative repose sur un principe, en fin de compte, très décevant – et les opinions des électeurs nigériens me semblent en moyenne plus intelligentes que celles des électeurs américains, par exemple. Mais précisément : les électeurs américains du moins comprennent et acceptent les principes légaux du système, ce qui est loin d’être le cas des Nigériens. Ainsi encore à propos de Tandja et de la limitation des mandats, combien de fois n’ai-je pas entendu des gens (généralement éduqués d’ailleurs) regretter le fait que nous ayons adopté des « règles si restrictives » (i.e., qui empêchent de modifier une constitution). Ils ne voient pas que l’idée même de règle implique l’idée de restriction, que ce qui est restriction pour l’un est laxisme pour l’autre, et que la seule manière de ne pas avoir de restriction du tout est de n’avoir aucune règle et de tout conduire au petit bonheur la chance – suivant donc le paradigme du « désordre ». Une telle voie est dangereuse, puisqu’elle ne permet ni le calcul, ni la sécurité, ni le fondement premier de la stabilité d’un régime de gouvernement, la succession réglée. Elle empêche, en d’autres termes, qu’émerge le cadre pratique de la citoyenneté. Or, aujourd’hui, rien n’empêche les élites dirigeantes de pays comme le Niger, le Sénégal, le Bénin, voire le Nigéria, et d’autres de ce type, de travailler à l’émergence d’un tel cadre. Ces pays sont plus qu’à moitié sortis du moment historique précédent, et les possibilités qui s’offrent à leurs élites dirigeantes pour éduquer leurs peuples sont bien en évidence. Si ces élites ne s’en saisissent pas, c’est qu’elles ont librement choisi de ne pas s’en saisir. L’habitude, la paresse, ne sont pas des excuses – reste la peur. Et cette peur, cette fois, ce n’est plus vraiment celle de l’usurpateur qui vous renverse. Un jeune homme me disait il y a deux jours, à propos du coup d’Etat de février 2010 : « Personne n’aurait pu faire de coup d’Etat contre Tandja s’il n’avait pas déconné. Si quelqu’un avait osé, le peuple se serait soulevé contre lui ! » C’est dire que Tandja n’avait pas compris que le gage de son pouvoir, c’était la loi, même si les Nigériens paraissaient ne pas prendre cette loi au sérieux. Ils la prennent assez au sérieux pour savoir que lorsqu’on la viole, on ne doit pas s’étonner d’en être puni. Ce qui veut dire qu’ils la prennent assez au sérieux pour être éducables, ils peuvent accepter qu’on les presse d’être désormais plus rigoureux sur la question des droits et des obligations du citoyen. Mais à la vérité, pour certains, un citoyen « conscient » est plus effrayant qu’un faiseur de coup d’Etat. Non pas seulement parce qu’il demanderait plus de comptes par rapport à la gestion de l’Etat – notamment du point de vue financier – mais surtout parce qu’il serait bien trop difficile à contrôler, et qu’à la mode des coups d’Etat risque de succéder celle des révolutions. Cette peur de la conscience citoyenne, la classe politique tout entière du Niger en a senti le souffle brûlant lors des journées de mobilisation d’avril 2005, et je ne pense pas qu’elle l’ait encore oubliée.

Et pourtant, un parti peut encadrer en partie cette conscience – si tant est qu’il est réellement un parti. Le paradoxe des démocratisations africaines, c’est qu’elles ont commencé alors que l’élément central du jeu démocratique, le parti politique, perdait partout son caractère et sa substance, c’est-à-dire sa capacité à produire une idéologie mobilisatrice, une vision et une sensibilité. Les années 80 ont déclaré la mort de l’idéologie, Margaret Thatcher nous a informé qu’il n’y a pas d’alternative, la gauche partout est devenue plus ou moins néoconservatrice (ou néolibérale, ce qui, de façon caractéristique, revient au même), la droite a aspiré l’extrême-droite, bref, tout est entré dans tout et rien n’a plus eu de sens clair en matière politique. Un moment historique était passé. Dans cette ambiance, les Africains n’ont pas résisté à leur habitude de calquer leur conduite sur les évolutions de leurs modèles occidentaux. Les partis viables qui sont apparus au Niger au début des années 1990 avaient des fiefs et développèrent des tendances – plus conservatrices au MNSD, plus modernistes au PNDS. Mais ils ne développèrent pas d’idéologie, c’est-à-dire cette ferveur qui lie les partis aux masses, et les amènent à les éduquer, comme cela s’est tout de même vu, dans ce même pays, avec le Sawaba, dans les années 1950. Cela, pourtant, n’est pas impossible, et le gain permanent est celui d’obtenir enfin ce luxe politique si rare parmi nous : une population « gouvernementalisée » (il me semble d’ailleurs que si les Français insistent sur l’école comme lieu de fabrique du citoyen, ce sont les partis qui, dans leur pays comme dans bien d’autres pratiquant la démocratie représentative, ont mis en scène l’action du citoyen, pendant de nombreuses décennies). L’influence occidentale n’explique ni ne justifie cette démission des partis – en particulier du PNDS, qui prétendait à l’idéologie. En fait rien ne la justifie.

Quant à ce qui pourrait l’expliquer, c’est une autre histoire, et j’avais dit que je me contenterai de poser le problème. Une piste d’explication pourtant est basée sur l’idée que, dans certains contextes, on agit moins par ce qu’on espère gagner que par ce qu’on a peur de perdre. La peur annule l’espérance.

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