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Le Feu malien

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Il n’est pas difficile de comprendre, sous forme d’équation presque, les origines de la « crise malienne », même si on ne peut en tirer des conclusions pour l’instant. Mais on peut en voir les implications importantes pour l’Afrique de l’Ouest, les relations avec les forces extérieures (singulièrement la France) et les résultats en matière de « théorie politique » des Etats qui vont s’en ensuivre dans les années à venir. La chute du Mali dans le chaos aura un effet « 11 Septembre » en Afrique de l’Ouest, et on peut avoir l’espoir que cet événement dramatique mènera à un certain éveil des Ouest-africains par rapport à la nécessité de consolider leurs Etats et, pour la masse servile des Francophones, de songer réellement, réellement à se libérer de la tutelle française. Ce n’est là qu’une évolution possible cependant, et elle est d’ailleurs peu probable. Elle dépendra en grande partie, dans tous les cas, de l’effort qu’aura coûté la restauration de l’Etat malien sur son territoire et dans ses institutions, de qui y aura contribué le plus, et de comment cela se sera fait. Dans ce billet, il sera donc question de (1) Les origines de la crise, (2) Le problème touareg, (3) Le problème islamiste, (4) Le rôle de la France (ce qu’il est), (5) Le rôle de la CEDEAO (ce qu’il doit être).

Pour comprendre les origines d’un phénomène, il faut identifier, par ordre d’importance, les facteurs qui, s’ils n’avaient pas été présents, auraient empêché l’émergence du phénomène. Dans le cas présent, ces facteurs sont : la chute tumultueuse et brutale de Kadaffi, le système ATT, le racisme touareg et les positionnements de la France, de la Mauritanie et de l’Algérie. Par ordre d’importance. C’est donc à dire que sans la chute de Kadaffi, le système ATT, tout vermoulu et risqué qu’il était aurait réussi à gérer la violence du racisme touareg en dépit des ambigüités de la France, des pressions de la Mauritanie et des entrechats de l’Algérie. On voit que je ne cite pas le facteur qui inquiète le plus les Occidentaux, à savoir les factions islamistes. C’est que leur action n’est pas directement liée à la situation du Mali et n’a pu prospérer que grâce au désordre créé par le racisme touareg.

Voyons ces points tour à tour.

La politique sahélienne de Kadaffi avait évolué, dans les dernières années, vers une tentative de vassalisation des Etats sahéliens. C’était un contraste avec un objectif initial qui consistait à les conquérir, ou du moins à annexer les parties septentrionales de leur territoire (Niger et Tchad en particulier) à travers des légions armées touareg. Durant cette première phase, Kadaffi définissait sa politique comme essentiellement arabo-berbère et islamique. La grandeur de la Libye passait par la renaissance du monde arabo-berbère et islamique, ce qui impliquait que l’ennemi était non seulement le monde occidental et Israël, mais aussi, pour l’aspect « berbère », les Etats sahéliens qui « occupent » des parties du Sahara, « habitat naturel » du peuple berbère. Il fallait « libérer » ces territoires de l’emprise des Noirs sédentaires du Sud et y instaurer des régimes satellites gouvernés par les castes supérieures des clans touareg. Kadaffi eut un succès temporaire au Tchad (bande d’Aouzou), mais fut mis en échec par le soutien militaire accordé à l’Etat tchadien par la France. Il échoua complètement au Niger, à cause principalement de la ténacité du gouvernement de Seyni Kountché (1974-87) contre lequel il organisa plusieurs tentatives de coup d’Etat. Kountché mit en déroute les bandes touareg qui avaient attaqué Tchintabaraden (Azaouad) et expulsa les communautés suspectes vers l’Algérie. Vers la fin des années 1980, la politique de Kadaffi connut un virage à 180°. Sa capitale avait été bombardée par les Américains et aucun Etat arabe ne vint à son secours, alors qu’il avait mis toutes ses forces au service de la lutte contre la domination américano-israélienne du Moyen-Orient. L’embargo imposé par la suite par les gouvernements occidentaux à travers l’ONU paracheva son évolution vers une amitié politique avec les Etats sub-sahariens, y compris donc sahéliens.

Le cas des Etats sahéliens présenta un certain problème : pendant des années, Kadaffi avait œuvré à leur désintégration à travers le soutien armé et financier aux bandes touareg. A présent, à cause de l’identification de la Libye à l’Afrique sub-saharienne, il fallait les ménager. La solution trouvée fut de les vassaliser, ce qui permit à la Libye de se les attacher tout en se mettant en position d’obtenir des situations de pouvoir pour ses protégés touareg. Les pétrodollars affluèrent donc à Niamey, Ouagadougou et Bamako sous forme d’investissements massifs dans le bâtiment, le commerce et les privatisations, et les politiciens des trois pays furent encouragés à entretenir des rapports de patron-client avec Kadaffi. C’est peut-être là que Kadaffi prit l’idée d’une stratégie qu’il essaya ensuite d’appliquer en Europe (Italie, France, Grande-Bretagne notamment) avec un certain succès. Au Sahel, le succès fut variable. Il fut de faible ampleur au Niger, à cause du souvenir cuisant du soutien aux rébellions touareg, de la proximité considérée comme dangereuse de la Libye (qui n’a pas de frontière commune avec le Mali et le Burkina) et peut-être des avis de la France qui tenait à sanctuariser l’uranium nigérien. Il fut d’ampleur moyenne au Burkina, où le dirigeant local, contrairement à ceux du Niger et du Mali, avait sa propre politique extérieure et songeait autant à instrumentaliser Kadaffi que l’inverse. Il fut de grande ampleur au Mali, où les dirigeants acceptèrent pleinement la logique de vassalisation et ses bénéfices financiers. A cause de cette attitude des dirigeants maliens, Kadaffi put obtenir de grands avantages pour ses protégés touareg, amenant pratiquement l’Etat malien à renoncer à élaborer une politique de sécurité dans le Nord (contrairement à l’Etat nigérien). En retour, Kadaffi garantissait la paix touareg au Mali. Le Niger, qui avait refusé cette logique, dut, quant à lui, faire face à la rébellion du Mouvement National pour la Justice (2007-2009), et son armée dut se battre dans le désert pour sécuriser l’accès aux mines d’uranium et de charbon et permettre les explorations minières des sociétés étrangères. Lorsque Mamadou Tandja mûrit son plan pour renverser la Vème République, il dut cependant se rendre à Tripoli pour demander à Kadaffi de rappeler ses poulains. Des compromis furent trouvés et la « rébellion » s’arrêta (son chef, Aghali Alambo, s’envola pour une retraite dorée à Tripoli).

Il s’ensuit que la chute de Kadaffi eut un impact différent sur le Mali et le Niger. Le Niger avait un semblant de « politique libyenne », hérité de la confrontation avec Kountché et consolidée par la nécessité de défendre les richesses minières du Nord. La « politique touareg » du Niger n’est qu’un subsidiaire armé à la politique libyenne. Cette politique libyenne consistait essentiellement à s’assurer les sympathies de Tripoli sans se laisser vassaliser, ce qui était pour le moins épineux. La sympathie de Tripoli permettait de mieux gérer le problème touareg. Lorsque Kadaffi tomba, le Niger reconnut immédiatement les nouvelles autorités libyennes afin de conserver un interlocuteur à Tripoli : mais étant donné l’influence du clan Kadaffi sur les Touareg, il tâcha aussi de ne pas rompre avec ce clan (au cas, peut-être, où il réussirait à se restaurer). Les protégés touareg nigériens de Kadaffi furent donc, en dépit de leur passé criminel (Rhissa ag Boula, un meurtrier reconnu et condamné par la justice nigérienne, aujourd’hui conseiller spécial du président), intégrés dans l’establishment dirigeant et le Niger se montra très hospitalier aux kadaffistes. Le Mali n’avait pas de politique libyenne, et avait acheté la paix touareg non seulement au prix de l’intégration de leaders touareg dans l’establishment dirigeant, mais aussi à travers la transformation du nord malien en un espace de libre activité pour les communautés touareg. Ce résultat était mauvais en principe, car il impliquait que l’Etat renonce à l’un de ses objectifs naturels les plus primordiaux, la création d’un niveau acceptable de sécurité globale. Mais il n’était pas mauvais en soi, pour les populations, car il ne semblait pas y avoir de danger pressant et le retrait de l’Etat permettait aux intérêts privés de se donner carrière, parfois de façon illicite (trafic de drogue, de cigarettes…), mais généralement de façon licite. Par ailleurs, le Nord Mali devint de fait l’une des routes principales du trafic international de drogue en provenance d’Amérique du Sud vers l’Europe, courant dans lequel puisèrent libéralement certaines autorités du pouvoir malien. Dans ce sens, le Mali prenait dangereusement la voie invivable prise par la Guinée Bissau.

La question géopolitique du Nord se posa donc différemment pour le Niger et le Mali. Pour le Niger, les ressources du Nord étaient l’uranium, le charbon, les richesses minières dormantes, le tourisme, le commerce avec l’Algérie et la Libye, et les trafics illégaux. Ces derniers étaient assez importants pour enrichir des individus touareg et quelques autorités nigériennes (notamment militaires), mais le gros deal, c’était les ressources minières : de telles ressources appelaient une politique de sécurité, comme la « mise en état de garde » de la région d’Agadez faite par Tandja en 2007. Pour le Mali, les ressources du Nord se limitaient au tourisme, au commerce avec l’Algérie et aux trafics illégaux, et aucune de ces ressources n’appelait une politique de sécurité – bien au contraire, en ce qui concerne la dernière !

Donc, la chute de Kadaffi réduisit à néant la garantie de la paix touareg alors que ATT avait accepté la logique lucrative de vassalisation du Mali et renoncé à une politique de sécurité dans le Nord. Les dangers de cette absence de politique de sécurité au Nord avaient déjà été rendus évidents par l’établissement d’AQMI au Nord Mali. De façon caractéristique, alors que les otages occidentaux sont capturés au Niger, ils sont détenus au Mali ; et le système ATT était à ce point pourri de l’intérieur que les terroristes arrêtés étaient aisément libérés ou parvenaient à s’échapper de prison à l’aide de puissantes complicités.

La chute de Kadaffi – un coup d’Etat assisté de l’extérieur – se fit par ailleurs dans des conditions tellement anarchiques que les bandes touareg tout comme AQMI se trouvèrent du jour au lendemain puissamment armés. Ils firent donc sus sur le ventre mou, le Mali. Les Touareg de culture rebelle ne reconnaissent en effet pas plus l’intangibilité du Niger que celle du Mali, et, à partir de la Libye, il aurait été géographiquement plus simple d’attaquer le Niger que le Mali. Mais le Mali parut plus vulnérable, ce que l’événement a confirmé.

Par ailleurs, le Mali était isolé. ATT s’entendait mal avec la Mauritanie, qui lui reprochait précisément son absence de politique de sécurité – ce qui forçait les Mauritaniens à intervenir parfois en territoire malien pour veiller à la sécurité de leur territoire. Il s’entendait plutôt mal avec les Français pour des raisons similaires. Il semble qu’alors que le Niger a signé des accords de sécurité avec la France (ce qui a autorisé les Français à organiser la fameuse opération contre les kidnappeurs du Toulousain), ATT ne l’a pas voulu, pour des raisons ayant peut-être à voir avec la logique d’inféodation à la Libye. Du coup, les Français étaient empêchés d’intervenir ouvertement en territoire malien pour chercher à libérer leurs otages – ou au moins pour coordonner des actions avec les forces de sécurité maliennes. Après la chute de Kadaffi, ATT a découvert en tout cas son immense solitude et a dépêché à plusieurs reprises son ministre des affaires étrangères à Paris pour obtenir de l’aide contre une menace qui se dessinait – sans succès. L’Algérie sert de base arrière aux islamistes d’AQMI – notamment pour les ressources comme les biens d’échange, le carburant – mais c’est une façon, pour le gouvernement algérien, d’exporter son problème terroriste loin de la grande zone méditerranéenne. Protégée par la clause constitutionnelle qui « empêche » l’armée algérienne d’intervenir en territoire étranger, l’Algérie pouvait rester sourde aux appels du pied auxquels ATT a dû se livrer à son égard. Certains analystes mentionnent aussi une certaine rivalité de leadership entre d’une part l’Algérie/Etats-Unis et de l’autre la France suivie par le Niger, avec un Mali indécis.

Voilà un peu comment s’est mise en place la machine infernale qui a explosé à la face du Mali. Mais si ces facteurs et éléments expliquent le mécanisme, l’existence même de la machine s’explique uniquement par le problème du racisme touareg.

Les Touareg constituent une société assez simple (par rapport aux sociétés sédentaires) organisée par le principe racial : il existe des Touareg berbères (généralement blancs ou clairs de teint) et des Touareg noirs. Les individus sont repartis en castes et non en classes ou simili-classes, lesquelles structurent des clans et des confédérations de clans. Les castes expriment des relations de pouvoir verticales, avec production de maîtres et d’esclaves. La ligne de partage est aussi raciale. Il existe sans doute des « maîtres » noirs, mais je ne sache pas qu’il existe des « esclaves » blancs. L’esclavage est identifié à la négritude. Etant donné cette configuration, les Touareg berbères ne peuvent supporter l’existence de relations de pouvoir neutres (i.e., qui peuvent être égalitaires ou inégalitaires suivant les circonstances et non par statut)  entre eux et les Noirs, telles qu’elles sont organisées à l’intérieur des Etats du Mali et du Niger. Cette répulsion, quoique non universelle, est générale, et explique l’isolement d’une partie de la société touareg au Mali et au Niger, notamment sur le plan de l’intermariage ou de relations d’amitié. Il est plus facile et plus naturel, comme j’en ai bien souvent fait l’expérience, pour un Noir, d’avoir des amis Touareg noirs que des amis Touareg blancs. Par ailleurs, l’existence du Mali et du Niger remet en cause l’intégrité de la société touareg traditionnelle, basée sur la servitude des membres noirs de cette société, puisque ces derniers perdent de plus en plus la conscience esclave dans le cadre égalitaire et favorable aux Noirs de ces Etats. C’est cette remise en cause que les rebelles touareg qualifient de « génocide culturel ». De plus, l’intégration progressive de Touareg blancs pauvres dans les économies urbaines du Sud banalisent la condition de Touareg blanc, qui tend à devenir un simple citoyen du Mali ou du Niger, et non le membre d’une caste dominante. Tout ceci crée un sentiment obsidional pour certains membres de la société touareg qui se sentent tenus de défendre l’intégrité de cette société contre le désordre racial favorisé par le Mali et le Niger. C’est ce qui explique, par exemple, que les Touareg, pourtant nombreux en Algérie et en Libye, ne se révoltent pas dans ces pays. Ce sont des pays « blancs », où la servitude naturelle du Noir est reconnue et défendue de façon tacite.

La conquête d’un territoire qui recouvre une expression géographique extensible à souhait (l’Azaouad) paraît, pour ces gens, une manière de restaurer un ordre naturel et divin : les Blancs maîtres, et les Noirs esclaves (ainsi ont dit des rebelles touareg à mon amie Lidya Polgreen, journaliste du New York Times, métisse d’un Blanc et d’une Ethiopienne, et qui leur paraissait donc naturellement de leur côté). Ce n’est pas un discours public, bien entendu. La PR des rebelles touareg, essentiellement adressée aux Occidentaux qui leur manifestent une sympathie spontanée et zélée, parle d’un côté de « marginalisation », de « persécution » et de « génocide » (afin de présenter les Etats du Niger et du Mali comme des entités au moins aussi monstrueuses que la France coloniale sinon que certains Etats totalitaires) et de l’autre côté de « démocratie », de « droits de l’homme » et d’ « auto-détermination ». Cette PR est une série de mensonges, ou plutôt de fictions dont la structure narrative existe déjà dans la mentalité occidentale actuelle, et qui viennent s’y couler comme un matériau fluide dans un moule accueillant. L’ironie amère de cette affaire, c’est que les accusations et les justifications dont usent les rebelles touareg constituent l’inverse de la réalité des choses. Ce n’est pas en effet qu’ils sont marginalisés par les Noirs, ils ne veulent pas s’intégrer à eux ; ce n’est pas qu’ils sont persécutés par les Noirs, ils veulent être libres de les persécuter comme devant ; ce n’est pas (accusation grotesque, tempérée parfois par l’adjectif « culturel » pour être plus croyable) qu’ils subissent un génocide, ils veulent en organiser un, ou du moins établir un régime de terreur, seul capable de maintenir une minorité au pouvoir (le « peuple de l’Azaouad », pour reprendre la terminologie des rebelles, est en majorité Songhay, donc noir). Par suite, les rebelles ne peuvent mettre en place un Etat démocratique, puisqu’un tel Etat rétablirait la situation contre quoi ils s’étaient rebellés : ils seraient forcés – s’ils réussissent leur coup, ce qui reste à voir – d’établir une ethnocratie, semblable à Israël ou à l’Afrique du Sud de l’Apartheid ; ils ne sauraient non plus respecter les droits de l’homme, puisque leur théorie politique est essentiellement raciale et inégalitaire ; et en fait d’auto-détermination, la leur se ferait au détriment de celle des autres communautés du Nord Mali, tels que les Songhay, les Arabes, etc.

En réalité, la théorie de l’auto-détermination des peuples n’est pas adaptée à la géographie politique de l’Afrique sub-saharienne – si tant est qu’elle ait jamais été adaptée à une géographie politique quelconque. L’auto-détermination des peuples postule en effet qu’à chaque peuple doit correspondre un territoire, et qu’en plus, un peuple doit être une nation, c’est-à-dire un ensemble ethniquement et culturellement homogène. Cela correspond peut-être à un rêve de la famille Le Pen, mais nullement à la réalité historique de l’humanité. L’Etat-nation est un fantasme moderne, datant des années 1800 de l’ère chrétienne, et dont les tentatives de réalisation cohérentes mènent toujours aux discriminations, aux proscriptions et au génocide, que ce soit sous le Troisième Reich ou au Rwanda, en Afrique du Sud vers 1950 ou en Israël aujourd’hui, dans les politiques anti-immigration en France ou dans la Côte d’Ivoire xénophobe de Laurent Gbagbo.

Cette horreur se manifeste déjà au Nord Mali dans les exactions auxquelles se livrent les conquérants touareg contre les populations noires de Tombouctou et Gao – peut-être après avoir participé à des violences similaires en Libye. La réalité historique des grands Etats du passé, et particulièrement en Afrique, a toujours été multinationale : les guerres tribales ont été le résultat de l’idée homogénéisante de l’Etat-nation. Alors que le progrès, pour nous Africains du moins, doit être la construction d’Etats multinationaux, des gens comme les rebelles touareg veulent nous ramener aux impasses sanglantes de l’Etat-nation, c’est-à-dire, en clair, de l’ethnocratie.

Un peuple n’est pas nécessairement une nation. Il est même l’inverse d’une nation. Jean-Jacques Rousseau définissait le contrat social comme l’acte par lequel un peuple devient un peuple, au lieu de rester une simple multitude. Il formalisait ainsi l’idée que ce qui fonde le droit politique, le droit du gouvernement, c’est la loi, la définition des droits et devoirs réciproques et les règles de participation au gouvernement. Ce n’est pas la race, ni le clan, ni la confédération de clans – ce n’est pas le sang et la génétique. Ce n’est pas la nation. C’est la conscience d’un lien politique et d’un partage social. On peut être critique à l’égard du Mali d’ATT à bien de justes titres, mais on ne saurait lui nier d’avoir approché de très près cet idéal, et d’avoir donc donné aux Touareg liberté et occasion d’être loyalement ce qu’ils sont, sans préjudice des règles qui protègent tous les hommes de la domination et de l’exploitation. Mais ils ne le veulent pas, ou plutôt ils veulent autre chose, et précisément le contraire de ceci. Et que faire contre une telle volonté, d’être une nation dominant une multitude, et non une communauté au sein d’un peuple – que faire contre une telle Wille zur macht dans son sens le plus prosaïque ?

Tel est, dans son essence, le problème touareg auquel doivent faire face le Mali et le Niger. Problème constant, mais qui devrait – qui devait – rester mineur, localisé dans les sables, intermittent, si les Etats prennent les mesures nécessaires. Le Mali s’est laissé déborder ; le Niger doit prendre garde.

Ce problème a-t-il une solution ? Je ne sais. Sans doute, avec le temps, l’urbanisation, une intégration de proche en proche des Touareg berbères qui transformeraient leurs « rebelles » (rebelles à la vendéenne) en vieux réactionnaires sans importance et sur le déclin. Le tourisme a paru une solution qui pouvait créer une prospérité permanente dans les zones habitées par les Touareg et du moins offrir des consolations matérielles et folkloriques à l’évolution sociale qui déplaît tant à leurs castes supérieures. Mais d’une part le tourisme occidental a davantage perverti la situation (l’exotisation des Touareg a donné à leur cause en réalité vile une aura de noblesse et d’humanisme), et de l’autre, il n’a pas empêché les rébellions qui, en créant l’insécurité et la guerre, le ruinent. Du reste, à mon avis, l’aventure au Nord Mali est un baroud d’honneur. La rébellion touareg constituait un véritable problème sécuritaire lorsqu’elle était organisée depuis Tripoli. La chute de Kadaffi est la fin d’une époque pour l’idée de rébellion armée parmi les Touareg : mais avant que la porte de l’Histoire ne se close définitivement, on a ramassé toutes les armes qu’on a pu pour un suprême effort. On a eu quelques succès, d’ailleurs précaires, et on se presse de proclamer un « Etat ». Même si cet Etat ne parvient pas à avoir d’existence réelle à quelque moment que ce soit, on l’aura du moins proclamé.

Le problème islamiste est différent. La théorie politique des islamistes est moralement supérieure à celle des rebelles touareg. La presse française – qui influence souvent les lectures que nous faisons de la marche du monde, en Afrique francophone – prétend l’inverse. Les rebelles sont présentés comme un mouvement « laïque » (donc forcement progressiste) et les islamistes, comme un mouvement « fanatique » et « obscurantiste ». En réalité, le fait d’être laïques n’empêche pas les rebelles touareg d’être fanatiques et obscurantistes – mais à propos de la race et de l’ethnie, non à propos de la foi et de la loi religieuse. En d’autres termes, les rebelles touareg veulent organiser une domination de race fondée sur la solidarité ethnique, tandis que les islamistes veulent créer un peuple, mais suivant un contrat social basé sur le Coran et la Constitution de Médine, non sur le droit séculier et la Constitution de Westminster ou de Paris. A cet égard, je crois personnellement que l’effort islamiste est inférieur, d’un point de vue politique et moral, à l’effort occidental/laïque (au moins tels que tous deux apparaissent aujourd’hui). Mais il est évident que l’effort islamiste et l’effort occidental/laïque appartiennent tous deux au même plan supérieur par rapport à l’effort raciste des rebelles touareg. C’est ce qui explique que les islamistes disent n’avoir rien contre l’existence du Mali. Ils reconnaissent un peuple malien, et n’ont cure d’une nation touareg ou autre. Seulement, ils veulent que ce peuple malien se constitue en tant que peuple sous le regard du dieu de l’Islam.

La théorie politique de l’Islam n’est pas, en soi, quelque chose de déplaisant. J’ai dit que je préfère celle de l’Occident laïque, mais seulement dans l’ensemble. Il y a de nombreux domaines dans lesquels je trouve en fait la théorie politique de l’Islam préférable. Le problème, c’est que ce ne sont pas ces domaines qui sont défendus et développés par les islamistes du Sahel et du Sahara. Par une fatalité déprimante (mais liée autant au contexte international actuel qu’au mode de vie dans un environnement rigoureux), ces islamistes se focalisent uniquement sur les domaines les plus discutables, voir les plus franchement répugnants, ceux qui éteignent l’intelligence, contraignent la liberté et oppriment les mœurs sans les réformer. Sans le désordre créé par les rebelles touareg, cependant, les islamistes n’auraient pas pu donner une forme appliquée à leur projet. Le problème constant qu’ils représentaient n’était pas politique, mais économique : en s’attaquant aux intérêts occidentaux, ils pesaient sur la vie économique des régions sahéliennes, alimentée par le tourisme et l’aide. Cela était cependant tout au plus dommage, mais pas autrement préoccupant. A présent, au Mali tout au plus, ce problème a pris un caractère d’urgence, qui, laissé sans « traitement », aura dans des délais assez brefs des réverbérations à travers toute l’Afrique de l’Ouest. En ce sens, il est devenu plus préoccupant que le problème touareg. En effet, l’islamisme est un phénomène international, contrairement au nationalisme ethnique, et déjà il apparaît que des islamistes de toute provenance affluent à Tombouctou – d’aussi loin que la Somalie, selon certaines sources. Ce qui me rappelle qu’il y a environ deux ans, un Malien à Bamako me disait qu’à son avis les islamistes réussiraient à s’unir du Mali à la Corne de l’Afrique pour affronter le sécularisme. J’avais trouvé l’imagination plutôt comique, et il s’était contenté de sourire finement devant mon scepticisme…

Le rôle de la France dans toute cette affaire est, dans l’ensemble, négatif, qu’il s’agisse de l’Etat français ou de l’opinion publique française. Il relève, en gros, de cet interminable processus de divorce entre l’Afrique francophone et la France, que l’on n’arrive toujours pas à conclure une bonne fois pour toute. Il y a d’abord la légèreté et l’insensibilité avec lesquelles la France a considéré les intérêts du Mali et du Niger lors de son attaque contre Kadaffi. On pouvait s’attendre à une telle insensibilité de la part de ses alliés, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, mais pas de sa part à elle. L’attaque contre Kadaffi aurait dû s’accompagner de garanties offertes au Niger et au Mali. D’une manière générale, et contrairement à Kadaffi, la France n’a pas de politique sahélienne cohérente, ce qui rend sa tutelle à la fois pénible et oiseuse.

Depuis la fin des années 1990, l’action politique de la France en Afrique francophone ne reflète plus que l’attachement strict aux intérêts économiques contingents. C’est une évolution naturelle et pas nécessairement négative pour les Francophones – en réalité, négative surtout pour la France elle-même. Dans l’ancien système, l’ambition positive de la France était de créer un univers géopolitique où ses valeurs républicaines seraient corrélées au progrès économique et sociale. Cette ambition positive était certainement tenue en échec par la politique de puissance voulue par le contexte de Guerre Froide et l’identité post-impériale de la France. Mais elle produisait certains effets d’ordre et de progrès qui ont constamment séduit les Francophones. Tout change au cours des années 90 : la France renonce en fait à son ambition positive, mais elle renonce aussi à sa politique de puissance, tout en gardant son identité de « métropole » vis-à-vis des Francophones. Le résultat, c’est « l’ambigüité », le mot qui revient sans doute le plus fréquemment chez les Francophones, s’agissant de la France. Est-elle avec nous, ou contre nous ? Veut-elle jouer ce rôle, ou cet autre rôle ? Nous fait-elle du bien, ou du mal ?

La vérité – et le cas malien le montre de façon exemplaire – c’est que la France ne nous est plus rien, mais tient à ce que nous ne le pensions pas. Elle ne promeut plus sa culture et sa langue parmi nous, elle ne nous offre plus de principes organisateurs tangibles, elle n’investit pas dans les domaines qui peuvent créer des partenariats permanents (éducation, infrastructures), bref, elle nous rend notre indépendance et renonce aux opportunités de puissance que son passé colonial lui offre parmi nous. Elle n’est prête à intervenir dans nos affaires que pour protéger des intérêts économiques, notamment à travers la stabilisation d’une situation politique, comme en Côte d’Ivoire et au Gabon récemment et en profitant, de façon plutôt rusée, de son aura de métropole. Elle n’a pas et ne peut pas avoir de plan pour une situation comme le Mali, où il n’y a pas d’intérêts économiques précis à défendre. Mais les Maliens ne le savent pas : l’inepte Sanogo appelle ainsi la France au secours, France qui lui répond, par les lèvres pincées d’Alain Juppé, de rechercher « une solution politique » ; j’ai aussi entendu sur RFI un Malien demandant à la France cette fois d’intervenir pour ôter l’inane Sanogo du pouvoir où il s’incruste indûment, comme elle l’a fait avec Gbagbo, sans songer que le Mali ne présente pas, pour la France, un intérêt économique même de loin similaire à celui de la Côte d’Ivoire. (De plus, il faut rappeler tout de même qu’il y a des otages français dans le Nord Mali, et nous sommes en période électorale, en France).

On peut aussi soupçonner à juste titre la France de prêter une oreille favorable aux revendications touareg, ce qui n’est pas pour arranger la situation. La France ne favorisera ainsi aucune évolution, au niveau des Nations Unies, pour dénoncer les violences dans le Nord Mali, tant qu’il apparaîtra que ces violences sont commises par les bandes touareg et non par les islamistes. La froideur de la France peut ralentir – sinon compromettre – la coordination d’une action véritablement significative au niveau des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Mais je soupçonne la France de croire que les violences touareg sont politiquement légitimes – parce que « les nations n’ont pas que des intérêts, elles ont aussi des amis. » La déstabilisation du Mali (et, par ricochet, du Niger) par des rébellions historiquement idiotes ne serait pas une bonne chose pour les intérêts économiques de la France (au Niger surtout), mais il semble que cette boussole des intérêts est un peu déréglée à Paris, dès qu’il s’agit des « nobles hommes bleus du désert ».

En tout cas, comme je le vois et l’entends à travers les médias français, l’opinion publique française est pro-touareg. Il n’est pas sûr qu’elle comprenne pourquoi d’ailleurs, puisque le Mali étant un fleuron du régime démocratique libéral et laïque à la française, en Afrique de l’Ouest, une rébellion contre lui ne peut se justifier par l’oppression, comme le firent les insurrections dites du « printemps arabe ». En fait, une rébellion contre un Etat tel que le Mali est en elle-même éminemment suspecte. Néanmoins, il existe un chorus de « talking heads » en France pour se réjouir plus ou moins ouvertement du triomphe apparent des bandes touareg et pour donner voix aux porte-paroles et sympathisants des rebelles, sans jamais nous présenter la version de l’histoire des anti-rebelles et des Maliens – y compris de ceux qui se font massacrer et piller par les rebelles (les médias français susurrent même que les exactions sont commises par les islamistes, alors que les rapports du terrain indiquent que les islamistes sont en pleine campagne de séduction, et veulent gagner le soutien des populations en leur montrant qu’au lieu de les brutaliser et violenter comme le font les Touareg, ils les protègent et les assistent). Cette orientation partiale et zélée de l’opinion publique française (telle que façonnée par les médias) ne saurait qu’avoir un certain impact sur l’attitude de l’Etat français, qui, pour le Mali, devrait susciter la méfiance et l’hostilité – et non ces appels naïfs et absurdes à l’aide.

Pourquoi cette partialité de l’opinion publique française pour les Touareg ? A mon avis – mais je ne développerai pas – par réflexe raciste.

La crise du Mali peut servir à la CEDEAO pour se créer une véritable identité politique et, en frappant les esprits de stupeur, prendre l’ascendant sur l’UEMOA. La CEDEAO est capable de financer une intervention au Mali, mais cette intervention, pour avoir un sens et une légitimité, doit régler la question de la représentativité du pouvoir politique à Bamako et ensuite seulement s’attaquer au Nord, le tout avec une plus grande célérité que ce qu’on voit en ce moment. Au moins, c’est le chemin actuellement pris, et le seul qui puisse susciter un certain espoir de mouvement positif de l’Histoire. Il serait indiqué, dans tous les cas, de ne pas (ou plus) mettre le Mali sous embargo et de trouver d’autres moyens d’organiser la représentativité du pouvoir politique qu’une restauration institutionnelle pure et simple. Le système ATT avait une représentativité limitée, et un pays en guerre a besoin d’union sacrée, non de formalisme constitutionnel. Le Mali a aussi besoin de sentir que la région le soutient, au lieu de soutenir avant tout un principe (la démocratie libérale über alles). Sanogo doit partir, car son rôle, manifestement, est étroitement limité, mais la CEDEAO doit aussi mettre de l’eau dans son vin, par rapport à cette exigence. Si son action devient assez pragmatique et efficace pour réussir, la crise malienne aura été une bonne chose pour l’Afrique de l’Ouest (contrairement, par exemple, à la crise ivoirienne), comme ces incendies de marché, dans nos capitales, qui permettent de se débarrasser une fois pour toute du désordre par le feu vengeur, et d’établir par suite un ordre nouveau et supérieur.

Dans l’immédiat, pourtant, il y a des implications un peu inquiétantes d’un certain point de vue : (1) Cette crise va provoquer une montée des sécurocrates en Afrique de l’Ouest, et probablement mener à une petite embellie pour les marchands d’arme dans cette partie du monde. Ce qui a le plus frappé les gens de stupeur dans la région, c’est l’effondrement éclair de l’armée malienne « sous-équipée », « mal organisée ». Personne ne voudra voir ces adjectifs accolés à son armée, et cela ne sera pas le cas seulement du Niger (dont l’armée a d’ailleurs connu une période de gros équipement à l’époque de la rébellion de 2007-2009) ; (2) Le régime démocratique risque de subir une dévaluation mineure mais sérieuse. Les Africains se sont engagés dans la voie démocratique pour eux-mêmes, mais aussi en espérant que les Occidentaux les récompenseraient de cette évolution sur le plan économique. Tel ne fut pas le cas, et la dernière illusion était que le respect des normes démocratiques du moins attirerait un soutien actif en cas de crise grave. Le Mali s’est entendu décerner tous les satisfécits les plus dithyrambiques par la « communauté internationale » depuis 1990, et les Maliens ont établi un lien identitaire prestigieux entre la démocratie et eux, lien qui, pensaient-ils, les distinguait aux yeux des puissances du monde. A l’heure du péril, ils découvrent que cette distinction n’est qu’un reflet d’illusion. La démocratie libérale, somme toute, ce n’est pas plus que ça.

Un collectif d’intellectuels maliens a pondu le texte ci-dessous qui n’est pas toujours en adéquation avec mon analyse. Ils présentent notamment la CEDEAO comme un agresseur au même titre que les rebelles (ou presque) et soutiennent la tête molle Sanogo au nom de la répudiation du système ATT (qualifié de « démocratie formelle », comme si cela n’était pas en fait la vérité de la démocratie libérale en tant que telle, y compris en Occident). Les arguments et thèses sont un peu hétéroclites et sentent justement le collectif, mais il m’a semblé utile de fournir un autre point de vue (d’ailleurs pas totalement contraire au mien).

Mali : chronique d’une recolonisation programmée

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« Que les chèvres se battent entre elles dans l’enclos est préférable à l’intermédiation de l’hyène ».
Proverbe bamanan.

1. Le Mali dans l’ordre cynique du monde
Mis en lumière par l’amputation des deux tiers de son territoire, le coup d’Etat du 22 mars 2012 et l’embargo total de la CEDEAO, l’extrême vulnérabilité du Mali tient d’abord à la trahison des élites. Elles se voilent la face, réfutent tout débat de fond sur les enjeux de la mondialisation capitaliste. Désormais, tout est clair : la recolonisation du pays à travers les politiques néolibérales entre dans une nouvelle phase qui obéit au schéma libyen avec l’intervention directe de l’OTAN en moins.
L‘impérialisme collectif avait besoin d’exploiter, comme à Benghazi, les rancœurs et les rancunes d’une partie de la population qui a le sentiment d’être marginalisée. La rébellion touareg faisait parfaitement l’affaire. La revendication des deux tiers du territoire malien par le Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) vient d’être satisfaite avec la complicité de la « communauté internationale ».
L’os malien étant bien moins dur à briser que l’os libyen, il suffisait de mettre à profit l’état de déliquescence de l’armée nationale et de fermer les yeux sur la progression des assaillants lourdement équipés d’armes sophistiquées en provenance des arsenaux libyens pour que le tour soit joué.
Tout cela s’est passé rapidement, entre le 17 janvier 2012 et le 04 avril 2012. Les puissants membres de la « communauté internationale » n’ont donc pas eu à se salir les mains. Ils pensent avoir l’honneur sauf pour avoir fait des déclarations de principes sur l’inviolabilité de l’intégrité territoriale du Mali. Or, c’est lorsque les rebelles du MNLA ont déclaré qu’ils ont atteint leurs objectifs que les Etats-Unis d’Amérique leur ont demandé de « cesser » les opérations militaires.
Les enjeux énergétiques, sécuritaires, migratoires et idéologiques de la guerre globale trouvent leurs expressions dans cette recolonisation que les dirigeants politiques maliens n’ont pas vu venir et que certains d’entre eux refusent toujours d’admettre. La France espère obtenir de la future République laïque et démocratique de l’Azawad ce que le Président malien Amadou Toumani Touré (ATT) n’a pas su ou voulu lui accorder : la base de Tessalit hautement stratégique au plan économique et militaire ; de la fermeté dans la lutte contre l’émigration « clandestine » et Al Qaeda au Maghreb (AQMI).
Plus ou moins indifférente au sort du peuple malien face à la double agression de la rébellion et de la CEDEAO, l’opinion publique occidentale est ébranlée après avoir appris la participation de Ançar dine et de AQMI à cette recolonisation du Mali.

2. La violence de la CEDEAO contre le peuple martyr du Mali
Ebranlés et meurtris à l’idée d’être un peuple sans Etat et sans armée digne de ce nom face à des combattants lourdement armés, faisant tomber les villes les unes après les autres, les Maliennes et les Maliens subissent à présent le traitement de choc de l’embargo total de la part de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).
C’est lors du Sommet extraordinaire du 27 Mars 2012 à Abidjan (Côte-d’Ivoire) que l’organisation sous-régionale a pris la décision d’envoyer à Bamako une délégation de très haut niveau pour demander au Capitaine Amadou Haya Sanogo qui a pris le pouvoir 22 Mars 2012 de restaurer, le plus rapidement possible, l’ordre constitutionnel. Elle a du rebrousser chemin face à la mobilisation des victimes de la démocratie formelle et corrompue qui vivent ce coup d’Etat comme une délivrance. C’est à l’aéroport d’Abidjan que les Chefs d’Etats de la CEDEAO ont donné aux nouvelles autorités maliennes un ultimatum de 72 heures pour s’exécuter au risque de voir le Mali subir un embargo.
Ils ont mis cette menace à exécution à partir du lundi 02 Avril 2012, alors qu’à l’issue de la rencontre à Ouagadougou (Burkina Faso) d’une délégation du CNRDRE avec le Président du Burkina Faso qui joue le rôle de médiateur, le Capitaine Amadou Haya Sanogo a accepté le retour à l’ordre constitutionnel. Cette avancée, saluée par la plupart des Maliens et des Maliennes, n’était pas suffisante pour certains des Chefs d’Etat de la CEDEAO particulièrement intransigeants. Les sanctions dont il s’agit se traduisent en autres par :
– la suspension du Mali de toutes les instances de la CEDEAO,
– le rappel des ambassadeurs de l’organisation pour consultation,
– la fermeture des frontières,
– le gel des avoirs du Mali à la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et le non approvisionnement des banques nationales,
– la suspension des programmes d’aide au développement

Le levier militaire pourra se traduire par “la montée en puissance de la Force en attente de la CEDEAO pour parer à toute éventualité… ” Plus importants que l’aide extérieure pour les familles qui en bénéficient, les fonds de la diaspora dont une partie passe par Western Union et Money Gram manqueront également aux Maliennes et aux Maliens.
La cherté de la vie qui, à elle seule, a créé un climat quasi insurrectionnel avant la rébellion et le coup d’Etat s’aggrave. Les prix flambent dans les régions occupées où les pillages portent surtout sur les aliments et les médicaments qui commencent à manquer.

3. Le sens du coup de force du 22 mars 2012

Les femmes, en l’occurrence les mères et les épouses des soldats qui montaient, sous équipés, au Nord pour défendre le Mali ont été les premières à manifester leur colère. Elles sont allées directement vers le Président Amadou Toumani Touré et lui ont demandé, plus d’une fois, des comptes. La dégradation de la situation s’est ensuite traduite par des manifestations portant atteinte aux biens des personnes et personnalités appartenant à l’ethnie Touareg.
Le pourrissement de la situation est à l’origine du soulèvement d’Amadou Haya Sanogo et ses camarades qui a débouché sur le coup d’Etat du 22 mars 2012.
La « communauté internationale » ne s’est pas émue, outre mesure, des atrocités commises à Aguelhok contre des militaires désarmés ni de l’occupation des villes du Nord les unes après les autres. Mais elle est immédiatement montée au créneau pour condamner un coup d’Etat qu’elle juge d’autant plus inacceptable qu’il survient dans l’un des « pays phare de la démocratie » à la veille d’une élection présidentielle à laquelle ATT n’était pas candidat.
Simpliste mais surmédiatisée, cette lecture arrange tous ceux et celles qui se laissent convaincre que le Mali était jusqu’ici une démocratie exemplaire.
Le point de vue des déçus et des laissés-pour-compte de la démocratie est superbement ignoré voire méprisé.

4. Quand l’ordre constitutionnel « normal » sert de paravent
« Nous ne voulons pas d’ancien, rien que du neuf » scandaient les manifestants maliens lors des événements sanglants de Mars 1991 pour traduire leur aspiration profonde à un changement démocratique véritable. Ils étaient persuadés que le Président Moussa Traoré était le seul et unique fautif du naufrage de la nation et que son éviction suffisait à instaurer la démocratie et la justice. Il n’en a rien été. En vingt ans de « transition démocratique », assistée et encensée par la « Communauté Internationale », la montagne a accouché d’une souris. Le peuple est désemparé mais inaudible. Le coup d’Etat est survenu à cinq semaines du premier tour de l’élection présidentielle, dans un contexte quasi insurrectionnel.
Totalement dévoyée, la démocratie servait de paravent aux affaires. Jugeons-en :
– Le multipartisme que nous appelions de tous nos vœux, au lieu de favoriser le débat d’idées et la confrontation de projets de société entre formations politiques, s’est traduit par la prolifération des partis dont le nombre dépasse 140 actuellement pour un pays de 14 millions d’habitants. Coupés de leur base électorale, les dirigeants démocratiquement élus sont occupés à plein temps par toutes sortes de stratégie de captation de « l’aide au développement » et des opportunités d’affaires que le système néolibéral offre.
– Ce sont les gagnants de ce système économique et politique mafieux qui, en « démocrates milliardaires » s’apprêtaient à se disputer la place d’ATT en achetant tout ce qui peut l’être, du bulletin de vote à la conscience des électeurs/trices.
– « Enrichissez-vous et taisez-vous » est la règle non écrite du jeu politique, pendant que les opérations cosmétiques de bonne gouvernance dont le Bureau du Vérificateur Général entretiennent l’illusion de l’exemplarité démocratique.
– Leurs enfants qui, avec ostentation, fêtent leurs milliards ajoutent à l’indignation des jeunes déshérités qui n’ont droit ni à une école de qualité ni à l’emploi et au revenu ni à un visa pour aller tenter leur chance ailleurs.
– Aucun parti politique ne peut se prévaloir aujourd’hui d’une base électorale éduquée et imprégnée des enjeux et des défis du changement de manière à choisir leurs dirigeants en connaissance de cause et à les contrôler dans l’exercice de leurs fonctions. Les électeurs/trices ne sont contactés que sporadiquement mais assaillis à la veille des scrutins par des candidats toujours prêts à payer leurs voix.
– La société civile, dont le rôle est d’éduquer, de contrôler et d’interpeller la classe politique vit de compromis et de compromissions. C’est en évitant les sujets qui fâchent, qu’elle parvient à bénéficier des financements des partenaires techniques et financiers (PTF).
– La liberté d’expression chèrement acquise est sous surveillance dans les médias publics. Elle se traduit par l’existence d’un paysage médiatique dense (journaux et radios privés) qui, pour survivre, se comporte comme la société civile : savoir se vendre. Quant à l’unique chaine de télévision nationale, l’ORTM, elle est « la voix de son maître ».
– Les entrepreneurs véritables, les locaux comme ceux de la diaspora qui ont envie d’investir dans leurs pays sont démotivés par une administration corrompue, prête à entraver les meilleures initiatives quand elle n’y trouve pas son compte.

5. Il est encore possible de sauver véritablement le Mali et sa bande Sahélo-saharienne

Le Mali n’est pas en danger du fait d’un « putsch militaire » mettant en péril un processus de démocratisation exemplaire, mais du fait de la démocratie formelle et des enjeux géopolitiques, économiques et stratégiques dont les citoyens ordinaires n’ont pas la moindre idée. Face au rôle de pompier pyromane de la France dans la crise malienne, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser à la loi N° 57-27 du 10 janvier 1957 créant une Organisation Commune des Régions Sahariennes (OCRS). Elle visait « l’expansion économique et la promotion sociale des zones sahariennes de la République française et à la gestion de laquelle participent l’Algérie, la Mauritanie, le Soudan (l’actuel Mali), le Niger et le Tchad ». Pour sauver véritablement le Mali, il convient de :
– mettre ce drame national à profit pour renouer avec la pensée critique et le courage politique. Il est illusoire et suicidaire de croire que nous sommes un pays libre et indépendant, qui a juste besoin de dirigeants démocratiquement élus pour aller de l’avant. Les défenseurs de cette thèse sont les gagnants de l’ordre injuste et violent du monde, plus soucieux de leurs intérêts que du sort du peuple malien ;
– repenser l’indispensable démocratisation du Mali en termes de seconde libération. Cette exigence qui s’imposait au plan politique, économique, monétaire et culturel revêt désormais une dimension territoriale. La tâche est d’autant plus rude que les enjeux sont colossaux et les rapports totalement asymétriques ;
– privilégier la résistance par le réarmement moral, la créativité politique et la solidarité envers les plus vulnérables en l’occurrence les femmes, les jeunes et les ruraux. La tentation de mobiliser immédiatement cinquante millions de dollars pour l’achat d’armement ou de faire appel à la force d’interposition de la CEDEAO, ouvre la voie à une guerre asymétrique et sans fin ;
– gagner en lucidité et en maturité politique en nous disant que les « émergés » qui dictent leur loi en économie comme en matière de démocratisation ont d’abord besoin des immenses richesses de notre continent, en occultant la violence du modèle économique qu’ils planétarisent : pendant que le Mali s’enlise dans la guerre au Nord et que les Maliens se demandent comment survivre, le pillage de l’or, dont leur pays est riche, se poursuit allègrement au profit des multinationales. Il nous appartient d’être perspicaces dans l’analyse des enjeux et des rapports de force et audacieux dans la défense des intérêts de notre pays qui ne sauraient être confondus avec le compte en banque de quelques individus légitimés par des élections frauduleuses ;
– faire du Mali un cas d’école pour la CEDEAO, dont les chefs d’Etat dans leur intransigeance envers les auteurs du coup de force du 22 mars craignent surtout d’être déstabilisés tant dans leur position de rente que dans leurs certitudes. La remarque est valable pour les partis politiques dont le rêve est de les remplacer dans l’ouverture de nos économies au marché mondial déloyal ;
– rappeler aux puissances occidentales que ce sont les mêmes politiques d’assujettissement et de pillage qui sont à l’origine de l’émigration « clandestine », l’intégrisme religieux et les attentats qu’ils qualifient de terroristes.

Nous concluons, à la lumière de ce qui précède, qu’il n’appartient pas aux Chefs d’Etat de la CEDEAO d’être juges et partie en statuant sur l’état de la démocratie comme dans le cas malien, mais aux peuples souverains.
La gravité de la situation au Mali et dans la bande sahélienne exige la convergence des luttes des peuples agressés du Sud et celles du Nord dont les dirigeants, donneurs de leçons de démocratie et fauteurs de guerres se sentent plus redevables de comptes aux agences de notations qu’à leurs électeurs.
Rendre justice au peuple martyr du Mali dans les circonstances actuelles, commence par la levée immédiate de l’embargo qui lui est infligé et la reconnaissance de son droit à l’initiative, de penser et de proposer à la CEDEAO une stratégie concertée de sortie de crise.

Fait à Bamako, le 04 Avril 2012

SIGNATAIRES
AMINATA D. TRAORE (ANIMATRICE DU FORAM, ESSAYISTE) ; SEYDOU BADIAN KOUYATE (ECRIVAIN) ; ASSETOU FOUNE SAMAKE (ENSEIGNANTE) ; KARAMOKO BAMBA (MOUVEMENT NKO) ; ISMAEL DIABATE (ARTISTE PEINTRE) ; DOUMBI FAKOLY (ECRIVAIN) ; JEAN BOSCO KONARE (HISTORIEN) ; MANDE ALPHA DIARRA (ECRIVAIN) ; MADANI KOUMARE ( ECONOMISTE) ; BORIS BOUBACAR DIOP (ECRIVAIN) ; ABDOULAYE NIANG (ECONOMISTE) ; BOUBACAR COULIBALY (EXPERT COMPTABLE) ; NDO CISSE (UNIVERSITE DES LETTRES) ; NATHALIE MDELA MOUNIER (ECRIVAIN) ; AISSATA CISSE (COMMUNICATRICE) ; MARIAM KANAKOMO (COMMUNICATRICE) ; SAFI SY (EDUCATRICE) ; SYLVIE SANOGO (EDUCATRICE) ; HAOUA KEITA ; ABDOULAYE SANGARE (AVOCAT

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  1. Amoureux du mali

    merci pour cette brillante analyse.
    J’aimeraisavoir quelles conséquences pour les pays limitrophes du mali genre senegal et cote d’ivoire. c’est vrai qu’il y’a pas (ou peu) de touareg dan sces 2 pays mais cette facilite de scission du mali ne va til pas les rendre très insécure avec cette facilité de circulation des armes.

    Réponse
  2. Je ne vois pas d’impact direct sur le Sénégal ou la Côte d’Ivoire. Les armes semblent circuler suivant des réseaux touareg et islamistes et peut-être ceux des trafiquants de drogue. Le pays le plus menacé à ce sujet est sans doute le Nigeria, qui n’est pas frontalier du Mali. Lorsqu’on pense en termes de réseaux, les frontières des pays sont moins importantes que la configuration et la nature des réseaux. Sauf s’il y a d’autres branches du réseau qui auraient une activité dans ces pays. Mais je ne vois pas quelles elles seraient.

    En revanche, c’est vrai que l’effondrement du Mali nous rappelle à quel point nos Etats sont fragiles. Nous bénéficions, depuis 1945, d’un régime international qui exclut les conquêtes territoriales, ce qui ne nous a pas incités à renforcer nos Etats d’un point de vue sécuritaire. Les guerres civiles n’appellent pas le type de traitement qu’impliquent les guerres d’agression. Le Mali est la première victime, en Afrique de l’Ouest, de quelque chose qui ressemble plus à une guerre d’agression qu’à une guerre civile (bien que, je suppose, les partisans de Laurent Gbagbo ne seraient pas d’accord avec cette observation…)

    Réponse

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