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Les Grands de ce monde/The World’s Great

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C’est en Amérique que j’ai confirmé une triste vérité, à laquelle je ne veux croire qu’à demi. C’est un pays, un peuple, dont le concept idéal le plus important et le plus productif est celui de « liberté ». C’est peut-être l’endroit du monde où l’on s’efforce le plus, par les actes et par les lois, de donner un contenu actif à ce concept. Aucun autre peuple n’a, à ce point, un idéal tel que celui-là qui transcende les divisions et qui, donc, force le respect des citoyens, quel que soit leur background. Et pourtant, là comme ailleurs, il semble que le mystérieux principe analysé par Etienne de la Boétie, la servitude volontaire, soit commun et répandu. Les Américains se soumettent avec zèle, déférence et adoration aux capitalistes, même et surtout ceux qui paraissent le moins le mériter, les capitalistes financiers. Si en Arabie l’on baise les pas des théologiens, en Amérique, l’homme d’argent suscite l’admiration physique et intellectuelle du commun, et même de ceux qui prétendent penser. Observant l’Amérique, j’en étais donc arrivé à la conclusion que le but de la politique est la constitution d’une classe dominante. Ou du moins – car cela fait quelques années que j’ai cette conviction – que l’Amérique confirme cette conclusion, qu’elle ne fait pas exception, et que donc, il s’agit là d’une vérité.

Je développe cette vérité dans un chapitre de l’essai sur les origines politiques de la modernité que j’ai en chantier depuis quelques mois, mais on peut l’approcher de façon plus percutante, si je puis dire, à partir du point de vue de ceux qui aimeraient la nier, les idéalistes de gauche.

Pour ces idéalistes, le concept politique le plus important est celui d’égalité. Par suite, le but idéal de la politique est la destruction des classes dominantes, et l’établissement dans les lois et dans les mœurs de conduites égalitaires. Subjectivement, je suis en accord avec ces principes, mais objectivement, je ne vois pas de quelle façon ils pourraient se réaliser. Cela peut se démontrer à partir de l’idéal d’égalité lui-même. Logiquement, cet idéal implique que les normes et aspirations de chaque individu méritent la même considération que celles de tout autre, dans la distribution des ressources matérielles et morales de la société, en ayant peut-être égard – par souci de justice – à la valeur relative de la contribution de chacun, et aux besoins humains les plus élémentaires. La beauté de cet idéal est qu’il est sans doute le même à mieux de garantir une croissance durable et saine d’un système économique donné, si tant est qu’on parvient à le rendre véritablement actif.

Mais les sociétés humaines n’obéissent pas uniquement à la raison économique et au principe de justice. Elles recherchent aussi l’ordre, la beauté et, en somme, l’expression plénière de leur identité collective – c’est-à-dire de leur culture. Ce but est foncièrement en désaccord avec la justice et l’égalité, mais il semble plus important, dans la logique du développement social. L’ordre, la beauté, l’expression, c’est ce qu’on appelle aussi, en résumé, la civilisation. Les sociétés accumulent des ressources à certains points de leur surface pour soutenir l’Etat et la religion (ordre), produire l’aise et la commodité par rapport aux besoins naturels des hommes, en masquant la laideur de ces besoins par l’apprêt et le superflu (beauté), le tout de façon correspondante à la compréhension particulière du monde et de la vie qui fut développée de façon unique par la société en question (expression). Une telle accumulation produit aussitôt des classes qui, par leur service dans l’Etat et dans la religion (y compris le capitalisme aux Etats-Unis, qui y a bien de traits d’une religion), se distinguent du commun, et acquièrent ainsi les manières et les conduites appropriées pour l’usage et le maintien de ce que la société produit de plus élaboré et de mieux conçu. Ces individus n’ont par eux-mêmes aucun mérite supérieur, aucune qualité extraordinaire – ou s’ils l’ont, c’est par coïncidence. (C’est en partie la raison pour laquelle l’inégalité nous choque.) Bien souvent, ils doivent leur élévation à leur naissance, et parfois, à la manière dont leur intelligence et leurs talents se trouvèrent être en adéquation avec les circonstances de leur société. On s’en rend bien compte aux moments révolutionnaires.

Je pense par exemple à l’histoire de quelqu’un comme Malam Yaro. C’était un commerçant établi dans le sultanat de Damagaram (aujourd’hui la région de Zinder, dans l’est du Niger), qui y édifia une immense fortune grâce à une intelligence éblouissante. Il avait maîtrisé les tenants et les aboutissants du commerce caravanier qui faisait la prospérité des Etats (comme le Damagaram) limitrophes du désert, et sa suavité diplomatique, la finesse de ses intuitions, la souple énergie de ses actions, sa maîtrise de l’arabe (il se prétendait d’origine égyptienne et nourrissait de vulgaires sentiments racistes à l’égard des populations noires au sein desquels il vivait et à qui il devait tout ce qu’il était) et des textes islamiques, en avaient fait un personnage central de l’Etat, de la religion et du commerce. Il suscitait l’admiration et la révérence que le commun ressent pour l’homme qui a réussi, et non pas uniquement parce qu’il a réussi, mais parce que, de cette façon, il illustre et vit le sommet vers quoi tend la société toute entière. La grandeur admirée chez les grands, comme Malam Yaro, c’est la grandeur de la société, sa réussite finale représentée par les possibilités offertes à l’individu arrivé à ces sommets. Mais que la société change, et cette grandeur s’évanouit. Vers 1900, le commerce du Damagaram commença à s’orienter timidement vers le Sud (Nigeria) et les Français – qui aimaient pourtant Malam Yaro – commencèrent à abolir le statut d’esclave. Or tout le commerce de Malam Yaro se faisait avec l’Afrique du Nord. Sa religion, sa race réelle ou prétendue, ses liens sociaux – il avait épousé une aristocrate targuie de l’Aïr – et tous ses nombreux talents, s’expliquaient par et s’appliquaient au trafic septentrional. Par ailleurs, l’ordre de son empire commercial reposait presque entièrement sur le travail servile. En 1908, le commerce du nord reçut un coup fatal, avec l’arrivée du chemin de fer à Kano ; en 1912, il y eut une grande famine dans le Damagaram (Ka ka laba – « ne te cache pas »), nombre de débiteurs de Malam Yaro moururent ou se retirèrent vers des régions mieux favorisées de la nature. Tout tomba autour de lui, son monde s’évanouit, une nouvelle société apparut brusquement autour de lui, qui n’avait que faire de ce qu’il savait faire. Ceux qui ne le connaissaient pas rencontraient dans les rues de Zinder un vieux monsieur ratatiné et matois qui babillait des bribes d’arabe et colportait des amulettes aux femmes et aux enfants. Il sommeillait ensuite dans une véranda, rassemblant sur ses frêles épaules un vêtement rapiécé et maculé, et tendant la main à l’aumône. Il fut le confident des sultans, l’homme des Français, le maître de dix mille chameaux.

Peut-on éviter l’émergence des Malam Yaro ? C’est-à-dire : peut-on éviter l’adéquation entre le type d’accumulations à travers lequel une société produit de la civilisation et les types d’intelligence particulière qui sauront en faire usage ? Il est clair que Malam Yaro n’était pas en lui-même suprêmement intelligent, il n’était pas moralement admirable. On le servait, on lui était déférent, mais sans doute on le méprisait aussi ou on le haïssait. Il avait du mérite, et travailla dur au gain, mais dans des circonstances qui convenaient, et c’est là tout. Il fut la plante qui pouvait croître sur le type d’engrais qu’offrait le sultanat du Damagaram.

Mais qu’on y réfléchisse bien : il n’y a nul autre moyen d’éviter une telle accumulation que par le renoncement à l’Etat, à la religion, à l’artifice et l’art, à une manière d’être et de faire unique et particulière. On pourra vivre comme le firent bien des communautés pré-nigériennes, vers 1830 : dans de petits villages de gouvernement collectif, de religion occulte, aux artifices primitifs, à l’art humble et simplifié, à la manière d’être quiète et obscure. A ce prix, on a un grand degré d’égalité, et pas qu’un peu de justice. Et peut-être n’y étouffait-on pas, puisqu’aux sentiments riches et sophistiqués des centres de civilisation, on pourrait opposer la chaleur et la fraîcheur des vertus antiques, et l’expérience de matins clairs baignant des collines agrestes. Une fois cependant que nous avons quitté ce monde là, ce sont précisément les aspirations qui nous portent vers les bonnes choses d’une vie de confort et de raffinement, qui forcent l’apparition des centres d’accumulation, et la nécessité physique d’une classe dominante, d’une classe de « grands ».

D’ailleurs les grands – que nous admirons, envions, détestons – ne sont grands que parce que nous le voulons. Ils peuvent tomber de la façon la plus ignominieuse et soudaine. Qu’arrive-t-il en ce moment à Dominique Strauss-Kahn, « l’un des plus puissants Français », comme disent les journalistes, chutant de toute sa masse, et d’une hauteur vertigineuse ?  Nous protégeons les grands, nous acceptons tout d’eux ou presque, leurs erreurs et leurs crimes sont toujours moins coupables que les nôtres, et c’est cela même qui nous donne le sens de l’inégalité. Mais ils peuvent tomber, et une chute depuis les sommets est toujours plus douloureuse qu’une chute près du sol. Et c’est alors seulement qu’ils peuvent –  s’ils en ont l’étoffe – grandir par eux-mêmes, et non pas seulement parce que nous nous prosternions devant eux.

 

It is in America that I was able to confirm a rather sad truth, in which I only half-heartedly believe. Here’s a country, a people whose most important and productive ideal is that of “freedom”. It is arguably the place in the world in which most effort is being put, in the law and in actions, in giving an active substance to the concept. No other people have, to that extent, an ideal like this one which transcends divisions and compels respect from the citizenry, regardless of background. And yet, here as elsewhere, it appears that the mysterious principle analyzed by Etienne de la Boétie, voluntary servitude, is common and widespread. The Americans submit – zealously, reverently, adoringly – to capitalists, even those who look least deserving in that class, financial capitalists. If in Arabia they kiss the footprint of theologians, in America, the moneyman triggers the bodily and mental admiration of the common folk, and even of those who claim that they are thinking people. Observing America, I had thus concluded that the aim of politics is the constitution of a dominant class. Or at least – for I have long had that conviction – that America confirms the conclusion, that it is not an exception, and that this is therefore a truth.

I am developing that truth in a chapter of the essay on the political origins of modernity on which I have been working since several months past, but it can be approached in a most striking fashion – if I may say – from the point of view of those who would love to deny it, left idealists.

For these idealists, the most important political concept is that of equality. As a result, the aim of politics is the destruction of dominant classes, and the establishment, in law and manners, of egalitarian conducts. Personally, I agree with these principles, but I cannot see how they could be achieved, in all objectivity. And one can demonstrate this from the ideal of equality itself.

Logically, that ideal implies that the norms and aspirations of each individual deserve the same consideration as that of any other one, in the distribution of the material and moral resources of society, with perhaps due respect paid to – for the sake of justice – the relative value of everyone’s contributions, and basic human needs. The beauty of this ideal is that it is very likely the one best able to ensure the sustainable and healthy growth of any given economic system, if it can be actually made to work.

But human societies are not shaped only by economic reason or the principle of justice. They also strive for order, beauty and the full expression of their collective identity – that is, their culture. The goal is in fundamental disagreement with justice and equality, but it seems to be more important in the logics of social development. Order, beauty, expression, this is also what is called, in short, civilization. Societies accumulate resources at certain points on their surface to sustain the state and religion (order), produce comfort and convenience with regard to people’s natural needs while masking the ugliness of these needs with niceties and the superfluous (beauty), all this in a fashion that corresponds to the peculiar understanding of the world and life that has been uniquely imagined by the given society (expression). Such an accumulation at once creates classes of people who, through their service to state and religion (including capitalism in the United States, which has, in that country, many of the traits of a religion), set themselves apart from the common men and acquire the manners and conduct that are proper for the use and maintenance of that which society produces of best conceived and contrived. These individuals in themselves may not have any superior merit or extraordinary quality – or if they have it, it is by coincidence. (That is partly why inequality shocks us.) Quite often, they owe their elevation to birth, and sometimes, to the way in which their intelligence and skills happened to be in sync with circumstances in their society. That much becomes clear during revolutionary periods.

Think, for instance, of the story of someone like Malam Yaro. This was a trader established in the sultanate of Damagaram (now the administrative region of Zinder, in eastern Niger), who built there an immense riches, thanks to his dazzling wits. He had mastered the ins and outs of the caravan trade which made the prosperity of the states (such as Damagaram) that hugged the desert, and thanks to his diplomatic shrewdness, the subtlety of his intuitions, the supple energy of his actions, his mastery of Arabic (he claimed to be of Egyptian origins and had the most vulgar racist feelings against the black populations among whom he was living and to whom he owed all that he was) and Islamic texts, he had become a key member of the state, religious and commercial elite. He inspired the kind of admiration and deference which successful men often incur among the common people, and not just because he was successful, but because, in that way, he illustrated and lived on the heights toward which all society tended. The greatness we admire with the great, such as Malam Yaro, is the greatness of society, its ultimate success as represented by the possibilities open to the individual who had arrived at the top of it all. But if society changes, that greatness evaporates. Toward 1900, Damagaram’s trade started to quietly shift southward (Nigeria) and the French – who did like Malam Yaro – started to abolish the status of slavery. Now, all of Malam Yaro’s trade was made with North Africa. His religion, his race – real or pretended –, his social connections – he had married a Tuareg aristocratic girl from the Aïr – and all his numerous skills, were explained by and applied to northern business. Moreover, the order of his commercial empire rested almost entirely on slave labor. In 1908, the northern trade was dealt a fatal blow when railroad arrived into Kano, a large commercial town in the south; in 1912, there was a great hunger in Damagaram (Ka ka laba, “do not hide”), and many of Malam Yaro’s debtors died, while others fled into more naturally blessed regions. Everything fell apart around him, his world vanished, a new society suddenly took shape around him, which had no use for what he was good for. Those who did not know him met in the streets of Zinder a wrinkled, canny old man who would babble about in bits of Arabic while peddling amulets to women and little children. He would then doze off in a verandah, gathering around his frail body the worn-out and soiled folds of an old robe, showing his hand to alms. He was once the confidant of sultans, the man of the French, the master of ten thousand camels

Is it possible to avoid the emergence of Malam Yaros? Meaning: is it possible to avoid the sort of right fit between the types of accumulation through which a society achieves civilization and the peculiar types of cleverness which would know how to use them? Clearly, Malam Yaro was not in and of himself supremely intelligent or morally admirable. He was attended, shown much deference, but surely also he was scorned and hated. He did have some merit, and worked hard for his gains, but all of this in circumstances that were right, and that’s all. He was a plant that could grow strong on the kind of manure offered in the sultanate of Damagaram.

Yet, think of it: there is no mean to avoid this kind of accumulation, other than giving up state, religion, artifice, art and a special way of life and being. One could well live like did so many pre-Nigerien communities, toward 1830: in small villages with collective government, a religion of mystery, primitive artifices, humble and simplified art, a way of life and of being quiet and obscure. At that cost, one would have a great degree of equality, and a not inconsiderable amount of justice. And perhaps one did not feel hemmed in and stifled, since one could oppose to the rich and sophisticated sentiments in the centers of civilization, the warmth and freshness of hallowed virtues, the experience of pristine hills basking in shimmering daybreaks. Once however we have left that world, it is precisely all those aspirations which carry us toward a good life of comfort and refinement which lead to the emergence of centers of accumulation, and the physical necessity of a dominant class.

For that matter the great and mighty – whom we admire, envy, hate – are great only because we have wanted it so. They can fall in the most ignoble and precipitous way. What is now happening to Dominique Strauss-Kahn, “one of the most powerful Frenchmen” as the journalists say, dropping with all his weight off dizzying heights? We protect the great, we accept everything from them, or nearly everything, their mistakes and crimes are ever less culpable than our own, and that is precisely that which gives us this sense of inequality. But they can fall, and a fall from the top is always more painful than a fall near the ground. And it is only then that they can – if they have the substance – grow great by themselves, and not merely because we were kneeling and bowing before them.

 

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Une réponse "

  1. Biton Mamary

    J’adore ce passage « On pourra vivre comme le firent bien des communautés pré-nigériennes, vers 1830 : dans de petits villages de gouvernement collectif, de religion occulte, aux artifices primitifs, à l’art humble et simplifié, à la manière d’être quiète et obscure. A ce prix, on a un grand degré d’égalité, et pas qu’un peu de justice. Et peut-être n’y étouffait-on pas, puisqu’aux sentiments riches et sophistiqués des centres de civilisation, on pourrait opposer la chaleur et la fraîcheur des vertus antiques, et l’expérience de matins clairs baignant des collines agrestes. Une fois cependant que nous avons quitté ce monde là, ce sont précisément les aspirations qui nous portent vers les bonnes choses d’une vie de confort et de raffinement, qui forcent l’apparition des centres d’accumulation, et la nécessité physique d’une classe dominante, d’une classe de « grands ». » Baltasar Gracián y Morales n’aurait pas jeté un oeil sévère sur votre magnifique billet! Ton ami malien.

    Réponse

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