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Oiseaux au plumage lustré/Shiny-feathered birds

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Au Niger, le gouvernement a tiré Mamadou Tandja de sa prison. De mai 2009 à février 2010, Tandja, alors chef de l’Etat, avait essayé de transformer le régime du Niger en un gouvernement personnel. La tentative avait été poursuivie de manière résolue et brutale, en dépit de l’opposition générale de la classe politique, de la société civile, de la presse, de la communauté internationale (en dehors de la France aux postures versatiles), de la CEDEAO et de la majorité – mais non pas, loin s’en faut, de la totalité – de l’opinion publique locale.

La libération de Tandja est un acte politique plutôt que judiciaire. Il s’agit, pour le nouveau gouvernement, de laisser les morts enterrer les morts et de tourner la page. Le gouvernement estime en effet que Tandja n’est plus en état de nuire, qu’il est âgé (et donc de santé fragile, pouvant clamser en taule), et qu’un procès (d’ailleurs toujours possible, à la Haute Cour de Justice) remuerait trop de merde.

Mais le cas Tandja révèle encore une fois la profondeur des pathologies des systèmes africains actuels. Les Nigériens décents – ceux qui n’étaient pas contre Tandja pour des raisons « subjectives » comme on dit par manière de litote, mais parce qu’il représentait un danger politique mortel pour le projet « Niger » – se félicitent de la manière dont ils ont résolu un problème qui menace ou mine bien de pays africains, l’emprise du goût pour le pouvoir personnel s’appuyant sur les divisions intestines. On a beau jeu par exemple de se comparer à la Côte d’Ivoire, où tout a concouru plutôt à la descente dans la plus abjecte barbarie. Certes, nous avons quelque mérite. Surtout, nous avons sans doute très peu le goût du sang, qui ne semble pas déplaire aux Ivoiriens, malheureusement. Mais je soupçonne aussi que nous avons eu bien de la chance. Tandja était aussi mégalomane et aussi absurdement entêté que Laurent Gbagbo. Il avait aussi, derrière lui, son peuple, la démographie dense de Maradi et Zinder (surtout Zinder) avec leur lointain satellite de Diffa. La malchance de Tandja, et la chance du projet « Niger », c’est que la capitale du pays fut établie à Niamey en 1926 après avoir longtemps été à Zinder. Or Niamey (environ 700 000 habitants, dont 400 000 sont Zarma-Songhay et 200 000 haoussas mais évidemment pas exclusivement de Zinder/Maradi) était viscéralement hostile au programme de gouvernement personnel de Tandja – en particulier l’autochtonie de la ville. Il suffit parfois de si peu de choses ! Le basculement dans le sang permis, en Côte d’Ivoire, par une forte polarisation d’Abidjan en faveur de Gbagbo, était impossible à Niamey. Certes, même si la capitale avait été à Zinder, je doute qu’il y ait pu y avoir des exactions similaires à celles de Côte d’Ivoire. La culture sahélienne des Nigériens permet de tirer des conclusions des rapports de force, sans en arriver trop vite à l’épreuve de force. Ou, si l’on préfère, les Nigériens sont des mauviettes. Un Niger ayant Zinder pour capitale aurait basculé dans un régime tandjiste en silence et en douceur, et on n’aurait moins fait les fiers à ce moment là. (D’ailleurs Tandja escomptait bien, une fois son autorité affermie, tenter le transfert de la capitale). A Zinder, on continue de montrer une hostilité virulente et insultante pour Djibo Salou, l’homme qui a renversé Tandja, rétabli la légalité et quitté le pouvoir en douze mois, preuve s’il en est que le sentiment subjectif d’adoration de soi-même et de son champion l’emporte encore bien souvent, parmi nous (et pas seulement en Côte d’Ivoire), sur le bon sens et l’esprit de justice et de fair play. Et je ne crois pas, quoi qu’on puisse dire, que ces critères soient nécessairement relatifs…

L’autre facteur décisif de l’équation nigérienne, c’est qu’il faut bien reconnaître que l’armée est à dominante zarma-songhay, ce que Tandja essaya d’ailleurs de rectifier en créant à la hâte des généraux originaires de Diffa, sa région natale. Cette dominante zarma-songhay de l’armée nigérienne semble provenir de l’époque coloniale et en particulier des curieuses théories raciales qui avaient cours à cette époque. Dans chacune de leurs colonies, les Français avaient décidé qu’il y avait des « races martiales » et des « races » qui ne l’étaient pas. Il n’y avait aucune cohérence dans ces vues, bien entendu. Par exemple, au Niger, le consensus qui s’était dégagé était que les Zarma-Songhay était la meilleure race martiale, par comparaison aux Haoussas (considérés essentiellement comme une « race commerçante ») et aux Touareg (considérés comme ayant des vertus martiales rendues inexploitables par une indiscipline incompatible avec l’ordre des armées modernes). Mais au Mali voisin (alors appelé Soudan français), les Bambaras étaient considérés comme étant la « race martiale » par excellence, par contraste notamment avec les Songhay, considérés comme du matériel de piètre qualité (les même Songhay qui, au Niger, étaient placés au sommet de cette catégorie – et bien sûr, au Nigeria, les Britanniques qui croyaient aux mêmes théories, considéraient que les Haoussas, surtout associés aux Peuls, étaient la race martiale du cru). Ces idées eurent des effets certains sur la politique du recrutement militaire à l’époque coloniale, dont le plus clair résultat a été de créer une sorte de tradition tacite zarma-songhay de l’armée nigérienne (ce qui, il faut bien y prendre garde, ne veut absolument pas dire que l’armée nigérienne est une armée ethnique, zarma-songhay). Et comme toute tradition, celle ci peut avoir des effets négatifs ou positifs. Pour les Nigériens décents, le renversement de Tandja en février 2010 a été un effet positif de cette tradition, même s’il convient de susciter une tradition plus nationale qu’ethnique. Par ailleurs, il y a peu de critique de cette tradition (en tout cas en dehors de Zinder) parce qu’elle se traduit rarement dans la politique, même à l’époque du gouvernement de Seyni Kountché (1974-1987) qui pourrait en être vu comme l’incarnation parfaite. Après tout, c’est Kountché qui a construit de pied en cap Tandja, le champion actuel d’un besoin d’hégémonie haoussa au Niger.

Pour en revenir à la libération du gars: elle a provoqué la liesse de « son » peuple (avec attroupement fervent au niveau de son domicile à Niamey), l’incompréhension irritée de ceux qui auraient voulu le voir puni, le sourire finaud des cyniques. Je ne pense pas que rien de tout cela puisse tirer à conséquence. La politique ressemblant souvent à un accéléré de la vie ordinaire, on le verra peut-être demain donner l’accolade à ceux qu’il a jeté en prison avant-hier et qui, hier, lui avaient rendu la pareille. Le mieux, cependant, c’est qu’il tombe dans l’oubli, et c’est à cela qu’il faut travailler, car Tandja n’est pas, comme dit l’anglais, « une bonne nouvelle », et ne saurait être un bon souvenir.

Ah, les nations ! Choses perverses qu’on doit partager avec tant d’énergumènes ! Que ne peut-on être libre d’être simplement humain ? Je me rappelle qu’ayant douze ans, et devant répondre à la question, « que veux-tu faire quand tu seras grand », la réponse que je voulais donner (mais que je ne pouvais, bien entendu, donner) était : vivre dans une oasis du Sinaï avec quelques amis choisis et des oiseaux au plumage lustré (j’ai oublié la raison d’être des oiseaux dans ce vieux rêve, je crois que c’était dû à des images de tapisserie que j’aimais alors). Evidemment, je ne voyais pas alors que le Sinaï était peut-être le lieu du monde où la perversité des nations se manifestait le plus, étant guidé simplement par cette aura du « nom » que Marcel Proust a si profusément décrite.

In Niger, the government has removed Mamadou Tandja from his jail. From May 2009 to February 2010, Tandja, then head of the state, tried to change Niger’s regime into that of a personal rule. The attempt was conducted with firm resolve and quite a bit of brutality, in spite of the general opposition of the political class, the civil society, the media, the international community (with the exception of flip-flopping France), ECOWAS and the majority – but not the totality, far from it – of the domestic public opinion

Tandja’s release is a political, rather than a judicial action. The new government wants to let bygones be bygones, and turn the page. The government indeed thinks that Tandja is no longer in the position to cause harm, that he is old (and so of frail health, liable to croak in the pen), and that a trial (still possible at the High Court of Justice) would rack too much mud.

But the Tandja case once more reveals the depth of the pathology in current African systems. Decent Nigeriens – those who opposed Tandja not for any “subjective” reason, as the understatement goes, but because he represented a lethal political threat to the “Niger” project – congratulate themselves on how the Nigeriens solved a problem which threaten and undermine so many African countries, the taste for personal aggrandizement supported by internecine divisions. So we may smugly compare ourselves to Cote d’Ivoire, where everything led to descent in the most beastly barbarity. And certainly, we do have some merit. Chiefly, we kind of lack a taste for blood, something which seems so alive in Cote d’Ivoire, unfortunately. But I suspect also that we were very lucky. Tandja was as megalomaniac and as absurdly stubborn as Laurent Gbagbo. He too had, behind him, his people, in the dense demography of Maradi and Zinder (especially Zinder) with their remote satellite of Diffa. The misfortune of Tandja, and the lucky thing for the “Niger” project, is that the country’s capital was established in Niamey in 1926, after having been for a long time in Zinder. And Niamey (about 700,000 people, of whom around 400,000 are Zarma-Songhay and 200,000 are Hausa, not all from Zinder/Maradi) was staunchly hostile to Tandja’s personal rule agenda – and in particular the autochthon element of the city.  Sometimes it all hangs on these little details. The fall into bloody mayhem which, in Cote d’Ivoire, was made possible by the strong polarization of Abidjan in favor of Gbagbo, was impossible in Niamey. Certainly, even if the capital had been in Zinder, I doubt that we would have seen anything close to the cruelty that took place in Cote d’Ivoire. When it comes to this kind of things, Niger’s Sahelian culture leads to drawing conclusions on the observation of the balance of power, before reaching too quickly the stage of physical clashes. Or in other words, Nigeriens are wimps. A Niger with its capital in Zinder would have melted into a Tandjist regime silently and softly, and we would have then been less proud of ourselves. (Indeed, Tandja did plan to transfer the capital to Zinder, once his power was entrenched). In Zinder, people still continue to show a virulent and insulting hostility to Jibo Salou, the man who toppled Tandja, restored lawfulness and left power in twelve months – proof final that the subjective feeling of adoration for oneself and one’s champion still very much defeats among us (and not just in Cote d’Ivoire) common sense and the spirit of justice and fair play. And no, I do not think that these criteria are necessarily relative …

The other factor in the Nigerien equation is that one is obliged to recognize that the army has a Zarma-Songhay inflection, something that Tandja tried to correct through the hasty creation of generals from his home region of Diffa. That Zarma-Songhay inflection of the Nigerien army seems to reach back to the colonial era, and in particular to the curious racial theories that were then current. In each of their colonies, the French had decided that there were “martial races”, and “races” that weren’t martial. There was no consistence in these views, of course. For instance, in Niger, the consensus that set in was that the Zarma-Songhay were the best martial race, in comparison with the Hausa (considered essentially as a “race of traders”) and the Tuareg (considered as having some martial virtues but without the sense of discipline that would render these useful in a modern army). But in neighboring Mali (then called the French Sudan), the Bambaras were considered the “martial race” par excellence, in contrast with the Songhay, for instance, who were deemed rather poor material (the same Songhay who came off at the top of that category in Niger – and of course, in Nigeria, the British, who shared the same theories, considered the Hausa, especially as associated with the Fulani, the martial race there). These ideas had clear effects on the policy of military conscription under the colonial government, with the net result that there arose a kind of implicit Zarma-Songhay tradition of the Nigerien military (but it should be noted that this does not mean in any way that the Nigerien army is an ethnic, Zarma-Songhay, army) And like all traditions, this one can have positive and negative effects. For decent Nigeriens, the toppling of Tandja in February 2010 had been one positive effect of the tradition, even if there is need for a more national, less ethnic tradition. Moreover, there are few critics of that tradition (outside of Zinder at any rate) because it rarely translates into politics, even under the government of Seyni Kountché (1974-1987) who could be seen as its perfect embodiment. After all, it is Kountché who built, from head to toe, Tandja, the current champion of an aspiration for Hausa supremacy in Niger.

To return to the release of the guy: it caused the happiness of “his” people (with fervent throngs crashing at the gate of his Niamey home), the angry incomprehension of those who think he should be punished, the wily smile of the cynic. I don’t see how anything here is of any consequence. Politics sometimes looking like an acceleration of ordinary life, we will perhaps see him tomorrow hugging those whom he jailed the day before yesterday, and who returned the favor and jailed him yesterday. It would be best if he were forgotten altogether, for the man is no good news and will certainly not be any good memory either.

Ah, nations! Pervert things, which one must share with all manner of nitwits! Why can’t one be at liberty to be simply human? I remember that when I was twelve, and was asked to say what I wanted to be once I am grown up, the answer I wanted to make – but could of course not make – was: to live in an oasis of the Sinai with a few friends and shiny-feathered birds (I forgot why the birds, I think it was because of depictions in some tapestry that I used to love). Of course, I did not see, then, that the Sinai was the place in the world where the perversions of nations were the most rampant, I was simply guided by that aura of a “name” that has been so profusely described by Marcel Proust.

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