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Distraction et detraction/Distraction and detraction

Publié le

A diner chez mon « bailleur » hier soir. C’est un vieil Anglais installé et marié aux Etats-Unis, et qui, une fois que je fus installé dans son salon, passa une grande heure à attaquer Robert Mugabe et Idi Amin Dada, me demandant évidemment de me justifier pour ces deux personnages, en tant qu’Africain (puisque l’histoire de l’Afrique se résume, pour certains, à Mugabe, Amin Dada et leurs collègues.) D’une manière générale, les Anglo-Américains ne connaissent en effet, de nom, que ces deux-là (par Anglo-Américains, j’entends bien sûr ceux qui lisent les pages « Africa » des journaux et magazines et écrivent parfois des lettres à l’éditeur sur la démographie galopante et la corruption effrénée de « Africa », sujets de préoccupation qu’on a le matin en prenant son café). Pour être équitable, je dois dire qu’ils semblent aussi connaître Jomo Kenyatta, curieusement considéré comme une figure plus ou moins respectable. On ne sait guère, dans ces parages (ni ne tient-on à savoir), qu’il était stipendié par la CIA, comme le feu roi de Jordanie et bien d’autres potentats inféodés au « monde libre », mais ce détail obscur est peut-être la cause véritable du bon renom, en Occident, de Kenyatta, en dépit du fait bien connu (en Afrique) qu’il était une brute et une enflure. Je ne me sentis pas tenu de justifier Amin Dada, sur lequel je ne connais pas grand-chose. Mon bailleur me fit un cour d’histoire – supposant une encore plus grande ignorance de ma part que je n’en avouai – sur la manière dont il expulsa les Indiens, insistant qu’il mit ainsi l’Ouganda à genoux, puisque, de son avis, tout ce qui marchait alors en Ouganda était le fait des Indiens. Il ne pouvait se rendre compte que cette opinion excessive dérivait plus de l’héritage anglais du racisme colonial que de la vérité empirique. Les Ougandais eux-mêmes sont en général plus nuancés sur Amin Dada, reconnaissant franchement ses crimes et brutalités, mais aussi appréciant le fond de justice pour les masses africaines (auxquelles après tout les Anglais avaient imposé, dans leur pyramide coloniale, l’activité envahissante des Indiens). Quoi qu’il en soit, bien qu’étant Africain, je ne suis pas Ougandais, et ne trouve guère qu’Amin Dada soit de toute façon un sujet d’actualité. Il semble l’être de manière pérenne pour les Occidentaux, pour les avoir traumatisés je suppose. Amin Dada est le seul despote africain, avec Mugabe, à s’en être pris directement à des Blancs. Le premier, de façon quelque peu grand-guignolesque, en se faisant transporter par des Blancs sur un palanquin – en souvenir vengeur de pratiques coloniales (mais à ce sujet, je me rappelle qu’un Ougandais avec qui j’ai évoqué ce sujet il y a un an de cela a soutenu mordicus que les pauvres Blancs en question étaient des gens qui s’étaient pris d’adoration pour Amin Dada et n’avaient nullement agi sous contrainte, ni ne s’étaient sentis humiliés, information qui me parut si extravagante que je ne daignai même pas montrer mon scepticisme). Et Mugabe, en les faisant déguerpir de leurs grands champs « agrobusiness ».

Au sujet de ce dernier, mon bailleur m’expliqua que : 1. Les fermiers blancs étaient des Zimbabwéens comme les autres et n’auraient pas dû être traités suivant le mot d’ordre « take back our land » (reprendre nos terres), puisque c’était aussi bien leurs terres ; 2. Que ce faisant, Mugabe avait ruiné le Zimbabwe, qui ne peut plus se nourrir ni maintenir une monnaie stable ; 3. Que Mugabe le faisait pour satisfaire « les généraux » de l’armée zimbabwéenne, établissant ainsi un régime aussi odieux que celui des « généraux birmans ». Sur ces trois points je répondis : 1. Effectivement, le slogan « reprendre nos terres » est du populisme sans pertinence, mais la question de la réforme agraire ne s’en posait pas moins, au Zimbabwe comme dans bien de pays du monde où les meilleures terres sont la propriété exclusive d’une toute petite minorité de gens extrêmement riches, alors que la petite paysannerie est réduite au statut de prolétariat sans avenir, puisque les pays en question n’ont pas non plus de politique industrielle et ne peuvent créer des emplois pour ces masses démunies. Dans ces conditions, une réforme agraire s’avère nécessaire, mais il faut reconnaître qu’une réforme agraire est une chose extrêmement difficile et coûteuse, et les conditions dans lesquelles elle s’est déroulée au Zimbabwe étaient les pires que l’on pouvait concevoir. (Il me semble que ces explications ne convainquirent pas mon bailleur, sur le moment. Peut-être cependant y repensera-t-il.) ; 2. Ce n’est pas Mugabe qui a ruiné le Zimbabwe, ou du moins il a été beaucoup aidé dans cette tâche par les sanctions de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis et du Fonds Monétaire International ; 3. Le régime de Mugabe n’est pas comparable à celui des « généraux birmans », qui n’auraient par exemple jamais accepté que Aung Saan Suu Kyi devienne premier ministre, comme Mugabe a accepté que Morgan Tsvangirai (un instrument des Britanniques, bien plus que l’opposante Myanmaraise ne l’est des Occidentaux) le devienne. Cela me donna l’occasion d’évoquer le fait que si les gouvernants du Myanmar sont soutenus par la Chine – ce qui leur permet de défier l’Occident – ce dernier soutient, en Afrique, les régimes qui, plus véritablement que celui de Mugabe, ressemblent à celui des « généraux birmans » (Guinée équatoriale, Ethiopie). Devant ces faits et arguments, mon bailleur finit par se replier sur les violences auxquelles se livrerait le « régime de Mugabe » qui amputerait systématiquement les gens qui ont voté pour Tsvangirai. Je n’ai pas d’information sur ce fait (et j’avoue que je ne suis pas les énormités de Mugabe avec autant d’attention que le font tant de Britanniques), mais s’il est réel, lui dis-je, il est aussi sans nul doute exagéré, puisque les électeurs de Tsvangirai ne forment pas un mince contingent, et le scrutin est secret. Plus certainement, il s’agissait de violences de période électorale qui, d’ailleurs (et malheureusement) ne sont pas typiques du Zimbabwe, dans le contexte africain.

Il est dommage que j’aie dû remplir le rôle de défenseur de Robert Mugabe. C’est un personnage que je trouve non seulement antipathique, mais aussi sans véritable intelligence politique, un mauvais leader. Mais ce qui est attaqué en lui, ce sont les intérêts véritables des Africains, qui, d’ailleurs, pourraient être défendus en attaquant Mugabe, et non en le défendant. Ce que je veux dire par là c’est qu’un examen critique des politiques de Mugabe montrerait aisément qu’elles ne sont pas à la hauteur des défis que l’Afrique doit relever, et qu’elles font en fait plus partie du problème que des solutions. Mais ce n’est pas au sens où l’entendent les Occidentaux – l’opinion occidentale majoritaire, qui s’exprime dans le New York Times, The Economist, The Guardian (oui), et autres feuilles auto-satisfaites. Ces feuilles critiquent Mugabe du point de vue des intérêts de l’Occident, alors que l’on peut critiquer Mugabe du point de vue des intérêts de l’Afrique, bien que les intérêts de l’Occident et de l’Afrique divergent généralement de façon considérable. Mugabe a mis à mal les intérêts de l’Occident, sans pour autant véritablement avancer ceux de l’Afrique. Mais lorsqu’ils le critiquent, les Occidentaux montrent aussi (par inadvertance) à quel point leurs intérêts sont opposés aux nôtres, dans un sens, pour ainsi dire, conceptuel. En gros, et pour annoncer des élaborations qui seront faites dans un essai consacré uniquement à ce sujet, je dirais que les rapports entre l’économique et le politique qui, dans la situation historique actuelle de l’Occident, est une relation de séparation, doit au contraire être une relation d’interpénétration en Afrique. Or, c’est bien ce que reproche aux dirigeants africains leurs critiques occidentaux : de ne pas tracer de frontières entre le politique et l’économique. Les critiques occidentaux (qu’il s’agisse des journalistes, du courant central des experts, ou de l’opinion majoritaire) considèrent l’interpénétration du politique et de l’économique en Afrique uniquement sous l’angle de la corruption, et par conséquent, lorsqu’ils demandent ou exigent des Africains qu’ils luttent contre la corruption, c’est pour assurer le but ultime d’une séparation entre la sphère politique et la sphère économique. En réalité cependant, si effectivement la corruption est « mauvaise », ce n’est pas parce qu’elle relie le politique à l’économique dans son mode opératoire. Plutôt c’est parce qu’elle établit cette connexion absolument nécessaire dans le contexte africain suivant un mode négatif, une expression politique de la prédominance de l’intérêt privé sur l’intérêt public, et une perversion d’un besoin essentiel des Africains, à ce stade de leur histoire. Nous avons en effet les leaders que nous méritons, ou plutôt, qui conviennent à notre état actuel. C’est-à-dire (entre autres choses) des leaders qui n’établissent pas, ne défendent pas (sauf lorsqu’ils y sont obligés par le FMI) de frontières entre l’économique et le politique, mais sans comprendre pourquoi, en effet, il ne faut pas en établir, il ne faut pas en défendre. La situation actuelle de l’Afrique rend une telle frontière néfaste, et même impossible à établir. Mais cette impossibilité est utilisée par les leaders africains non pas (comme il se devrait) comme le contexte épistémologique d’une action politique adaptée, mais plutôt comme l’occasion de s’enrichir abusivement.

On voit donc un peu comment il est possible de critiquer le leadership africain de façon aussi virulente que les Occidentaux, mais à partir d’une perspective pratiquement opposée. Et on voit aussi pourquoi, de façon assez perverse, on se retrouve souvent à mener le combat complètement futile, mais aussi complètement inévitable, de défendre des leaders africains que l’on n’estime nullement, contre les attaques des Occidentaux qui sont, en fin de compte, plus dangereuses en dépit de tout.

Bien entendu, je reviendrai, comme indiqué, à cette histoire d’économique, de politique, et des intérêts de l’Afrique.

Yesterday evening, I was invited for dinner at my landlord’s. He is an elderly Englishman, settled and married in the U.S., and who, once I sat on in his living room spent well over a full hour attacking Robert Mugabe and Idi Amin Dada, evidently demanding of me some justification for the actions of these two men, as an African (and given that Africa’s history is a mere repertoire of Mugabes, Idi Amins and their ilk). In general, the Anglo-American public knows only these two names (by Anglo-American public, I mean here those folks who read the “Africa” pages of newspapers and magazines and sometimes send alarmed letters to the editor on galloping demography and rampant corruption in “Africa”, which are all subjects of concern they tend to have when sipping their morning coffee.) To be fair, I must add that they also seem to have heard of Jomo Kenyatta, who they oddly enough consider as a more or less respectable type. It is not ordinarily known, in these quarters (and nor does one actually wish to know) that he was on the CIA’s payroll, like the late King of Jordan and many a “free world”-sponsored potentate – and it is yet perhaps the case that this obscure detail is the true cause of the good name Kenyatta seems to have, despite the commonly known fact (in Africa) that he was a brute and a cur. I didn’t feel I needed to justify Amin Dada, on whose career I know little. My landlord, apparently supposing that I was even more ignorant than I let out, offered a history course on how he expelled the Indians from Uganda, insisting that he thus put that country to its knees, since, as far as he knew, anything that then worked in Uganda was operated by Indians. He could not realize that this somewhat excessive opinion clearly derived from a legacy of English colonial racism, rather than from empirical truth. The Ugandans themselves are more nuanced in their judgment, frankly acknowledging Amin Dada’s crimes and brutalities, but also appreciating that there was, in his actions, a sense of justice for the African masses, on whom the English had imposed, in their colonial pyramid, the invasive activities of the Indians. Whatever the case, and even though I am African, I am not Ugandan and besides do not find Amin Dada to be of any contemporary interest. He seems to be of perennial interest for Westerners, I guess because he did traumatize them. Amin Dada is the only African despot (with Mugabe) to have directly hit at White people. Amin Dada in a rather ludicrous fashion, having himself carried in a kind of sedan chair by White men – in vengeful memory of colonial practices (and on that one, I remember that an Ugandan guy with whom I breached this topic last year assured me that in fact those poor White men had feelings of adoration for Amin Dada and did not act under compulsion, nor did they feel in the least humiliated, a piece of information which I found so extravagant that I didn’t even deign to show my skepticism). And Mugabe, by driving them out of their grand “agribusiness” fields.

On the latter, my landlord explained to me that: 1. The White farmers were Zimbabweans like any other Zimbabwean, and should not have been ill-treated under a slogan of “taking back our land”, since that was their land too; 2. That by doing what he did, Mugabe ruined Zimbabwe so totally that it can no longer feed itself or maintain a stable currency; 3.That Mugabe did it to please the “generals” in the Zimbabwean army, thereby establishing a regime as odious as that of the “Burmese generals.” To these assertions, I responded that: 1. Indeed, the “taking back our land” slogan is populism with no real pertinence, but the issue of land reform was real enough in Zimbabwe as in many other countries in the world where the best lands have been exclusively appropriated by a tiny minority of wealthy men and women, even as the small peasantry is reduced to the condition of a futureless proletariat, given that in these countries, there is no industrial policy nor any source of large-scale employment for the destitute masses. In such conditions, land reform is needed, but we all know that a land reform is an extremely difficult and onerous process, and the way in which it was conducted in Zimbabwe was likely the worse that could be conceived. (These explanations did not seem to impress my landlord, at the moment. But maybe he’ll think about them again, who knows.); 2. Mugabe did not ruin Zimbabwe, or if he did, he had been handsomely helped in the task by the sanctions from Great-Britain, the U.S. and the International Monetary Fund; 3. Mugabe’s regime isn’t comparable to that of the “Burmese general” who, for one, would have never accepted Aung Saan Suu Kyi in a premiership, as Mugabe did Morgan Tsvangirai (who is much more of a Western stooge than the Myanmarian opposition leader). This gave me the opportunity to point out that if the Myanmar leaders are propped up by China – which allows them to defy the West – the West itself props up, in Africa, regimes that, much more than Mugabe’s, are similar to that of the “Burmese generals” (Equatorial Guinea, Ethiopia). Faced with these facts and arguments, my landlord ended up finding solace (if one might say) in the violence used by “Mugabe’s regime”, which now “systematically” cuts off the hand of those who vote for Tsvangirai. I have not heard of this fact (and confess that I do not follow Mugabe’s antics as closely as do so many British folks), but if that is true (I told him), that is also certainly exaggerated, since voters for Tsvangirai aren’t a small group of people, and ballot is secret. More likely, this was election-time violence, which, we must remember, is unfortunately not restricted to Zimbabwe in the African context.

It is rather sad that I had to play advocate for Robert Mugabe. I don’t like the man, and frankly think he has no real political intelligence and is, all in all, a bad leader. But in him, it is Africa’s real interests that are attacked, while in fact attacking Mugabe instead of defending him can advance those selfsame interests. I mean by this that a critical examination of Mugabe’s policies would easily show that they fail to address the challenges facing Africans in his country, and that they are part of the problem, not of the solution. But I do not mean it in the sense in which Westerners usually mean it – mainstream Western opinion, which expresses itself in the New York Times, The Economist, The Guardian (yes) and other self-righteous papers. These papers criticize Mugabe from the vantage point of Western interests, but one can criticize him from the vantage point of African interests, even though the interests of the West and those of Africa generally diverge considerably. When they criticize Mugabe however, Westerners (unwittingly) disclose how much opposed to ours their interests are, in a kind of conceptual fashion I’d say.

Roughly speaking – and this points to an essay which I will post solely on this topic – I’d say that while, at the historical stage at which the West currently is, ‘politics’ and ‘the economy’ are two separate spheres, in Africa, ‘politics’ and ‘the economy’ must be deeply interrelated. Now, that is precisely the criticism leveled, from the West, at Africa’s rulers: they do not set boundaries between ‘politics’ and ‘the economy’. Western critics (journalists, mainstream experts, majority opinion) consider this enmeshing of ‘politics’ and ‘the economy’ in Africa only as corruption, and as a result, when they request or demand that we fight corruption, it is with the ultimate view of splitting ‘politics’ and ‘the economy’. And yet if indeed corruption is “bad”, it is not because it functionally connects ‘politics’ to ‘the economy’. Rather it is because it establishes that connection – which is absolutely necessary in the African context – on a negative mode, the political expression of a prevalence of private interests over public interests, and so a perversion of something which, at this stage in their history, Africans need in fundamental ways.

So indeed, we do have the leaders that we deserve, or that are congenial to our present condition. This means (among other things) leaders who do not establish, do not defend (unless they’re forced to do so by the IMF) boundaries between ‘politics’ and ‘the economy’, without however grasping why, indeed, they should not establish nor defend such boundaries. Africa’s current moment renders such boundaries nefarious or even simply impossible to establish. But African leaders use the impossibility not (as they should) as the epistemological context of a well-adjusted political action, but rather as an opportunity for abusive accumulation of riches.

We see, therefore, how it is possible to criticize Africa’s current leadership as virulently as do Westerners, but from a practically antithetical perspective. We also see why, in a quite perverse fashion, we may find ourselves leading the completely futile, but also completely unavoidable struggle, of defending African leaders whom we despise, against attacks from the West, since these, ultimately, are more dangerous, everything considered.

I shall return to this business of ‘politics’, ‘the economy’ and Africa’s interests in an upcoming post.

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